E ouvert tonique entravé se conserve tel quel
vërme m
ver
h ërba
herbe
hiver
përdere
perdre
infërnum
enfer
perche
cerf
fësta
feste, fête
sept
tësta
teste, tête
fërr u m
fer
tërra
terre
bel
bëlla
belle
près
presse
164. L’e ouvert entravé se diphtongue en roumain, en frioulan, en napolitain et en espagnol: fërrum > routn. fier, frioul. fîerr, napol. fierro, esp. hierro. La diphtongaison s’observe aussi en wallon, où elle s’étend même aux syllabes atones; dans le patois de Namur, on dit p. ex. fgèr (fërrum), vyèr (vërmem), pyèt (përdere), etc. Pour le français proprement dit, la diphtongaison a lieu quand la voyelle est suivie d’un groupe de consonnes dont le dernier élément est [j]: neptia > nièce, tertium > tiers, melius > mieux, Compendium > Compiègne. Sur vienne et tienne, voir § 229, s.
165. E ouvert tonique libre se change en ie, prononcé aujourd’hui [je] devant une consonne et [je] en position finale:
fèl
fiel
fièure
cælu m
ciel
palpëbra (§1 38)
paupière
hëri
hier
lièvre
quiert
pierre
brève m vfr.
brief
lierre (§ 489)
së d e t
siet, sied
ad r ë t r o
arrière
Dans quelques proparoxytons (populaires ou savants), la
diphtongaison ;
a dû se prod
uire avant qu’il y
ait eu entrave
par la syncope de la voyelle pénultième (comp. § 259): tëpidum > tiède, mëdicum > vfr. miège, *pëdicum (pour pëdica) > piège, *sëdicum > siège, Stëphanum > Etienne, anlefana (cf. § 440) > antienne, sæculum > siècle.
Formes analogiques. Les vieilles formes lief (lëvo), lieues (lëvas), lieue (lëvat) ont été remplacées par lèue, lèues, lèue, etc.; pour les détails, voir § 299, i et II2, § 27.
Cas isolés. E ouvert tonique suivi de u aboutit à la triphtongue ieu, prononcée de nos jours [jo] : dëum > dieu; Mathëum > Mathieu; *Andrëum > Andrieu. Il faut supposer que Vu final, conservé irrégulièrement (§ 248), a, par une assimilation anticipante (§ 1 1 4,i ), labialisé Ve: [dtu > djeu > djœu > djoey > djo]. Dans la vieille langue, on avait des doublets de ces mots, où l’e n’était pas diphtongué: deu (dé), Matheu, Andreu, etc.; cet e assonait avec e < lat. a. Les formes verbales es > es, eram > vfr. ere ont également échappé à la diphtongaison, grâce à leur emploi proclitique (cf. § 167); mais on rencontre aussi au moyen âge les formes normalement diphtonguées ies, iere.
Mots d’emprunt. Bref (autrefois brief; cf. brièuement), célèbre, lèpre, ténèbres (vfr. tenieble), etc.
166. La diphtongaison de ë se retrouve dans la plupart des langues romanes (sauf le sarde, le sicilien et quelques autres dialectes italiens, le catalan, le portugais). Elle remonte assez haut; un des plus anciens exemples, dieci (Tardif, Monuments historiques, 19,3s), est de l’an 670 ou 671. Le groupe ie français, qu’il dérive de ë, de ae ou de a (§ 192), n’avait au moyen âge qu’une seule prononciation, qui était probablement [je]; dans le Roland, par exemple, assonent ensemble fiers (férus), piet (pëdem), liez (lætus), chiers (ca r u s), cheualiers.
etc. Ce [je] s’est plus tard affaibli en [je] dans les cas où la consonne suivante s’est amuïe (cf. §§ 172, 177, 178,4, 182).
Remahque. Pour l’ancienne langue, il paraît hors de doute que, dans plusieurs dialectes, ie était prononcé comme une diphtongue décroissante, avec l’accent sur i. Cette prononciation, que plusieurs savants regardent comme primitive, est attestée par des formes telles que live (lieve), arrire (arriéré), volentirs (volentiers), enquirs (enquiers), chacie (chaciee), ktissie (lalssiee), etc. Le français en a gardé une dernière trace dans lie («faire chère lie«), contraction de liee (læta); cf. § 193, Rem. La réduction d’i'eà i est surtout propre au picard et au wallon (Rom. XVII, 556; ZRPh. XXIV, 16), et se retrouve dans les mots passés en néerlandais: banier, kanselier, vizier, rivier. Sur cette double évolution de Ve ouvert tonique libre, voir Salverda de Grave (Neophilologus, t. III, pp. 162 et 164).