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INFLUENCE DES NASALES

209. Un fait général de la phonétique est la tendance des consonnes nasales à communiquer quelque chose de leur nasalité aux phonèmes environnants, le voile du palais commençant à s’abaisser un peu trop tôt, ou restant abaissé trop longtemps; il en résulte des consonnes ou des voyelles plus ou moins fortement nasalisées. Les voyelles nasalisées étaient inconnues au latin classique, elles ne se sont développées qu’en roman: on les trouve en portugais, dans les dialectes de la Haute-Italie, en rhétique, en français et en provençal. En gallo-roman, les voyelles précédant une consonne nasale paraissent être restées orales; tout au plus y a-t-il eu pour a et pour e un commencement de nasalisation (cf. § 220); quant à è et n entravés, ils sont devenus fermés devant une consonne nasale: vëntum > vénto, pëndere > péndre, p ô n t e m > p 6 n t e , tôndere>tondre, etc. Après le neuvième siècle, mais à des époques différentes, toute voyelle précédant une consonne nasale s’est nasalisée en français: an > an, on > ôn, en > en, in > in, un > ün; nous verrons par la suite (§ 211) que, dans certaines circonstances, la voyelle nasale est redevenue orale. Les cas où la voyelle est suivie d’une nasale mouillée seront traités à part (§§ 228 — 281).

210. Pour le développement des sons nasaux en français, on peut établir les points principaux suivants:

1° L’influence des nasales est surtout anticipante [an > àn], rarement progressive [na > nü], et elle affecte de préférence les voyelles, moins souvent les consonnes (§ 232).

Hemahque. Les cas de nasalisation due à une assimilation progressive sont assez rares. Dans le dialecte de Metz et des environs, m et n nasalisent la voyelle suivante, surtout si c’est un i: amin, mins, veninr, cheminche, premin (premier), guernin (grenier), etc.; il en est de même la Hague, où -ni, -nu, etc. deviennent -nin, -nun. Nous retrouvons le même phénomène dans le dialecte créole de la Louisiane: connin (connais), donnin (donné), moin (moi), zamain (jamais), main (mais), etc. Comp. aussi ce qui s’est passé dans les mots portugais mai (matrem), mai, mu ito (multum), mim (mihi).

2° La nasalisation des voyelles dépend, en partie, de leur nature: plus le lieu de leur articulation est bas, plus elles se nasalisent facilement; aussi a est-il la première voyelle dont on puisse constater la nasalisation complète (§ 220). Quant aux voyelles fermées (»high«), prononcées avec abaissement du voile du palais, il faut remarquer que la résonance dans les fosses nasales ne s’entend pas très distinctement; la différence entre [in] et .[in], entre [un] et [un] est très peu considérable au point de vue acoustique. Mais, comme l’abaissement du voile du palais amène presque involontairement une position plus basse de la langue, toute voyelle fermée, en subissant la nasalisation, tend en même temps à devenir plus ouverte (»lo\v«). On avait dans la vieille langue des voyelles nasales très fermées; les quatre voyelles nasales que possède le français moderne sont toutes très ouvertes [à], [è], [œ], [5].

3° La nasalisation de la voyelle entraîne peu à peu la chute de la consonne: [an > ân > ân > à], [on > ôn > 5n > 5], etc. (comp. § 329), et cet amuïssement amène, par compensation, l’allongement de la voyelle (§ 130, i). La longueur de la voyelle nasale ne s’est conservée, dans la langue moderne, qu’en syllabe forte devant une consonne prononcée: chante [Jâ:t], honte [3:t], feinte [fï:t], humble [œ:bl]; partout ailleurs, les voyelles nasales se sont abrégées: bon [bà], feint [fè], chacun [Jakœ], etc.

211. La prononciation nasale des voyelles ne se maintient qu’à la fin des mots ( bon [bô]), ou devant une consonne non nasale {rompre- [rô:pr]); devant une consonne nasale, au contraire, la voyelle perd sa nasalisation et redevient orale.

1 0 On faisait entendre autrefois une voyelle nasale dans les mots tels que bonne [bôna], homme [5ma], pomme [pâma], femme [fàma], année [ànea], honneur [3nœ:r], donné [dône].

Espagne [espàpaj, ainsné [Êne], etc., etc. Cette prononciation rendait homonymes les mots grammaire [grâmerr] et grand’ mère, ce qui ressort, par exemple, des vers suivants:

Car, tout ainsi que Clers vont à Grammaire

Pource qu’el est de Science grant-mère,

Tous Chevaliers, certes ne plus ne moins,

Vers les Dames doyvenl tendre les mains.

(RPF, X, 238.)

Ce jeu de mots se retrouve, à plusieurs reprises, dans la littérature des XVIe et XVIIe siècles; relevons seulement l’usage qu’en a fait Molière dans Les Femmes savantes (v. 489 — 492):

Bêtise

Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel :

Je n’est qu’un singulier, avons est pluriel.

Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?

Martine

Qui parle d'offenser grand’ mère ni grand’ père?

En 1865, B. Jullien constate encore que l’ancienne prononciation de bonne, donner, ancienne, etc. subsiste »chez quelques vieillards, chez ceux surtout qui ont vécu longtemps dans la province«. On peut ajouter qu’elle s’est conservée intacte, jusqu’à nos jours, dans une petite série de mots, qui tous commencent par un [à]: ennui, ennuyer, ennoblir, emmancher, emmailloter, et enamourer [ânamure], enherber [ânerbe], enivrer [ânivre], enorgueillir [ânorgœji:r]; ces derniers exemples sont curieux, parce que l’orthographe usuelle ne redouble pas le n, malgré sa double fonction. Il faut croire que tous ces mots ont conservé l’ancienne prononciation sous l’influence des nombreux mots commençant par en, em [à], tels que envie, emporter, enfermer, etc.

Remahque. Une trace de l’ancienne prononciation d'une voyelle nasale devant une consonne nasale se trouve dans le redoublement graphique de cette dernière après o, a, e. On a écrit au moyen âge, d’abord bone (b on a) pour figurer [bons], puis bonne pour figurer la prononciation changée [bons]; cette nouvelle graphie était excellente, mais on a mal fait de la conserver après la dénasalisation; il serait en effet plus rationnel d’écrire aujourd’hui bone, pome, doner, honeur, tonerre, anée, pai/sane, etc.

2° La prononciation d’une voyelle nasale devant une consonne nasale commence à tomber en désuétude dès le XVIIe siècle; on dénasalise la voyelle, et bonne, homme, pomme, femme, année, honneur, donner se prononcent [bon], [om], [pom], [fam], [ane], [oncerr], [done], etc. En 1687, Hindret blâme les gens de province qui disent »gomme, homme, pomme, année, Janneton, bonne, tonne, prononçant les premières syllabes de ces mots comme celles de pompe, ange, bonté, au lieu de gome, home, pome, anée, Janeton, bone, tonea ; il attribue cette prononciation en particulier aux Normands. Elle se retrouve encore dans plusieurs patois; à Ézy-sur-Eure, par exemple, on dit constanment, évidenment, etc., et dans le parler de Friedricbsdorf (§ 86,2, Rem.) on dit tonner [tône], bonne [bon], pomme [pôm], etc.

Remarque. En se dénasalisant, [à] se change toujours, et très naturellement, en a, quelle que soit son origine; ainsi, [bânir] (bannir) devient [banir], et [fàmo] (femme) devient [fam]. Voilà pourquoi en (em) se prononce a dans couenne [kwan], hennir [ani:r], nenni [nani], rouennais [rwans], rouennerie 'rwanri], solennel [solantl), les adverbes en -emment [amâ] et femme ; il faut pourtant ajouter que, sous l’influence de l’orthographe, hennir et nenni se prononcent souvent aujourd’hui [eni:r] et [n£ni]. Le changement de [à] en [a] a été noté graphiquement dans le seul mot panne, qui remonte àpenna, devenu [p£no], [pana], [pan]; rappelons aussi les dérivés printanier de printemps, et ornemaniste de ornement (III, § 96).

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