IX. VOYELLE -j- L MOUILLÉ
207. On peut établir comme règle générale que la latérale mouillée, quelle que soit son origine (sur ses sources, voir § 350), forme entrave, et que, par conséquent, la voyelle précédente se conserve intacte; il faut pourtant excepter les voyelles è et ô, qui subissent un développement particulier.
1° E fermé -(- 1 mouillé. La terminaison -ïculum devient -e/7; s o lie ulum > soleil, verni ïculum > vermeil, parïculum > pareil, aurïcula > oreille, corbïcula > corbeille, etc.; ajoutons vïgilat > veille, vïgilare > veiller. L7' de ces mots ne forme pas diphtongue avec la voyelle précédente; il sert primitivement à indiquer le mouillement du / (§ 350, Rem.); on a dû prononcer au moyen âge [soleX], [vermezC], [pareX], etc.; aussi cet ei purement graphique n’a-t-il pas passé à oi en francien. Dans quelques dialectes, cependant, le / mouillé paraît avoir dégagé un yod, qui s’est combiné avec la voyelle précédente, et on trouve dans l’Est soloil, vermoil, paroil, etc. Le suffixe -ï eu lus s’est parfois substitué à -ïculus, d’où anille, chenille, cheville, conil, grille, lentille, etc. (voir III, § 257, i). Les mots exil et famille sont savants.
2° E ouvert -j- 1 mouillé. L’e ouvert accentué se développe comme dans une syllabe ouverte (§ 165): rnëlius > mieux ; vêt ulum > vëclo (§ 341,3) > vieil (le dernier z est graphique; cf. § 350, Rem.). Ainsi dans ces exemples, [zC] ne forme pas entrave; il en est autrement si la voyelle est en syllabe faible: mëliorem > meilleur (cf. § 167).
3° A -f 1 mouillé. L’a se conserve intact: alium > ail, trepalium > travail, palea > paille, valeam > vaille, macula > maille, quacola > caille, etc. L’z de ces mots est purement graphique (§ 350, Rem.).
Cas isolés. Pallium existe en vfr. sous la forme demisavante pâlie (ef. § 259, Rem.), qui devient paile , puis poile (§ 233,5), écrit arbitrairement poêle , sous l’influence de poêle (< patella).
Remarque. Quelques dialectes du Nord-Ouest présentaient -eil (-eille) pour -ail (-aille). Cette prononciation, encore attestée par plusieurs grammairiens du XVIe siècle, apparaît aussi dans les rimes: cf. veillent : travaillent (Alain Chartier) ; ouailles : oreilles (Marot) ; conseil : traveil (É. Fournier, TFAR, p. 335) ; traveilles : resveilles (Romania, XVI, 425). Par contre-coup, on avait aussi -ail pour -eil: ainsi, à côté de appareil, on trouve apparail , d’où le pluriel encore existant apparaux.
4° O ouvert -f- 1 mouillé. L’ô s’est développé comme dans une syllabe ouverte (§ 177); [£] n’a donc pas formé entrave: caprifôlium > chèvre fenil; fôlia > feuille; ôculum > œil; scôpulum > *scôculum (§ 369, i. Cas isolés) > écueil; * solium (pour solea) > seuil. Huile (ôleum) est un mot d’emprunt. Comment expliquer la forme cuz7/e/,(côchlearium)? On s’attendrait plutôt à coiller. Deuil, vfr. duel, pluriel dieus, provient de dolum (tiré de dolëre); le singulier a été refait d’après ueil, ieus.
Remarque. La terminaison -euil se trouve parfois rimant avec -eil; ces sortes de rimes sont fréquentes dans les Tragiques de d’Aubigué ( cercueil : pareil , I, 211, cercueil . conseil, I, 996; œil : soleil, IV, 289) et dans Alexandre Hardy (œil : conseil-, cercueil : sommeil ; écueil : conseil, etc.). Tabourot, dans son Dictionnaire des rimes (1587), confond également -euil et -eil, tandis que Lanoue (1596) les distingue, mais permet de les rapprocher, par égard pour «l’autorité de tant de poètes«. Cherrier (1766) dit encore: «Plusieurs... prononcent eil, eiltade, eillet, en quoi ils se trompent«. C’était sans doute une prononciation dialectale; tel était aussi l’avis de Ménage, qui blâme sévèrement les formes eil, eillade et les attribue aux »Provinciaux« (Observations, p. 290). Comp. les noms de lieux Tureil, Bareil, Mareil, Naveil, etc. Par contre-coup, on trouve parfois -euil pour -eil; Richelet recommande de dire orteuil pour orteil.
5° O fermé -)- 1 mouillé. L’o fermé devient ou (cf. § 1X1, § 183, § 184; § 185): *colücula > *conücla > quenouille; fenùculum > fenouil; genüculum > genouil, genou (§ 354); pedüculum > pëouil, pouil (§ 268), pou (§ 354); ranùcula > (g)renouille; verrüculum > verrouil, verrou (§ 354). De même andouille < indüctile ou *andücla (cf. § 215,»).