‹ Grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 104 sur 124 · Mots apparentés ou identiques · texte numérisé non relu

Mots apparentés ou identiques

Aigle. — Une aigle remonte directement au lat. aquila, un aigle paraît tiré de cette forme pour désigner le mâle. Il y a eu longtemps hésitation entre les deux genres. Dans la langue actuelle aigle est presque toujours du masculin; par un aigle on désigne Toiseau, un homme supérieur (sens ironique) et rinsigne de certaines décorations: V aigle noir de Prusse , etc.; rappelons aussi le terme technique papier grand aigle. Ou ne dit une aigle qu'en parlant d'une enseigne : les aigles romaines, les aigles napoléoniennes; mais une aigle pour un aigle femelle ou la femelle de Vaigle est absolument vieilli.

Amour, voir § 699.

Automne, est emprunté du lat. autumnus; il est donc étymologiquement masculin, mais déjà au moyen âge on le fait aussi féminin. Cette hésitation s'est continuée jusqu'à nos jours malgré le décret de Vaugelas: i^ Automne est tousjours féminine (Remarques, II, 454). Les grammairiens modernes ont essayé d'établir une différence entre un automne et une automne. L'usage actuel incline décidément pour le masculin: un bel automne, un automne pluvieux.

Cartouche. — Le cartouche, encadrement sculpté ou gravé^ emprunté de l'it. cartoccio. La cartouche, emprunté de Tit. cartuccia.

Claque, voir § 715.

Couple. — Le couple, du latin populaire copulum. La couple < lat. copula. L'hésitation entre les deux genres, qui existe dès le moyen âge, a été employée depuis le XVII* siècle pour exprimer une nuance de sens; on dit un couple heureux, un

couple de chiens^ un couple de tourterelleSy mais une couple dœufsy une couple d'années.

Crêpe. — Le crêpe est l'ancien adjectif crespe^ crépu (lat. crispum) employé substantivement. La crêpe est ou le féminin de l'adjectif crespe (comp. § 647) ou un postverbal tiré de crêper (§ 548).

Critique. — Le critique^ emprunté de criticus; la critique^ emprunté de critica.

Déliccy voir § 675.

Espace, voir § 683.

Exemple. — Un exemple < exemplum. Une exemple < exempla (conxp. II, § 247, i, Rem.). Le genre féminin s^est conservé longtemps dans Texpression une exemple d écriture; on ne se sert plus du genre féminin.

Faune. — Le faune y emprunté du lat. fa un us. La faune, tiré du masculin, d'après flore.

Foudre. — Ce mot est masculin selon l'étymologie (lat. f u 1gur), il est devenu féminin à cause de la terminaison. On a longtemps dit le foudre et la foudre indistinctement. Dans la langue moderne la foudre a prévalu; le foudre est vieilli et ne s'emploie qu'au sens figuré et en poésie: un foudre de guerre^ un foudre d'éloquence.

Gens, voir § 712.

Hymne. — Ce mot, qui est emprunté du lat. hymnus, est régulièrement masculin; on l'a aussi fait du féminin, peut-être à cause de Ve final (§ 701), et on a attribué à une hymne le sens de chant d'église. L'Arrêté ministériel du 26 février 1901 dit: »0n tolérera les deux genres aussi bien pour les chants nationaux que pour les chants religieux. c II faut pourtant remarquer que le mot est senti comme essentiellement masculin par les Français de nos jours; un bel hymne est une expression toute naturelle, une belle hymne est plutôt un archaïsme et on préfère dire un cantique.

Laque. — Le laque, ouvrage recouvert de vernis de la Chine, a été tiré du féminin la laque qui désigne une matière résineuse, récoltée sur divers arbres; il vient du latin du moyen âge lacca, mot d'origine persane. Le peuple dit fautivement du laque en bâton, et de la vraie laque de Chine.

Manche. — Le manche, du lat. pop. manicum, forme masculine tirée de manica. La manche ( lat. m a nie a.

Mémoire. — La mémoire reproduit memoria; le mémoire est tiré du mot féminin, et le genre modifié peut être dû au changement du sens; on pourrait aussi le faire remonter à ♦memorium.

Mensirue. — Ce mot qui reproduit le lat. menstruum est indifféremment masculin ou féminin, sans aucune différenciation de sens.

Mode, voir § 675.

Œuvre, voir § 675.

Orge. — Ce mot était autrefois indistinctement masculin ou féminin; peut-être a-t-on transmis et hordeum et hordea (comp. II, § 247,1, Rem.); peut-être le genre féminin est-il dû à l'influence de la terminaison. Dans la langue actuelle le mot est généralement féminin: de Vorge commune; pourtant l'Académie prescrit orge carré, orge mondé, orge perlé. L'Arrêté ministériel du 26 février 1901 dit: »0n tolérera l'emploi du mot orge au féminin sans exception.*

Orgue. ~ Un orgue (^ lat. organum. Au pluriel le mot est féminin, et cette particularité est peut-être due à la forme organa qui a dû donner une org^ue (comp. ci-dessus exe/np/e). On dit un bon orgue, de bonnes orgues; mais il est impossible de dire cet orgue est uii des plus beaux que faie vus. Pourtant il y a maintenant une forte tendance à généraliser le genre masculin, et l'Arrêté ministériel du 26 février 1901 suit l'usage populaire en permettant d'écrire un des plus beaux orgues. L'expression toute faite de grandes orgues, serait difficilement remplacée par de grands orgues.

Période. — On dit la période conformément au genre du mot primitif latin periodus. L'emploi simultané en français du genre masculin est peut-être dû à l'influence de la terminaison latine; la langue moderne ne Ta conservé que dans la seule expression le plus haut période (pour : le plus haut point, le plus haut degré), qui appartient plutôt au langage soutenu.

Poste. — Le poste < it. posto. La poste < lat. posita (comp.

Réglisse. — Ce mot, qui vient du lat. pop. liquiritia, du grec yXvKvQQiÇa, est étymologiquement féminin. Aussi est-il donné comme tel par les grammaires et les dictionnaires modernes; il est cependant incontestable qu'à côté du genre officiel on emploie aussi le masculin, et cette hésitation peut

surprendre, attendu que le mot a un aspect essentiellement féminin. Nous avons vu que déjà au moyen âge on hésitait entre les deux genres (§ 692) et dans les 2000 locutions et fautes corrigées (Paris, 1877) on lit: »Ne dites pas du réglisse^ mais de la réglisse^. Les grandes affiches faisant de la réclame (hiver de 1907) pour la marque de réglisse »Zanc, portent en grosses lettres: Le meilleur réglisse. Nous avons pu constater qu'à Rennes et à Nantes et dans plusieurs autres régions le peuple ignore totalement le genre féminin. Comment expliquer ce fait? Il faut peut-être y voir la généralisation d'un cas particulier où le masculin autrefois était officiellement demandé. Au milieu du siècle précédent les grammaires enseignaient qu'en parlant de la plante il fallait dire la réglisse, mais que s'il s'agissait du suc extrait, c'est le réglisse qu'il fallait dire. Cette règle, encore donnée par C. Ayer en 1862, se synthétisait dans la phrase: Le réglisse est un extrait de la réglisse; elle a ^té abandonnée depuis, mais le peuple Ta conservée en la généralisant; il faut ainsi admettre que l'emploi populaire du genre masculin dans tous les cas est dû primitivement à une ellipse, et ici il faut penser non seulement à suc mais aussi et surtout à jus et à bâton.

Relâche. — Ce mot est un substantif verbal tiré de relâcher; on lui a donné les deux genres (comp. § 551) pour exprimer les deux sens différents. On dit // n^a pris aucun relâche, mais Nous avons fait une relâche à Majorque.

Solde. — Le solde est tiré du verbe solder. La solde est emprunté de l'it. sol do; le changement de genre est probablement provoqué par la terminaison. Le langage populaire confond les deux mots, et le peuple de Paris dit le solde du soldat et la solde d'un compte.

Triomphe. — Le triomphe, emprunté du lat. triumphus. La triomphe est peut-être un postverbal, tiré de triompher (§ 548); il se peut aussi qu'il soit le même mot que le triomphe avec changement de genre à cause de la terminaison féminine. Autrefois le mot était indistinctement masculin ou féminin sans égard à la signification.

Voile. — Le voile; le genre masculin est dû à une réaction étymologique qui a rapproché le mot de vélum. La voile remonte au pluriel vêla. Le passage au genre masculin dans une signification spéciale a eu lieu après le XVP siècle.

727. La liste précédente contient les exemples les plus importants des mots identiques ou apparentés qui sont en même temps masculins et féminins. Nous nous en sommes tenus à la langue actuelle ou, plus exactement, aux mots étudiés dans les grammaires modernes, et nous avons laissé de côté les doublets tout à fait obsolètes; on ne distingue plus entre un et une étude^ un et une garderobe, un et une office, un et une paroi, et il nous paraît peu intéressant et peu utile de déterrer ces subtilités.

728. Rappelons aussi qu'un mot peut parfois adopter un autre genre que celui qu'il a ordinairement quand il s'emploie dans une locution spéciale. Les mots sang et ventre sont régulièrement masculins; néanmoins on a juré autrefois par la sang^ par la ventre. Ce fait s'explique de la manière suivante: on connaît les anciens jurons par la morbleu, par la vertubleu (comp. I, § 120), et par le corbleu^ par lesangbleu; sur l'analogie des premiers, les derniers ont été changés en par la corbleu (Molière, Sganarelle, v. 10), par la sangbleu (Misanthrope, V. 773), par la sambleu (Impromptu de Versailles, se. 5), etc. On a fini par abréger ces exclamations et on a dit seulement par la morty par la tête^ par la sang, par la ventre (Fourberies de Scapin, II, se. 6).

Page 1