INFLUENCE DES LABIALES
233. Labialisation des voyelles. L’influence des labiales est progressive ou anticipante. Une consonne labiale peut arrondir une voyelle normale suivante ou précédente, de sorte que i, é, è deviennent [y], [0], [œ]; comp. le tableau des voyelles à la p. 173. On peut signaler en français les cas suivants de labialisation :
1° La voyelle non arrondie i se change en 11 [y]: *affibulare > affubler; notez aussi pour Pane. fr. fusique et mussoudor au lieu de fisique et missoudor.
2° Parfois e [a] subit le même changement: vfr. alemele > alumelle; vfr. bevant (bibentem) > buvant: vfr. bevons > buvons, etc.; vfr. chalemel > chalumeau; vfr. femier > fumier : vfr. femer (tiré de fi mus) > fumer (engraisser avec du fumier); vfr. lemignon > lumignon (infl. de lumière); gemellum > jumeau: Gem metieus > Jumièges; tribu la > truble. Presque partout dans les campagnes, femelle se dit fumelle.
3° La voyelle non arrondie é [e] doit régulièrement se labialiser en eu [0]. Comme exemple de ce passage, nous ne saurions citer ipie le développement du groupe él, étudié au § 237. Peut-être pourrait-on en outre noter ici la forme cheuz (pour chez), très employée jusqu’au XVIIe siècle, et encore conservée dans le patois normand, vu que le son chuintant [J] se prononce ordinairement les lèvres arrondies. Dans veuve, vfr. veve (< vidua), Ve fermé tonique entravé s’est ouvert (§ 153) et a donné eu [œ] (cf. 4°).
4° La voyelle non arrondie è [e] se change en eu ce]. Nous avons déjà signalé ce passage à l’occasion du développement
de la diphtongue lie (§ 178,s); ajoutons ici (|ue pour fève, lève, lèvre, orfèvre, llième, trêve, on disait autrefois feuve, leuve, leuvre, orfeuvre ( feuvres , Du Bellay, Déf., II, ch. 11), theume (G. Coquillart, 1, 99), treuve. Cette prononciation vit encore dans plusieurs patois; on dit ainsi feuve en Normandie. Comp.: Leuve- toi, belle Isabelle (Rolland, Recueil de Chansons populaires. III, h). Il en reste encore — chose à signaler — une dernière trace dans les noms propres Lefeuvre et Lefeuve.
5° Dans quelques cas, la labialisation paraît changer le lieu d’articulation de la voyelle, de sorte cpie a devient o comme dans vacare > *vocare, *vacitus > *vôcitus > vuide, vide (Rom. V, 257), quadratus > *quodratus (Rom. XXVIII, 63). — Provende vient non pas de praebenda, mais de *probenda, par croisement avec provider e.
6° Dans plusieurs mots, la labiale semble avoir favorisé le passage de ai [tj à oi [we], puis [wa], en amenant l’insertion de la bilabio-vélaire [w]: abai (subst. verb. de abaier) > aboi. Ambaise (Ambacia) > Amboise, armoire (armarium) > armoire, esmai (subst. verb. de esmaier ) > émoi, grimoire (g rammat ica) > grimoire, paile (pallium) > poêle (cf. § 207,3). Sur le passage de ei à oi dans avoine, foin, moins, voir § 210.
7° Il faut enfin citer les cas où la présence d’une consonne labiale empêche une voyelle vélaire de se changer en palatale. Ainsi, tandis que florem > flor, fleur (§ 182), le développement en eu n’a pas lieu devant une labiale: lùpa > louve, Dübrum > Douvre, Lüpara > Louvre; comp. §183.
234. Parfois la consonne labiale se vocalise et se fond avec la voyelle précédente en un son nouveau; ainsi ab (-}- consonne) peut aboutir à au, d’où o (§ 188, § 376): parabola > *paraula > parole. Rappelons encore le développement spécial de la terminaison -avu qui devient -ou: clavum > clou; Andegavum > Anjou; Pictavum > Poitou; Tellavuin > Talou. L’obscurcissement de a en o a eu lieu après l’alfrication de g (-(- a); autrement on aurait eu Angou au lieu de Anjou (§ 422 — 423). On pourrait ajouter h a huit > vfr. oui, sapuit > vl'r. soûl; comp. vadunt > vaunt > vont; de la même manière s’expliquent probablement ont et font (voir II2, § 60,*).
235. Labialisation des consonnes. Les consonnes peuvent être labialisées aussi bien que les voyelles, mais la plupart des consonnes labialisées n’ofTrent rien de remarquable; la différence acoustique entre le [z] ordinaire de priser et la forme arrondie qui s’articule dans usure est minime; comp. de même thé et toi, quai et quoi. Dans quelques ca$, la labialisation fait changer le lieu d’articulation de la consonne: si carpinum est devenu charme, le passage de n à m est dû à la labiale p, qui, avant de disparaître, a fait subir à la consonne suivante une assimilation partielle.