‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 26 sur 294 · E ouvert tonique entravé se conserve tel quel · texte numérisé non relu

E ouvert tonique entravé se conserve tel quel

vërme m

ver

h ërba

herbe

hiver

përdere

perdre

infërnum

enfer

perche

cerf

fësta

feste, fête

sept

tësta

teste, tête

fërr u m

fer

tërra

terre

bel

bëlla

belle

près

presse

164. L’e ouvert entravé se diphtongue en roumain, en frioulan, en napolitain et en espagnol: fërrum > routn. fier, frioul. fîerr, napol. fierro, esp. hierro. La diphtongaison s’observe aussi en wallon, où elle s’étend même aux syllabes atones; dans le patois de Namur, on dit p. ex. fgèr (fërrum), vyèr (vërmem), pyèt (përdere), etc. Pour le français proprement dit, la diphtongaison a lieu quand la voyelle est suivie d’un groupe de consonnes dont le dernier élément est [j]: neptia > nièce, tertium > tiers, melius > mieux, Compendium > Compiègne. Sur vienne et tienne, voir § 229, s.

165. E ouvert tonique libre se change en ie, prononcé aujourd’hui [je] devant une consonne et [je] en position finale:

fèl

fiel

fièure

cælu m

ciel

palpëbra (§1 38)

paupière

hëri

hier

lièvre

quiert

pierre

brève m vfr.

brief

lierre (§ 489)

së d e t

siet, sied

ad r ë t r o

arrière

Dans quelques proparoxytons (populaires ou savants), la

diphtongaison ;

a dû se prod

uire avant qu’il y

ait eu entrave

par la syncope de la voyelle pénultième (comp. § 259): tëpidum > tiède, mëdicum > vfr. miège, *pëdicum (pour pëdica) > piège, *sëdicum > siège, Stëphanum > Etienne, anlefana (cf. § 440) > antienne, sæculum > siècle.

Formes analogiques. Les vieilles formes lief (lëvo), lieues (lëvas), lieue (lëvat) ont été remplacées par lèue, lèues, lèue, etc.; pour les détails, voir § 299, i et II2, § 27.

Cas isolés. E ouvert tonique suivi de u aboutit à la triphtongue ieu, prononcée de nos jours [jo] : dëum > dieu; Mathëum > Mathieu; *Andrëum > Andrieu. Il faut supposer que Vu final, conservé irrégulièrement (§ 248), a, par une assimilation anticipante (§ 1 1 4,i ), labialisé Ve: [dtu > djeu > djœu > djoey > djo]. Dans la vieille langue, on avait des doublets de ces mots, où l’e n’était pas diphtongué: deu (dé), Matheu, Andreu, etc.; cet e assonait avec e < lat. a. Les formes verbales es > es, eram > vfr. ere ont également échappé à la diphtongaison, grâce à leur emploi proclitique (cf. § 167); mais on rencontre aussi au moyen âge les formes normalement diphtonguées ies, iere.

Mots d’emprunt. Bref (autrefois brief; cf. brièuement), célèbre, lèpre, ténèbres (vfr. tenieble), etc.

166. La diphtongaison de ë se retrouve dans la plupart des langues romanes (sauf le sarde, le sicilien et quelques autres dialectes italiens, le catalan, le portugais). Elle remonte assez haut; un des plus anciens exemples, dieci (Tardif, Monuments historiques, 19,3s), est de l’an 670 ou 671. Le groupe ie français, qu’il dérive de ë, de ae ou de a (§ 192), n’avait au moyen âge qu’une seule prononciation, qui était probablement [je]; dans le Roland, par exemple, assonent ensemble fiers (férus), piet (pëdem), liez (lætus), chiers (ca r u s), cheualiers.

etc. Ce [je] s’est plus tard affaibli en [je] dans les cas où la consonne suivante s’est amuïe (cf. §§ 172, 177, 178,4, 182).

Remahque. Pour l’ancienne langue, il paraît hors de doute que, dans plusieurs dialectes, ie était prononcé comme une diphtongue décroissante, avec l’accent sur i. Cette prononciation, que plusieurs savants regardent comme primitive, est attestée par des formes telles que live (lieve), arrire (arriéré), volentirs (volentiers), enquirs (enquiers), chacie (chaciee), ktissie (lalssiee), etc. Le français en a gardé une dernière trace dans lie («faire chère lie«), contraction de liee (læta); cf. § 193, Rem. La réduction d’i'eà i est surtout propre au picard et au wallon (Rom. XVII, 556; ZRPh. XXIV, 16), et se retrouve dans les mots passés en néerlandais: banier, kanselier, vizier, rivier. Sur cette double évolution de Ve ouvert tonique libre, voir Salverda de Grave (Neophilologus, t. III, pp. 162 et 164).

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