‹ Grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 95 sur 294 · La voyelle [a] a disparu dans · texte numérisé non relu

La voyelle [a] a disparu dans

1° Reluette > bluette; beluter > bluter; berouette > brouette; bouquerant > bougran: bouvereuil > bouvreuil: chauderon > chaudron; costerez > cotret; écoferai > écofrcd; épelucher > éplucher; esperit > esprit; houbelon > houblon: pelain > plain; rabobeliner > rabobliner (> rabobiner, § 341, s); réguelice ($ 517,*)

> réglisse; surpeliz > surplis.

2° Alebastre > albastre, albâtre; bulleteau > bulteau; calemar

> calmar; chantepleure > champleure: copeter > copter; couretier

> courtier; denerée > denrée (§ 299, i); derenier > dernier (§ 298, s); dorelotery dorloter: esvasletonner > évaltonner; guerredon > guerdon;

hare-loup > harlou; larrecin > larcin; maletolte > maltôte; marreglier (§ 409) > marglier, altéré en marguillier ; more doré > mordoré: parevis (§ 279, 2) > parois; peresil > persil; serement > serment: solebattu > solbatu; sospeçon > soupçon: talemouse > talmouse, etc.

292. Dans la plupart des cas, l’orthographe officielle conserve l’e féminin syncopé dans la prononciation: dureté [ dyrte], sûreté [syrte], saleté [salte], carrelet [karle], bracelet [brasle], omelette [omlet], acheter [ajte], becqueter [bekte], atteler [atle], avenue [avny], chaudement [Joçlmà], donnerai [donre], coucherai [kujre], empereur [âprœ:r], souverain [suvrè], la querelle [krtl], secrétaire [skrete:r], la pelouse [plu:z], la cerise [sri:z], le second [zgô], etc., etc. Pour plusieurs mots, il y a eu hésitation dans l’orthographe: alezan ou alzan, belouse ou blouse, belin ou blin, bouleverser ou boulverser (R. Garnier), bourrelet ou bourlet, bouveret ou bouvret, bouveron ou bouvron, cafetan ou caftan, caperon ou capron, carrefour ou car four (Corneille, Mélite, II, sc. 5; Molière, Ec. des femmes, III, sc. 1), charretier ou chartier (déjà dans Eustache Deschamps; cf. le nom propre Alain Chartier), charreton ou charton (La Fontaine, Fables, VIII, n° 12), palefroi ou palfroi, pelcin ou plan, peluche ou pluche, pelucher ou plucher; on hésite encore entre malechance et malchance. Mais, qu’on écrive maintenant IV féminin ou non, il ne se prononce plus; on l’entend seulement après certains groupes de consonnes: bretelle, crevette, grenouille, frelon, entretenir, tristement, etc. Voir, pour l’historique de la question, Th. Rosset, Origines de la prononciation moderne, p. 140, et F. Brunot, Hist. long. />., t. IV, p. 192.

Remarqué. La chute de l’e féminin remonte assez haut: les textes du moyen âge offrent des formes syncopées, comme frai, prit, esprons pour ferai, péril (§ 168) et espérons. On voit aussi cpie parfois, dans la vieille poésie, l’e féminin ne compte pas dans la mesure des vers, surtout s’il s’agit de textes populaires.

293. La syncope peut aussi avoir lieu entre deux mots; elle peut frapper la voyelle finale d’un monosyllabe employé comme enclitique, après un mot terminé par une voyelle: comme alebastre devient albastre (§ 291), (prêt) à le battre devient (prêt) à l'battre [albatr]. Cette sorte de syncope s’appelle enclise; elle se produit pour l’article et les pronoms personnels.

Kr. Nyrop: Grammaire. I 20

1 0 Article. Le et les perdent la voyelle après les prépositions à, de, en, s’ils sont suivis d’un mot qui commence par une consonne: A le conte > al conte > au conte (selon § 342), etc,., etc.; pour les détails, voir II2, § 500 ss.

2° Pronoms personnels. — Les formes me, te, le (lo), les (los), se subissaient l’enclise et perdaient leur voyelle, si elles étaient précédées d’un mot accentué terminé par une voyelle, et si elles étaient suivies d’un mot commençant par une consonne (cette dernière condition ne concerne pas les): Poros [= poro se] furet morte (Eulalie, v. 18). Sis [= si se] penteiet (Jouas). Semprel [= sempre lo] mist (St. Léger, v. 22). Ventre nols [= no los] en pot ( ib ., v. 64). A luis [= lui les] tramist ( ib ., v. 86). Porqueim [= pourquei me] fuis (Alexis, v. 453). Ned il nés [= ne les] en apelet (ib., v. 265). Oui [= où le] puissent recovrer (ib., v. 312). Sim [= si me] cumbatrai (Roland, v. 878). Cil kis [= ki se] cleivent cumbatre (ib., v. 3854). Cent milie hume i plurent kis [= ki les] esguardent (ib., v. 3882), etc. Cette enclise était obligatoire dans la période la plus ancienne; elle était facultative dans le »Roland« et le «Pèlerinage de Charlemagne«, et elle disparaît peu à peu de la langue écrite. Au lieu de nem, net, nel, nés, sim, sit, sil, sis, etc., on ne trouve plus que ne me, ne te, ne le, ne se, ne les, si me, si te, si le, si se, si les, etc. C’est, probablement, un changement purement orthographique et prosodique, dû à la réaction des formes entières; il n’est phonétique que .pour les; les formes telles que kis, sis, jes, ques, nés, tus (tu les), jas (ja les) disparaissent définitivement en faisant place à qui les, si les, je les, etc. Que sont devenus les autres abrégements? Ne faut-il pas reconnaître l’enclise ancienne dans la langue parlée actuelle? Ne V prends pas; je m’ perds; ne m’ touche pas; pourquoi l’ dis-tu? etc. Malgré les apparences, il semble bien qu’on ait affaire ici à un système nouveau de contractions, après rupture avec l’usage ancien. C’est ce que soutient à bon droit M. Lucien Foulet (Petite Syntaxe de l'ancien français, 3e édition, § 222).

294. En français moderne, lorsque, dans un mot ou un groupe de mots, plusieurs e féminins se suivent dans des syllabes consécutives, on prononce le 1er (le 3e, le 5e) e, en supprimant le 2e (le 4e, le 6e), ou bien l’inverse a lieu; comp. les

deux phrases je ne te le demande pas [gantaldamâdpa], et ce que je demande [skagdsmàul]. Pour la prononciation normale de Paris, on peut établir les règles générales suivantes:

1 0 Si le premier mot est je, te, le, se, que, de, ou qu’il commence par de- ou re-, on prononce le 1er, le 3e, et le 5e des e féminins, tandis que le 2e, le 4e et le 6e s’amuïssent. Exemples: de n(e) crois jhis. Je n(e) le l(e) demande pas. Je l(e) veux. Je n(e) le dis pas. Je n(e) me r(e)pose pas. Je r(e)viendrai demain.

Veux- lu te l(e)ver! Je veux te l(c) dire. Tu t(e) reposes. Expulsons le r(e)belle. Le r(e)tour. Le r(e)venu de mes terres Je voudrais le r(e)dev(e)nir. — Il se r(e)pose. — Si tu crois (pic j(e) me r(e)pens, tu te trompes. Que r(e)gardez vous? Que t(e)nez-vous à la main? — Il a envie de m(e) plaire. I)ev(e)nez plus modeste. — Rel(e)vez-vous. — Rev(e)nez demain.

Rkmakque. Quelques groupes figés ont la forme inverse: J(e) te dis la vérité. J(e) te l(e) dis sans détour. J(e) te l(e) répète. Notez aussi: Un nez d(e) belette. Vêtu d(e) velours. Voir Manuel phonétique, § 93.

2° Si le premier mot est ce ou ne, on prononce le 2e, le 4e, le 0e des e féminins, tandis que le 1er, le 3e, le 5e s’amuïssent. Exemples: C’est c(e) que j(e) trouve. C(e) que j(e) redemanderais volontiers. Qu’est-c(e) que j(e) te disais? — N(e) te l(e) red(e)mande-t-elle pas? — Nous n(e) te l(e) demandons pas. Ça n(e) le r(e)garde pas. — La même règle s’applique quand la troisième syllabe est re-: J(e) me r(e)pose. J(e) me r(e)commande à lui. J(e) le r(e)trouverai bien.

3° Si des groupes appartenant aux deux cas précédents se rencontrent, il en résulte un changement de la forme, de sorte que le 2e, le 3e et le 5e des e féminins se prononcent, tandis que le 1er, le 4e et le 6e s’amuïssent. Exemples: C(e) que je n(e) veux pas. C’est c(e) que je n(e) red(e)manderais jamais.

295. La syncope frappe parfois, surtout dans le parler vulgaire, d’autres voyelles que \'e féminin:

1° 1 a été syncopé dans trailler (< tirailler), Flipote (< Philipote); un lieu-dit de Seine-et-Oise s’appelle encore l’orme à Flipin (= à Philippin). On a dit autrefois calfourchon et captaine. Cette dernière forme, qui a passé dans les langues germaniques (angl. captain, etc.), s’entend encore dans le parler vulgaire (voir P. Loti, Figures et choses qui passaient, p. 234).

2° E fermé a été syncopé dans les anciennes formes interrogatives c w’ous (< avez-vous), sav’ous (< savez-vous); pour les détails, voir II2, § 527. Dans la langue vulgaire moderne on dit 'tait pour était. Exemples: Ej' croyais pas qu’il’ tait si tant (Bruant, Dans la rue, p. 183). Alitait grosse et grass’ comme un I (ib., p. 124).

3° E ouvert a été syncopé dans l’ancienne forme arter (< arrêter); voir II2, § 18.

4° Eu est souvent syncopé dans p’t-être (= peut-être).

5° O ou ou a été syncopé dans les anciennes formes plamour (< pour l'amour), squenie (< souquenie, souquenille, §351, 2); on prononce encore, surtout dans le parler négligé, nous liiez, il u’drait, m’sieur, etc. Il est probable qu’on a d’abord passé par e féminin; à côté de plamour (cité par H. Estienne), on trouve aussi pelamour (Cyrano de Bergerac, Le pédant joué, II, sc. 2); on trouve de même sequenie pour souquenie. Comp. Manuel phonétique, § 85.

6° Oi a été syncopé (peut-être après avoir passé par e féminin) dans v ’là (< voilà).

296. Diérèsi:. Les phénomènes traités dans les paragraphes précédents ont pour effet de diminuer le nombre des syllabes des mots; par la »diérèse«, au contraire, les mots s’accroissent d’une syllabe. Le phénomène de la diérèse (c.-à-d. la division d’une diphtongue en deux syllabes) est assez rare. En voici quelques exemples:

1° La consonne [j] précédant une voyelle peut se changer en [i] (sur le développement contraire, voir § 274 et § 288). Le groupe ie [je] est devenu dissyllabique après »muta cum liquida» dans grief, lévrier, meurtrier, quatrième , sanglier, peuplier, voudriez (II2, § 57, Rem. 1), etc., etc. Exemple:

Il luit dans la fumée

Comme un bouclier rouge en la forge enflammée.

(V. Hugo, Ballades, n° 7.)

C’était là une nécessité phonétique (cf. Th. Rosset, Orig. de la pron. mod., p. 202).

L’introduction de cette diérèse dans la prosodie paraît due.

pour une grande part, à Corneille qui, selon Ménage ( Observations, pp. 374 — 378), a osé le premier faire le mot meurtrier de trois syllabes:

Il est juste, grand roi, qu’un meurtrier périsse.

(Le Cid, II, sc. 8.)

Ménage ajoute fièrement: »Je suis un des premiers qui ay imité en cela M. Corneille, aïant remarqué que les Dames et les Cavaliers s’arrestoient, comme à un mauvais pas, à ces mots de meurtrier, sanglier, bouclier, peuplier, lorsqu’ils étoient de deux syllabes, et qu’ils avoient peine à les prononcer. M. de Segrais, qui a l'oreille fort délicate, et qui n’est pas moins bon Juge de la Poésie que bon Poète, se joignit aussilost à nostre parti. « Pourtant, il ne faut pas oublier qu’il y a des exemples bien plus anciens de cette diérèse, et l’usage est resté flottant pendant très longtemps.

Rappelons aussi hier (hé ri), qui compte maintenant pour deux syllabes; selon l’étymologie il était monosyllabe dans l’ancienne langue, et il l’était encore au XVIIe siècle:

Hier, j’étois chez des gens de vertu singulière.

(Molière, Le Misanthrope, III, sc. 4.)

Boileau, cependant, le fait ordinairement de deux syllabes:

Hier, dit -on, de vous on parla chez le roi.

(Épître VI, v. 52.)

On observe quelques hésitations encore chez les poètes modernes. Hier est resté monosyllabe dans avant-hier.

Remarque. Dans les poètes, on trouve parfois des diérèses fortuites et individuelles, dues souvent aux exigences de la mesure (cf. § 125). Exemples:

Un ciel y a de l’hlerre tout verd.

(Macé, Voyage de Charles-Quint, v. 697.)

Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle.

(Régnier, Satire IX.)

Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres.

(V. Hugo, Aymerillot.)

Au moyen âge, on trouve, à côté de heaume ou hiaume, la forme hïaume.

2° La consonne [w] précédant une voyelle peut se changer en [u] (sur le phénomène contraire, voir § 274). Le néerlandais meerzw i j n est devenu marsouin :

Les dents du villain marsouin.

(Palhelin, v. 429.)

Dans la langue moderne, le mot est redevenu dissyllabe marswtj. Rappelons aussi groin, autrefois [grwë], maintenant le plus souvent [grue]:

Ces diacres, ces bedeaux dont le groin renifle.

(V. Hugo, Les Contemplations, 1, 13.)

3° La diphtongue eu dans les mots d’emprunt tels que Europe, Neustrie, Teucer, se prononçait parfois eu au moyen âge:

Nëustrie aveit nun anceis.

( Roman de Itou, II, v. 69.)

4° La diérèse est d’origine graphique dans Groenland (§ 116,4).

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