CONSONNE
289. Par l’effet de l’analogie, une consonne séparant deux voyelles dans un groupe de mots est souvent insérée dans un autre groupe de mots, où elle sert ordinairement à remplir un hiatus (§ 278, 2). Dans la plupart des cas, il s’agit ici de ce qu’on peut appeler «fausses liaisons«, phénomène extrêmement fréquent dans le parler populaire moderne, et qui est souvent dû à l’amuïssement de la consonne finale (§ 118, § 315). Ces
fausses liaisons s’appellent »cuirs«, »velours« ou »pataquès«; (sur l’origine de cette dernière expression, voir Manuel phonétique, § 1(57). Les consonnes intercalées sont ordinairement s et t, plus rarement cl. n, r.
1° S [z] a été inséré dans la locution entre quatre yeux [âtrakatrazjo ! ou plutôt [àtkatzjo]. C/est le seul cas d’un »velours« autorisé par l’Académie, dans la prononciation, sinon dans l'orthographe. Les grammairiens des siècles précédents ont combattu mille-z-amitiés, mille-z-obligations, les quatre-z-éléments (comp. le fameux bal des Quat’z Arts), j’ai-z-été, etc., etc. Citons encore quelques exemples pris dans le Recueil de chansons populaires de Rolland (vol. V, Paris, 1887): Moi qui n’ai-z-aucun amant (p. 6). Il ne faut pas la-z-y mettre (p. 9). EU’ les porta-z-à vendre (p. 12). Déchausse-toi-z-et non pas moi (p. 66). Pauvre-z-Anglais (p. 66). Maudit-z-Anglais (p. 65), etc. Comp.: La fatigue que j 'ais eue (Molière, Don .Juan, II, sc. 1). J’ l’ai vu porter en terre — Par quatre-z-officiers (Malbrough). Ce z provient de la forme liée de mots tels que avais, étais, avons, deux, trois, grands, etc., etc.; j’avais été , nous avons été amènent j'ai-z-été, et ainsi de suite.
2° T a été inséré par analogie dans la forme interrogative de toute troisième personne qui se termine par une voyelle: a-t-il, aime-t-il, donna-t-il, donnera-t-il, etc.; ajoutons ne voilàt-il pas (pour les détails, voir II2, § 223 et F. Brunot, Hist. long, fr., t. Il, p. 333). La langue parlée vulgaire connaît beaucoup d’autres exemples d’un t analogique; dans le recueil de Rolland (t. V) on trouve: Il l’envoya-Lau bois (p. 15). Il y a-f-une maison (p. 68). Je suis-/-allé (p. 4). Quand je fus-/-à mon logis (p. 20). Elle m’envoi / au bois (ib., t. II, p. 66). Le voil h-tétranglé (ib.), etc. Et l’on connaît le vers classique: Malbrough s’en va-f-en guerre. Ce t provient de la forme liée de mots tels que est, avait, était, ont, sont, fort, grand, etc.
3° D s’ajoutait dans la vieille langue à ne, se (si), que (quem) devant une voyelle: Ne por or ned argent ne paramenz ( Ste Eulalie, v. 7). Sed a mei sole vels une feiz parlasses (St. Alexis, v. 448). Pour que, voir II2, § 569,*. Ce d paraît dû à l’analogie des doublets a-ad (lat. ad) et que-qued dont l’emploi dépendait dans les plus vieux textes de l’initiale du mol suivant.
4° N s’emploie dans plusieurs argots et patois. On dit vul-
gairement à Paris: Ça va n’en faire du bruit. C’est n’une question (J. Marni, Celles qu’on ignore, p. 35). Les chansons populaires offrent: Quand le bourreau n’arrive ( Romania , X, 204). Elle n appelé son valet ( ib ., VII, 60). L’origine de celte nasale intercalée se trouve probablement dans la forme liée de mots tels que un, mon, ton, son, en (§ 491,3); comp. Dans n’une école (J. Marni, ib., p. 33).
Remarque. M. Puitspelu raconte: »Un des hiatus les plus désagréables existe dans ces mots à un. C’est pour cela que la bonne de ma grand’ achetait toujours des pommes à nn’un sou le tas«. Cette n est particulièrement euphonique. Nous l’aimons beaucoup à Lyon, et nous l’employons quelquefois par simple agrément. Une bonne femme me disait un jour avec bienveillance: »Ah, M. Puitspelu, à votre n'ûye, c’est bien temps de vous reposer« (Clair Tisseur, Modestes observations, etc., p. 228).
5° R s’emploie aussi, bien que rarement, comme consonne de liaison: Dieu s’est habillé-r-en pauvre ( Romanict , II, 462). Il y a là, très probablement, confusion avec la forme liée de l’infinitif.