‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 63 sur 294 · Voyelle n mouillé médial (cf. § 228*,i · texte numérisé non relu

Voyelle n mouillé médial (cf. § 228*,i

1° I -j- [p] médial. L’i reste intact: lïnea > ligne; vinea > vigne.

2° E fermé -)- [p] médial. L’e fermé [e] se change en [e] (§ 153), écrit ei, rarement ai (§ 217,s); 17 du groupe ei est purement graphique et appartient en réalité à la nasale (ign — [p]; cf. § 333, Rem.): insïgnat > enseigne; insïgnia > enseigne; tïnea > teigne ; dïgnare > deignier > daigner; sïgnare > vfr. seignier, remplacé par la forme savante signer.

3° E ouvert -f- [p] médial. L’e ouvert accentué se trouve dans vëniam et tëneam, représentés dans la vieille langue par veigne, teigne ou viegne, tiegne, d’où vienne, tienne (II2, § 144). L’e ouvert inaccentué persiste tel quel: sëniorem > seigneur (remarquez ign — [p]).

4° A -f- [p] médial: mon tan ea > montagne; Campa nia > Champagne; Hispania > Espagne; Alamannia > Allemagne ; agnellum > agneau; *companionem > compagnon: *waidanjare > gaagnier, gagner. Au moyen âge, l’a de ces formes a dû être nasalisé ( Espaigne : cumpaigne : dutance : France, etc.; Roland, v. 826 ss.); sur la dénasalisation, voir § 211.

Formes analogiques. Ralneare > bapar (§ 342) > vfr. bagnier, encore dans R. Garnier ( bagne : compagne ; Cornélie , v. 623), puis baigner (d’où baigneur, baignoire), sous l’inlluence

de bain (§ 230, 4). Plangentem > plaignant , sous l’influence de plaindre.

Remarque. Dans l’Ouest, l’Est et une partie du Nord, -anea donne [tpa] (écrit -aigne ou - eigne ); cf. Alemaigne : enseigne (Rom. de Troie), eompaigne : enseigne (Cheval, as deus espees, v. 285). Les poètes du XVe, et même du XVIe siècle, recourent parfois à ces rimes dialectales. En voici quelques exemples: Bretaigne .-empreigne (C. de Pisan, Chemin de long estude, v. 3695); Bretaigne : enseigne (Villon, Gr. Test.); Auvergne : Charlemagne (id., Ballade du temps jadis); Espaigne : peigne ( Pathelin , v. 28). Lanoue (1595) déclare encore: »Ces deux terminaisons aigne et -eigne n’ont qu’une prononciation» (Thurot, I, 330). Au XVIIe siècle, -agne triomphe définitivement; on garde pourtant araigne (cf. musaraigne, araignée), qui remplace aragne (encore dans La Fontaine, Fables, III, 8; X, 6), et châtaigne (cas t anea). Citons enfin le nom propre Montaigne, dont l’ancienne prononciation [môtapa] a été changée, sous l’influence de l’orthographe (§ 119, § 333, Rem.), en [mStf.p]; le nom de l’illustre peintre Philippe de Champaigne [Japapa] 11e semble pas menacé, malgré Ed. Rostand qui se permet de le faire rimer avec peigne ( Cyrano de Bergerac, I, sc. 2).

5° O -f- p. On a dans la langue moderne un o ouvert [o] : Bonônia > Boulogne; c i c ô n i a > cigogne ; Polonia > Pologne; verecündia > vergogne; *cüniare > cogner; *cün i a t a > cognée ; *rotündiare > rooign ier, rogner ; * ü n i o nem (§ 226, Cas isolés) > oignon. L’o ouvert de la prononciation moderne est probablement dû à l’ancienne nasalisation; on a dit d’abord vergogne (comp. it. vergôgna); puis l’o, s’étant nasalisé, est devenu ouvert (§ 225) [vergôpa], et il est resté tel après la dénasalisation.

Cas isolés. Quelques mots présentent un oi dû à l’analogie ou bien à l’influence de l’orthographe, qui employait souvent ign pour marquer [p]. Loin amène éloigner, pour élogner, comme on a dit jusqu’au XVIIe siècle; cf. esloigne : charongne (A. d’Aubigné, Tragiques, I, 941); esloigne : vergogne (RPF, IV, 72); cf. eslogne ; mignonne (F. Perrin, Les Escoliers, II, sc. 2). Soin amène soigner pour sogner, et soigneux, pour songneus; besogneux, qu’on a longtemps écrit besoigneux, a hésité entre [\va] et [we]; besogne a conservé son [o] intact. Témoin amène témoigner pour témogner; Ram us (1562) transcrit témonher, comme sonher, conher. Au XVIIe siècle. Ménage croit nécessaire de discuter » s ’ i 1 faut prononcer éloigner ou élogner, témoigner ou témogner, roignon ou rognona ( Observations , p. 313); il conclut pour oi, et cette prononciation est restée, excepté dans rognon.

Dans les formes verbales joignant, oignant, poignant, etc., oi n’esl pas non plus primitif, mais dû à l’analogie. Dans poignard, poignet, poignée, empoigner, etc., où Yi était autrefois purement graphique, on prononce maintenant [wa] pour [o].

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