CHAPITRE XX
APOPHONIE.
297. Les voyelles se développent d’une manière différente selon qu’elles portent l’accent ou non (§ 145). Il en résulte que la même syllabe peut se présenter sous des formes variées; ainsi de du verbe debere devient doi s’il porte l’accent, sinon il reste de: débet > doit, mais dëbëmus > devons (comp. ce qui est dit au § 112 sur la phonétique syntaxique). On aura, de cette manière, un certain jeu de voyelles dans les différentes formes dérivées du même radical: comp. deuil et douleur, douleur et douloureux. Ce phénomène, qui s’appelle apophonie, a joué au moyen âge un assez grand rôle, surtout dans la conjugaison (II2, § 15 ss.) et la dérivation (III, § 46 ss.). De nos jours, son rôle a été grandement restreint par l’analogie. Dans les verbes, on a, le plus souvent, introduit partout la voyelle de la syllabe inaccentuée: je preuve devient je prouve sous l’influence de prouver, prouvant, prouvons, etc.; dans les autres mots, c’est ordinairement l’inverse qui a lieu: poire amène poirier pour perier (§ 118,i). Dans plusieurs cas, on a eu des doublets, c.-à-d. qu’on a gardé l’ancienne forme étymologique à côté de la nouvelle forme analogique, en attribuant à chacune d’elles une signification différente: amant — aimant.
Remarque. 11 arrive parfois que la voyelle inaccentuée tombe: parabolat > *par aulat (§ 234) > parole, mais parabolamus > *paraulamus > parlons (§ 254). Voir sur ce cas particulier II2, § 16 ss.
298. A tonique libre devient e (§ 170) ou ai (§ 199, §221) ou ie (§ 192), selon la nature des consonnes environnantes;
a protonique reste intact (S 174 — 175), ou s’affaiblit en e (S 175, Cas isolés; S 11)4). On aura donc alternance entre:
1° E et A. Exemples: liraise (= brese, § 170) — braser, embraser; le dérivé braiser esl récent. Clair (= cler; § 170) elarté; l’analogie a changé les vieilles formes claré, clarière , évlarcir , éclarcissement, éelarer, en clairet, clairière, éclaircir, éclaircissement, éclairer. Clef — claoée, clavier. Crève — (/ravier. - Nef navette. Sel — salière. Vlr. tref — travée. Dans la vieille déclinaison, on trouve lere (latro) — larron (latronem). La vieille conjugaison offrait un très grand nombre d’exemples: lef — lavons, laver, etc. (voir II2, § 25); la langue moderne n’en a conservé que apparoir — il appert.
2° AI et A. Exemples: Etain — étamer. Faim — affamé, famine. Haim hameçon. Main — manette. Pain — panier, panetier, paner. Sain — santé; comp. vain — vanité; humain humanité, etc. Dans l’ancienne conjugaison, on peut citer aim (avons, amer (a mare); claim — clamons, clamer (cia mare). L’analogie a introduit ai partout dans aimer (comp. amant, amé, amour); aimable était d’abord amable. L’ancien clamer ne vit plus que dans réclamer, qui a partout a ( acclamer , déclamer sont savants); J. Richepin a risqué encore la vieille forme claime dans la Chanson des (/lieux:
Comme un supplicié qui claime Tout noir près du cadavre blême.
(Nativité.)
Cas isolés. Dans quelques mots, il y a alternance entre ai et e (comp. § 175, Cas isolés): Châtelain — châtellenie. Dizaine dizenier. Grain — (/renier, grenu: graine — grenette. Main menotte. Vilain — vilenie. L’e est tombé dans dernier, pour (lerrenier, dér. du vfr. derrain (§ 291, 2).
3° AI et A. Exemples: Vair — varier, et tous les mots en -aire : contraire — contrarier; populaire — popularité, populariser : vulgaire — vulgarité, vulgariser, etc.
4° 1E et E; pour les exemples, voir § 299, 1.
299. E ouvert tonique devient ie (§ 165) ou i (§ 197), selon les consonnes environnantes; e bref protonique devient e [a] (§ 168) ou oi (§ 198); il y aura donc alternance entre:
1 11 IE et E. Exemples (nous citons aussi ceux dont r/e remonte à a; § 192, g 298): Acier (*aciarium) — acérer ( aciérer , aciérage sont des dérivés modernes). Arrière (ad rétro) — arrérages ( arriérer est moderne). Bien (hé ne) bénir, bénin (comp. biendire, bientôt, bienvenu, etc.). Chevalier — chevalerie. Chien (canem) — chenil, chenet (comp. chiennet, chienner). Épicier — épicerie. Fier (fërum) — vfr. ferlé, changé en fierté. Fièvre (fëbrem) — vfr. fevreux, changé en fiévreux. Grief (g 1 18, 3) — *grefté, changé en griefté, grièveté. Liège (*lëvium) — léger. Lièvre (lëporem) — lévrier, levrette, levron, levraut, lèvreteau (ou lièvreteau). Mercier mercerie. Osier — oseraie. Palmier — palmeraie. Panier — panerée. Papier — paperasse. Papetier — papeterie. Pièce — vfr. pecette (maintenant piécette), dépecer (dépiécer), dépècement (dépiècement). Pierre (pëtra) — perron; les vieilles formes perrier, perreux, perré, per rerie, per raille, ont été changées en pierrier, pierreux, pierré, pierrerie, pierraille. Pommier pommeraie. Princier - princerie. Quartier — quarteron. Ramier ramereau. Relief — relever. Setier (sextarium) — seterée. Tiers (tert i u m) — tercet. Même alternance entre mots populaires et mots savants: ciel — céleste, pied — pédestre, siècle séculier, etc. Dans l’ancienne conjugaison, on trouve: Lief levons, lever (lëvare), etc.; voir II2, § 27. Ordinairement, les formes à radical accentué ont disparu de ces verbes; on 11’a gardé l’apophonie que dans tiens — tenons, tenir; viens venons, venir; acquiers — acquérons, acquérir: conquiers — conquérons, conquérir; il sied — seoir.
Cas isolés. Dans quelques mots, la voyelle e [a] a fini par disparaître: Bouvier — vfr. bouvereuil, bouvreuil. Chaudière chauderon (encore dans l’Acad. 1740), chaudron. Denier (de narium) — vfr. denerée, denrée (g 291).
2° I (g 197) et El, Ol (g 198). Exemples: Dix (dëcem) doyen. Mi (médium) — moyen. Pis (pëctus) — poitrine. Six (sëx) — soixante. De même, dans l’ancienne conjugaison: Pri — pr oyons, proyer (prëcare); ni — noyons, noyer (nècare, n égare), etc. Pour les détails, voir II2, g 28.
300. E fermé tonique et libre passe à ei (g 156) ou à oî (g 155, § 157); e protonique reste monophtongue (g 161, g 162); il y aura donc alternance entre:
1° El et E (É). Exemples: Frein (frenum) — effréné. Haleine
halener. Veine venelle. Comp. Aveine avenage; peine — pénard, pénible; plein plénier; serein sérénité. Veinard est un dérivé moderne de veine.
2° Alternance entre oi et e (é): Foin (fœnum) — fenaison, affener (fener est devenu faner, £ 162). Moins (minus) — menu. Poids (§ 39, Rem.) — peser, pesage. Poil (pïlum) — pelouse, peluche; pelu et peleux sont devenus poilu, poileux; on a pourtant conservé patte-pelu. Poire — vfr. peré et perier, changés en poiré et poirier (comp. le nom propre Périer). Poivre. — pevrer, changé en poivrer. Soir — serein. Comp. croire — créance; espoir — espérer; foi — féal; hoir — héritier. Les mots tels que toilier, voilier sont récents. Pour les verbes, cette apophonie était très ordinaire dans la vieille langue: Pois (penso) pesons, peser; voi (video) — veons, etc. Dans la langue moderne, elle ne s’est maintenue que dans dois — devons et les verbes en -cevoir : conçois concevons, reçois — recevons. Voir II-, § 26.
301. O ouvert, tonique et libre, se change en ue: bovem > buef (§ 178,2); o fermé, tonique et libre, reste o: illorum > lor (§ 183); puis, à un moment donné, les deux sons se rencontrent: buef > bœuf [bœf], lor > leur [lœ:r]; dans quelques cas, l’o fermé tonique est devenu oi (§ 204). O protonique libre devient ou (§ 180, § 185). Il y aura donc alternance entre:
1° EU (< ô) et OU. Exemples: Bœuf ( bovem) — bouvier, bouveau, bouvreuil. Cœur (côr) — courage (écœurer est un dérivé moderne). Feu (fôcum) — fouée, fouage. Feurre (fodr) — fourrage, fourrier. lieuse (h osa) — houseaux. Manœuvre — manouvrier (cf. le dérivé récent manœuvrier). Œuvre (opéra) — ouvrage, ouvrier, ouvrer; la langue moderne connaît le dérivé œuvrer (G. Duhamel, L'œuvre des Athlètes, II, sc. X). Dans la vieille conjugaison, on avait: cuevre — couvrons, couvrir (cooperire); dueil — douions, dou loir (dôlere), etc.; voir II2, § 30. Cette apophonie existe encore dans: meurs — mourons, mourir; meus — mouvons, mouvoir; peux — pouvons, pouvoir; veux voulons, vouloir.
2° EU (< ô, ü) et OU. Exemples: Chaleur — chaloureux (encore dans PAcad. 1694), remplacé par chaleureux. Douleur — douloureux. Langueur — langoureux. Nœud (nôdum) — noueux.
nouer. Queue — couette. Valeur vfr. ualoureux. Vœu (v ô t u m) — nouer. Pour les verbes, on disait autrefois: neu — nouons, nouer; pleur — plourons, plourer, etc.; voir II2, § 29.
3° Ol et O. Exemples: Ambroise — ambrosien; gloire glorieux; histoire — historien; notoire — notoriété; oratoire — oratorien, etc.; comp. ivoire et ivoirier, ivoirin.
302. Eu inaccentué passe souvent à u [y]; comp. r lieubar bum > rhubarbe, vfr. preud' homme > prud'homme, les proclitiques vfr. feur ■> fur (dans au fur et à mesure), vfr. sor, seur > sur, et la prononciation populaire de Eugène [ygtn], Europe [yrop] et Euslache [ystaj]. On aura donc alternance entre eu et u: Bleu — bluet (à côté de bleuet), bluâtre, remplacé par bleuâtre. Heure — lurette (= beurelte; § 491,2), employé dans la locution: il y a belle lurette. Leurre — déluré. Meule mulon. Meute, émeute — mutin.
Mots d’emprunt. Eunuque, Europe, pneumatique, leucanthe, etc.