ÉTYMOLOGIE POPULAIRE
529. On peut brièvement définir l’étymologie populaire comme la transformation d’un mot plus ou moins obscur sous l'influence d’un autre mot qui offre quelque ressemblance de sens ou de son. Cette transformation lui prête ordinairement une apparence de sens: calfater ou calfeter a été altéré en calfeutrer sous l’inlluence du mot feutre. L’étymologie populaire atteint surtout les mots d’emprunt: bas-all. sûrkrût > choucroute, moins souvent les mots français: coûte pointe > courtepointe. Si le jeu de l’étymologie populaire s’exerce de préférence sur les mots d’emprunt, c’est qu’ils sont plus exposés à se déformer dans la bouche du peuple, à cause de leur forme étrangère, de leur nouveauté et de leur obscurité. On lit dans »Le Disciple« de P. Bourget (p. 11): »Y en à tant qui z’y vont, répliquait Carbonnet, que c’est des gaillards qui vous mènent des vies de remplaçant entre quatre et minuit (en catimini). a Henri Estienne s’est amusé à en recueillir des exemples; voir Deux dialogues, etc., I, 72, 199, 201. L’action de l’étymologie populaire s’exerce sur les mots de plusieurs manières:
1° Elle peut changer l’orthographe d’un mot, comme dans entre-temps pour entretant, etc., voir § 99 — 100. Sérail s’écrivait parfois au XVIIIe siècle serrait.
2° Elle peut changer la phonétique d’un mot; c’est ainsi que la sarbatane, à cause de sa ressemblance phonétique et réelle avec une canne, a été transformée en sarbacane. Comp. pantomime et camélopard qui s’altèrent en pantomine et caméléopard. Voir § 530 ss.
3° Elle peut changer le sens d’un mot: souffreteux, qui signifiait au moyen âge »indigent«, signifie maintenant »souffrant«: c’est qu’on y a vu un dérivé du verbe sou/Jrir. Voir IV, § 451 ss.
4° Enfin l’étymologie populaire n’atteint parfois un mol que dans certains emplois ou dans certaines locutions particulières. Celle est devenu seule dans la locution à seule fin (§ 532). Robinet écrit: »Ne prenez pas Mure pour Renar cl « (Molière, p. p. Despois et Mesnard, V, 45): Montaigne donne la forme correcte «prendre martre pour renarde ( Essais , II, 37). Enfin dans l’expression: »Je m’en moque comme de l’an quarante*, l'an quarante est probablement une corruption de l'Alcoran.
Remarque. Sur une simple ressemblance de son (cf. IV, § 447), on a, surtout au moyen âge, forgé beaucoup de fausses étymologies. Quand Joinville écrit: »La royne accoucha d’un fil qui ot a nom Jehan; et l’appeloit l’on l'ritant, pour la grant dolor la ou il fu nez« ( Chronique , § 399), il dérive le nom celtique Tristan, de triste. La même étymologie se retrouve, plus largement développée, dans la Saga uf Tristram ok Isônd (chap. 16). On sait aussi que, selon les poètes du moyen âge, l'argent s’appelle ainsi parce qu’il artgcihlT La naïveté du procédé fait sourire, et pourtant beaucoup des étymologies imaginées par les savants d’autrefois ne valent pas mieux que ces jeux de mots. Nous en avons déjà cité des exemples (§ 34, Rem.) En voici d’autres: pour Kstienne Pasquier, «sonner le beffroy dans une ville n’est autre chose que sonner l’effroy, comme pareillement le mot de chaussée n’est autre chose que haussée» ( Recherches de la France, VIII, chap. 62). Sur l’autorité de Huet, Ménage enseigne que le requin ou, comme il écrit, le requiem est «ainsi nommé, parce que quand il a saisi un homme, il ne lâche jamais sa prise, et il ne reste plus qu’à faire chanter le Requiem , pour le repos de l’âme de cet homme-là« ( Dictionnaire étymologique, etc., Paris, 1750, vol. II, 397). Furetière reproduit, sans sourciller, cette explication. Faut-il ajouter qu’on peut faire d’aussi jolies trouvailles dans la littérature philologique moderne? Les savants, aussi bien que les ignorants, deviennent si facilement les victimes inconscientes des similitudes phonétiques ! Xe comte Jaubert estime que le pavais (nom de l'iris pseudoacorus en Berry) doit son nom à ce que «l’on recherche ses longues feuilles pour les répandre sur le pavé des églises et sur le sol des rues dans les processions» (A. Thomas, Mélanges d'étymologie française, p. 115). Selon Littré, le baillar(d) (hordeum distichon) serait l’orge «qui baille, qui donne beaucoup»; mais l’ancienne forme est baillarc, et elle ne peut pas être un dérivé du verbe bailler. Raillar(d) et baillarge, comme l’a admirablement démontré M. A. Thomas (Mél. Étym., p. 27), remontent à balearicum (Pline), et signifient «(orge) des Baléares«.
530. Exemples de mots d’emprunt altérés par étymologie populaire: Admirai (encore dans Acad. 171 S), ancienne forme
collatérale d'amiral, due à l'influence de a dm ira tus; la forme avec cl a passé dans les langues germaniques. Aigrefin
< holl. s ch el vise h, devenu esclefi, esglefi, ai g le fi, aigrefin, sous la double influence de aigre et de fin. Ane salé (jeu de 1’), corruption de l’anglais »game of aunt Sally«. Beaucuit
< angl. buckwheat. Beaupré < néerl. Iroegspriet. Blancraisin (sorte d’onguent) < blanc-rhasis; Rhasis est le nom d’un médecin arabe. Bois de damier, pour badamier, arbre de l’Inde qui produit des bâdâm. Brouillamini < boli armenii (bol d’Arménie), d’après brouiller. Cancrelat < holl. kakkerlak, d’après cancre; ce même mot a aussi provoqué la forme populaire cangrène pour gangrène. Choucroute < basall. sûrkrût (Sauerkraut), altération de sourcroute. Damejeanne < prov. damajano, probablement altération de de mejano (de moyenne grandeur). C’est une des étymologies proposées. Selon d’autres, dame-jeanne serait, plus simplement, un sobriquet donné à un récipient, comme Christine en Normandie ou Jacqueline dans le Nord. Faubourg, autrefois écrit fauxbourg, altération de la vieille forme forborc, empruntée du moyen bas-allemand vorburg. Main de gloire, altération de mandragore (m an dr agora). Orange < arabe nàrandj, devenu *arange (cf. it. a ranci a), puis orange sous l’influence de or. Pertuisane, altération de l’it. partegiana sous l’influence de pertuiser. Rebec, altération d’après bec du vfr. rebebe ou rubebe, emprunté de l’arabe rabâb. Sarbacane < sarbatane (esp. zarbatana < arabe vulgaire zarbatâna), encore employé au XVIIe siècle, d’après canne. Vertugade (d’où vertugadin ) < verdugale (esp. verdugado) -j- vert ou vertu.
Remarque. Dans presque tous les exemples cités, le sens des mots substitués paraît avoir joué un rôle; mais il y a aussi des cas où le mot étranger est absorbé par un mot français à peu près homonyme, sans que le sens y soit pour rien: ainsi le caraïbe aouicatt (sorte de fruit) a été assimilé à avocat, le mexicain ayacotli (léguinineuse) à haricot (ragoût), le basque oregnac, pluriel de oregna, cerf, à original. Le même fait se retrouve en latin où pa latum a été absorbé par palatium, d’où le mot français palais avec ses deux sens distincts. De telles confusions de paronymes ont souvent égaré les lexicographes et les étymologistes ; voir IV, § 47 et § 464.
531. Exemples de mots français altérés par étymologie populaire: Artiller (artilleur, artillerie) < vfr. ’atillier, changé sous l’influence du mot art. Bachelette < vfr. baisselete -f-
bachelier. Bascule (bassecule, dans O. de Serres) < vfr. bacille (subst. verbal de baculer, composé avec battre el cul ) -j- bas. Basculer < vfr. baculer -)- bas. Bastillé < vfr. batillé -f bastille. Chatouille, lamproie d’eau douce (d'où par changement de suffixe: chatillon) < vfr. setueille (se plein ocula) -f- chat. Compersonnier, altération de vfr. comparçonnier (de parçon, part) sous l’influence de personne (peut-être aussi changement de ar en er, voir § 246 — 247). Cordonnier < vfr. cordouanier (ouvrier en cordouan, cuir de Cordoue) -f- cordon. Courtepointe < vfr. coule pointe (c u 1 c i t a p u n c t a , couverture piquée) + courte. Creuset < vfr. croisuel (dér. de croix) -f- creux. Econduire < escondire -(- duire. Escarboucle < vfr. escarbuncle (carbunculum) -|- boucle. Faufiler < vfr. fors filer -j- faux. Faux-fuyant < vfr. fors fuyant -f- faux. Faux-marcher < formarcher (XVIIe siècle) < vfr. * for smar chier -|- faux. (Pour faufiler, faux- fuyant, faux-marcher, cf. faubourg, § 530). Flamberge < vfr. Floberge (nom de l’épée de Renaud de Montauban) -f- flambe ou flamber. Fleurer < flairer (fragrare) -ffleur. Galantine < vfr. galatine -(- galant. Glouteron, altération d’après glout, glouton, du vfr. gleteron (dér. de vfr. gleton < germ. *kletto; cf. ail. K le t te); voir plus loin grateron. Goupillon < vfr. guipillon, guépillon (dér. du moyen bas-ail. wîpe, houppe, conservé dans guipon; cf. dan. vippe) -f- vfr. goupil. Grateron, altération de l’anc. l’r. gleteron (voir ci-dessus glouteron) sous l’influence de gratter. Herboriste, dér. de herbe. par confusion avec arboriste. Jolivettes dans l’expression «danser les jolivettes«, dont Littré (dans son Supplément) a donné un exemple tiré des Lettres du Père Duchesne; il y a ici une altération vulgaire de l’expression correcte «danser les olivettes« ( Romania , XXVIII, 193). Lumignon < vfr. limegnon ou lemignon -f- lumière. Lutin < vfr. netun (Neptunus), devenu nuiton sous l’influence de nuit, puis laiton, sous l’influence de luiter (lutter), contracté en luton (§ 455,2), qui aboutit à lutin, par substitution de suffixe. Machelière (sc. dent) < vfr. maissclère, maisselière (dér. de maxilla) -(- mâcher. Ordonner < vfr. ordener (ord inare) -f- donner. Orpailleur < vfr. orpailleur, harpailleur (dér. de harpailler, saisir) + or. Plein saut (de), altération de prin (primum; cf. printemps) saut. Porc-épic, altération de porc-épi (vfr. porc espi < prov. p orc-es p i (n) < lat. vulg. *p orcospin u m), due très probable-
ment au verbe piquer. Pourpier < pullipedem -f- pourpre (?); la terminaison -ier, empruntée à pommier, prunier, sorbier, etc., est un rapprochement graphique savant. Ribordage, au XVIIe siècle ribodage (Furetière), altéré peut-être sous l’influence de bord. Roussi, ancienne dénomination du cuir de Russie, altération de Russie, sous l’influence de roussir. Rue des Chamaillards (à Paris) < Rue des Champs-Maillard, probablement le nom de l’ancien propriétaire du terrain; l’altération est due au verbe chamailler. Rue aux Ours (à Paris) < Rue aux oues ; oue ou oe est un ancien doublet de oie (auca); cf. § 415,i. Rue Saint-André-des-Arts (à Paris) < rue Saint- André-des-Arcs. Treillis, pour Irélis; la forme médiévale Ireliz, Iresli: a été altérée sous l’influence de treille. Turcoises, au sens de »tenailles« (fr. mod. tricoises), est en vfr. une altération, d’après turc, de tercoise, trecoise (< néerl. trek-ijsen; cf. § 518,2). Ustensile, autrefois utensile (lat. utensilia), changé sous l’influence d’user. Vaudeville < vfr. vaudevire (c.-à-d. Val de Vire ) -)- ville; on trouve aussi l’altération voix de ville. Vert-de-gris, altération de vert de Grice (Grèce). Vrille (§ 504, 1) est sans doute une altération de vfr. veïlle sous l’influence de virer.
532. Voici enfin quelques exemples de substitutions de paronymes et d’homonymes. On dit maintenant à seule fin, ce qui offre une apparence de sens, et pourtant il y a là une altération; la forme primitive est à celle fin (II2, § 557), que Vaugelas blâmait (Remarques, II, 427), mais que le peuple a conservée. Une confusion analogue paraît avoir provoqué les pantoufles de verre (pour vair) de Cendrillon. Remarquez que dans les deux cas le mot remplacé est un mot sorti de l’usage et qui 11’est plus compris. Voir aussi IV, § 463.
533. Le parler populaire, de tout temps, a été riche en altérations de cette sorte; quelques-unes, comme nous l’avons vu, finissent par entrer dans la langue littéraire et sont ainsi officiellement consacrées; les autres — et c’est le plus grand nombre — attendent encore leur droit de cité, si jamais elles l’obtiennent. Citons les déformations vulgaires: Cachematte, pour casemcitte. Cuirassé, dans bitter cuirassé, pour bitter curaçao (Rigaud, I)ict.). Embarque-à-terre, pour embarcadère. Jeu d’eau.
pour jet d'eau. Pain enchanté, pour pain à chanter (c.-à-d. à chanter la messe). Patron-Jaquet, pour potron-jaquet. Richar, dans fil de richar, pour fil d’archal. Richedale pour risdale (Leroux, Dict.). Tête d’oreiller, pour taie d’oreiller. Violettes d’éparqne, pour violettes de Parme. Lanterne à la Sainte-Hélène , pour lanterne à l'acétylène, etc. Plus facilement encore les noms savants et les noms propres sont défigurés. C’est ce (pie montrent les exemples suivants:
1 0 Noms de maladies et de remèdes. En voici une liste donnée par un chroniqueur du Temps (n° du 4 mai 1876): «L’huile de ricin devient huile d’Henri V; — le sulfate de magnésie, surface de magnésie; — le nitrate d’argent, la mitraille d’argent; — un cataplasme émollient, un cataplasme humiliant; — du laudanum, de l’eau d’ânon; — l’inflammation du péritoine, l'inflammation du père Antoine; — la trachéeartère, la tranchée artère; — une luxation, une luxure; le périnée, les Pyrénées; — le baume d’opodeldoch, le baume de Paul de Kock; le sirop d’ipécacuana, le sirop de pépins cuits (i Naples; — l’occiput, l’os qui pue; — la potion opiacée, la potion à pioncer : — le lierre terrestre, le lierre Thérèse; — follicules de séné, fornicules de séné; — kyste de l’ovaire, cuistre de l’ovaire; — polype du nez, Hippolyte du nez; feuilles de pariétaire, feuilles de propriétaire; la colophane, la colle à femme; — le delirium tremens, le délire d’homme très mince. Il va sans dire que dans le nombre il y a plus d’un farceur qui ne se gêne pas pour rigoler un brin à la barbe de l’apothicaire. Le delirium très mince est une plaisanterie »classique«. A cette liste qui pourrait être considérablement allongée, H. Gaidoz a ajouté les mouches catholiques, pour mouches cantharides.
2° Noms de personnes. Dans les poésies populaires, on rencontre Mathieusalé pour Mathusalem:
Auparavant que la terr’ fut créée,
J’étais au monde avant Mathieusalé.
(De Puymaigre, Chants populaires, II, 269.)
Cette déformation est de vieille date. On la trouve dans le Pédant joué de Cyrano de Bergerac, où le paysan Gareau dit: »Ce fesel-il, a celle fin de vivre aussi longtemps que Maquieu Salée, (II, sc. 2); et elle existait déjà au XIVe siècle, (voir
Bomania, XXIX, 422). Par un procédé analogue — mais il s’agit ici d’un calembour individuel — E. Rostand, dans Chantecler (p. 144), déforme le même nom en Matousalem : La pintade : »J’ai le vieux chat.« — Le merle : » Matousalem .«
Le nom de Murad-Beg vit dans la vieille littérature sous la forme altérée d ’amorabaquin, d’où a été tiré l’admirai Baqnin :
L’admirai Baquin a jousté Contre le roy des ferinaulx.
(Recueil général des Sotties, p. p. Ë. Picot, I, 9t.)
.G. Doncieux a cité un autre exemple tout récent et fort curieux: »Près du village des Laumes (Côte-d’Or), sur remplacement supposé de Y oppidum gaulois d’Alesia, Napoléon III a fait ériger, il y a une quarantaine d’années, une statue colossale, en bronze, de Vercingétorix : on l’aperçoit distinctement de la voie ferrée. Or, en 1872, un de mes amis, qui résidait pour lors à Dijon, ayant fait un tour aux Laumes, rencontra aux alentours du monument des bonnes femmes qui priaient saint Gétorix; et en effet, aux questions qu’il fit sur cette statue dans l’auberge du village, il fut répondu que c’était celle d’un très grand saint« ( Mélusine , IX, 78).
3° Noms de plantes. Belle-dame remplace folasse (foliacea), faussement rattaché à fol ; il s’agit sans doute d’un euphémisme populaire. Voir ZRPh, XL, 137.
Remarque. Cyrano de Bergerac a forgé beaucoup d’altérations plus ou moins plaisantes, qu’il met dans la bouche de Gareau. Ce personnage original fait des voyages sur l’Or riant (l’Orient) et vers la Mardi Terre Année (la Méditerranée); chemin faisant, il arrive aux deux trois de Gilles le Bâtard (détroit de Gibraltar), et en Harieo (Jéricho), et il rapporte de ces pays merveilleux des guiamans (§ 468, Rem.) rouges et des hémoroïdes vartes. Gareau est aussi rempli d’admiration pour la science de son maître, qui étudie des Amas de Gaules (Amadis de Gaule), des Cadets de Tirelire (les Décades de Tite-Live) et des Aînés de Vigile (les Énéides de Virgile), etc.; voir le deuxième acte du Pédant Joué. C’est un procédé qui n’est pas inconnu de la langue facétieuse moderne: ainsi tomber de Chargbde en Scylla est devenu tomber de canif en syllabe.