‹ Grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 107 sur 124 · REMARQUE SUPPLÉMENTAIRE SUR LES DIMINUTIFS · texte numérisé non relu

REMARQUE SUPPLÉMENTAIRE SUR LES DIMINUTIFS

730. Nous avons vu (§ 117) que les poètes de la Pléiade faisaient un large emploi de formes diminutives. Au XVII* siècle, au contraire, elles sont bannies de la langue poétique; Malherbe les condamne sévèrement (I § 52, s), et les poètes adoptent servilement ses opinions. Seule Mlle Le Jars de Gournay (1566 — 1645) proteste. Dans ses écrits elle revient plusieurs fois aux diminutifs, dont elle prend vivement la défense. Elle émet son opinion d*une manière un peu confuse et les exemples qu'elle cite se suivent d'une manière assez désordonnée, mais ils sont nombreux et plusieurs d'entre eux sont intéressants et suppléent aux indications fournies dans ce volume sur l'emploi de plusieurs suffixes. C'est pourquoi nous avons jugé instructif de réimprimer un extrait de ses considérations sur la langue de son temps (comp. I, § 53).

731. La fille d'alliance de Montaigne a donné trois éditions de son >Œuvre composé de meslangesc (1626, 1634, 1641). La citation suivante, que nous avons divisée en paragraphes pour la plus grande commodité du lecteur, a été copiée sur la première édition (comp. les notes bibliographiques à notre premier volume, § 53). C'est notre ami M. Mario SchifiF, professeur à l'Université de Florence, qui a bien voulu attirer notre attention sur le »Meslangec en question et qui a eu l'amabilité de le copier.

732. Voici le texte du »Meslange« intitulé: Des diminutifs français:

Si Xenocrates ce graue Philosophe, ne dédaigna point de rechercher sans besoin, iusques à quel nombre de syllabes pouuoit monter l'assemblage des lettres de l'Alphabet; pourquoy mépriserois-ie de nombrer les diminutifs vsitez en nostre langue; portée d*vne nécessité de les maintenir, par le respect de la réputation de tous nos Poètes excellents, qui les ont chéris, respect aussi de leur quantité & de leur ancien & commode vsage ; contre aucuns qui les veulent quereller auiourdhuy: pretendans que ces façons de parler soient impertinentes, & que ceux qui les employent ne le facent que pour trouuer leurs mesures en la Poésie? Nostradamus cependant pourra deuiner, si ces gens-là croyent retrancher peu de chose en cet article, n'apperceuans pas. soubs le voile d'vne longue accoustumance de prononcer les diminutifs, qu'ils occupent vn quart du langage François: & deuiner encores, si ces personnes cognoissent leur estenduê & leur conséquence, & neantmoins les veulent estouffer par authorité souueraine, comme tant d'autres pièces de nostre mesme langage. De les représenter tous, & faire voir combien de choses employent & font sonner égallement le primitif & le diminutif, ce labeur sembleroit fascheux par sa longueur: car en somme tous les mots dont la terminaison a peu commodément porter le diminutif, ne Tout point refusé. Monstrons seulement par quelque quantité d'exemples, quelle violence & quel meurtre il faudroit commettre en ceste langue, pour la seurer de telles façons de parler: tandis que leur douceur bien sonnante, & leur faculté d'abréger, obmettant pour ce coup leurs autres aduantages, monstreront d'ailleurs, que si elles n'estoient venues il les faudroit aller quérir.

733, Il n'est pas besoin de reciter quelle profonde racine ont pris ces diminutifs icy, villettey maisonnette y chambrette^ brochette, fourchette, fourchon, clochette, pochette, cordelette, boulette, cassette, couchette, coffret, sachet, liuret, pistolet, iardinet, bosquet, ruisselet, osselet, cornichon, aisleron, sogon, chambrillon, fleuron, fleurette, chapelet (i'entends de fleurs), ruelle, parcelle: ce bouîUon ou ce temps est chaudelet est froidelet: ce vin oermeillet, ceste iouë vermeillette: ce garçon est bellot, ceste fille

bellotte: ce visage est longuet^ ce musequin est ioly: sans plus remémorer ces autres diminutifs icy, grasseite, ieunetiCy grandette, brunette, & plusieurs de ce genre, soient-ils masculins ou féminins, que i*ay cottez par occasion au Traicté sur le langage des deux Prélats, rangé vers la fin de ce volume. On void assez aussi que miette de pain, morcelei, crochet^ rooUetj minot, augety musette, pincette, bougette, eschelon, teton, poupon, iupon, cotillon, pelotton; sont voix diminuées de mie, morceau, croq, roolle, mine, auge, cornemuse, pince, bouge, eschelle, tetin, poupée, iupe, cotte, pelotte: plus il est éuident, que, marmiton, poellon, chauderon, drageon, ballon, corbillon, le sont aussi, de marmitte, poelle, chaudière, dragée, balle, & corbeille: maillet de mail, chaussette & chausson de chausse, oreillettes à* oreilles, gailette de gasteau, poinctilles de poinctes, carton de carte, serpillon de serpe, noisette de noix, Ny n'est besoin d'exprimer, que roulette à coucher est diminuée de rouleau, bachot & nacelle de barque & navire, galliotte de gallere, drapeau de drap: & que ponceau, portereau, comtereau, sçauanteau, trichereau, sont diminutifs encores de pont, port, comte, sçauant, tricheur, & mille autres: & outre le uinet cogneu en la Maison Rustique. Adioustons, que ces deux mauuaises bestes vn larron & vn Diable, ont aussi trouué leur cas pour la terminaison diminutiue, en larronneau & Diablotin. Au demeurant, on void des noms propres de Rochette, Villette, Grangette, Bosquet, Sayette, Gar dette, Sallettes, Ventelet, Menillet, diminuez de Roche, Ville, Grange, BoiSy Garde, Salles, Vent, Mesnil, auec maints autres de mesme espèce: adioustons celuy de la Voilette, si fameux. Or outre que la Cour, estoile du Pôle de ces correcteurs, à ce qu'ils prétendent, vse aussi bien que nous autres prophanes, de tous ces mots & façons de parler, & de tous ceux et celles qui suiuront en ce chapitre; elle nous forgea il y a quelques années vn fanfaron de fanfare: & nous a forgé depuis trois iours biscottins de biscuits: & vue mymg de la coifiFe mignarde des dames du Cours, par double diminutif de m'amye: ioinct qu'elle prononce fort couramment ces nouueaux noms de Virginettes & Magdelainettes : & n'oublie pas Yoyselet de Cypre à parfumer ses cabinets. Qui plus est, les enfans de Paris ne voudroient pas estre priuez s'ils ont froid aux doigts, de chercher vn chauldet au sein de leur mère, ny de tirer d'vne tarte vne tartelette, ny d'vné tourte vn tourteau, ny d'vn flan (nom

Picard) vn flanet, autrement dariole: & mangent de pain biset si le blanc leur manque: de plus, ils fripent à déjeuner les andoaillettes de veau, le saulcisson, les costeletteSy Foeuf molet, le pain molet, le harang nouuellet, & Voygnonnet de salade pour en faire la saulce: sans oublier les chiquenaudes qu'ils donnent par fois après ces bonnes chères, au nez de maistre Pierre du Coignet: ny leurs jeux de cligne-mussette & de la fossette. D'ailleurs, on cognoist par tout vn colet à la gourmette^ vn enfant en brasserolles^ vn papa, vne maman, l'adresse de se mettre à la rangette, des vergettes à nettoyer, des barbillons d'epy, & les Capettes de Montaygu, ainsi nommez, à cause de leurs petites capes : nom qu'Âmyot par mesme raison, n'a pas craint de donner aux Lacedemoniens: ny les Prélats ne craignent d'appeler mantelet vne pièce de leur habit sacerdotal. D'autre part, tous les noms d'animaux presques ont leurs diminutifs, i'entends tousiours, aussi communs que les primitifs: poulet, poulette, cachet, chapponneau^ pigeonneau, perdreau, cailleteau, rossignolet, oyselet, agglon, leuraut, lapereau, serpenteau, couleureau, vermisseau, sourisseau, regnardeau, lionneau, cheureau, cheurotin (tesmoins les gands qui s'en font), louueeau, ourson, leuron, asnon, moucheron, bouuillon, cochon, qui vient de coche, dindon, chaton, barbichon, lamprogon, brocheton, carpillon, barbillon, sollette, bichot, buffetin, agnelet, brebiette, canette, bestion, bestiolle, garçonnet, fillette: voire hommet & femmette, si on trouue à railler en la bassesse de leur taille: n'oublions pas hommeau & femmelette, ainsi baptisez par vn autre biais de mespris: & le Spartiate se plainct au Plutarque d'Amyot; que leur Roy espousant vne petite femme, leur vouloit engendrer, non des Roys, mais des Roytelets: comme du mesme diminutif de Roy, vn oyseau s'appelle roytelet. Ayant au reste ouy dire par fois, caualins, à gens d'écurie, petits chiennets à ceux qui font mestier d'en nourrir, & cuyracine à des gens d'armes, en la signification d'vne cuyrace légère. Les arbres ne veulent pas estre obmis en cet endroict : arbrisseau, sauuageau, aulneau, chesneau, fresneau, ormeau, coudreau: d'autre part il est vray, que la façon d'vne fleur rapportant au bassin caue, l'a faict nommer bassinet, & que la beauté d'vne herbe est cause qu'on l'a baptisée du nom d'amourettes: comme la saison de Pasques où elle croist, faict nommer vne autre Heur pasquerette. Quelqu'vn encore faict il la bouche

sucrée, pour n^oser dire, qu'vne telle est accouchée n'aguere du plus bel enfançon, & qu'il aynie bien son petit frérot, & sa petite soeurette? Dire aussi, qu'vn tel garçon est le plus vray folet ou doucety le plus vray fretillon^ folion ou follichon, & ceste fille de mesme? sans épargner finet & finette, simplet & simplette, maigrelet ou maigrelette: ny n'allègue plus icy, seulet, pauurety tendrelet, ou leurs féminins, puis que ie les ay couchez au discours mentionné, du langage de nos deux Prélats: non plus que ie ne ramentois quelques autres diminutifs que i'ay remarquez en mesme lieu, sur la considération des exprès & diuers besoins de leur vsage. Suiuamment, chacun donne aux villes & aux Cours, ces diminutions de nom aux enfans par tendresse, Madelon, Catin, Margot, lanon, Annichon, ou Annette, Marotte^ Claudine, Francine, Lysette: ouy par fois Elon & Suson pour Hélène & Susanne: plus, Pierrot, lanot. Carlin, & tant d'autres: outre celuy que monsieur le cardinal du Perron a trouué dans le nom d'Âscagne. Pour le regard de la campagne, elle a ces mesmes diminutifs de noms, & maints autres pour la bonne mesure. Les champestres & les polis mondains encore par dessus, sçauent dire, si le cas y eschet, le bergerot, la bergerette. Au reste les plus honnestes gens aussi profèrent à tous coups, se marier par amourettes^ aller aueuglettes, dire par épaulettes, mener au tabourinet: ils n'espargnent point vne fine-minette, vne humeur enfantine, vue camuzon, vue menon, vne pauure petiotte, vn peton, vne menotte: nomment en suitte, leur incarnadin & leur camelotin, aussi volontiers que leur incarnat et leur camelot: ny les dames n'obmettent pas aussi de leur part, le crespon, qui sonne éuidemment, crespe léger. Ils disent frioler & friolet, issus par diminution du verbe friander: comme ils disent encores, grignotter & buuotter, tirez de grignon & de boire. Nous adiousterons qu'ils employent, morsiller vne pomme, poinctiller vn homme, sauteler, sucçoter, mâchonner, vinotter, ooletter, baisotter^ tastonner: verbes diminutifs comme les trois précédents, & desquels on void assez les sources: & dauantage, ils sonnent par fois babil-saulcet, & quVn tel porte la mine d'vn compagnon à la tassette, quand ils sont en humeur comique. Ils disent outre plus, qu'ils ne s'amuseroient pas à telles & telles menues chosetles :ny moy certes à celles cy, qu'en mon corps deffendant: quoy que Ciceron & Quintilian n'ayent pas dédaigné de faire des Liures,

sur les diuerses particularitez de la Grammaire. D'ailleurs, il est vray, que des plus hautes & polies Dames de la Cour, appelloient n'agueres, leur trongneitey vne fort belle peincture de ieune fille, logée en leur cabinet où ie me trouuay. Qui plus est, il y a des diminutifs si fiers & si superbes, qu'ils dédaignent tous leurs primitifs en la chose qu'ils signifient & les démolissent: bien qu'elle soit par fois de conséquence ou noble: comme, les Chastelets de Paris, vn corselet, vn gantelet^ vn armet; qu'on deburoit appeller afin de plaire aux docteurs de ce temps, petits chasteaux, petit corps, petit gand, & petite armeure: car ceste pièce de teste est appellée armet, par diminutif de Tarmeure entière, d'autant qu'elle couure la plus digne partie de l'homme. Consequemment, il faudroit entonner, petite courbe d'vn chenal en lieu de courbette, petite lance d'vn chirurgien pour sa lancette, petite poelle pour sa poellettey petite rué d'vn lict, petite toille à se deshabiller, petites dents de colets, en échange de ruelle^ toillette, dentelles: & la palette à iouër, se deburoit appeller petite paelle. Quoy plus? petits chapeaux de table, petite cuve de salle, petite fosse de ioue, deburoient gagner la place de chapelets, cuvette & fossette; sans oublier les burettes de l'Eglise, qu'il faudroit nommer petites buyes en siècle de si haute reformation. Plus, ces autres en ce qu'ils signifient, renoncent-ils pas de leur part aux primitifs, poil folet, Daimon /b/e/, boulet d'arquebuse ou drageon, lunettes, diminutif de lunes, à cause qu'elles esclairent nostre obscurité? & Paris desaduoûe-t'il les enseignes du moulinety pourcelet, barillety canettes^ ny la rue encore des Canettes & de la Huchette? dit-on pas hochet de grimace & d'enfant, prouenus sans doubte du verbe hocher? buuette de luges, tirée de boire? tournetteSy diminuées d'vn tour de Religion? chaisnette & oeillets d'vn habit, diminuez de chaisne & d*oeilf camisotte y diminutif de chemise? manchon de manche? allumettes d'allumer? tablettes de tables? cheualet de cheual? Et les croisettes de Lorraine ayment leur filtre constamment: comme aussi fait le sien ce vénérable lieu de Laurette. A quoy i'adiousteray pour conclusion, qu'on void bien que le Roy s'est peu soucié de prendre pareatis des nouueaux rauiseurs, quand il a qualifié depuis n'aguères vne partie de ses gardes, mousquetons, nom abrégé de mousquetaires.

734. le pourrois adiouster plusieurs autres diminutifs à chacune de ces espèces, toutesfois ie m'en abstiens pour épargner le loisir du lecteur & le mien: ioinct que monsieur de Noue me releue en gênerai du besoin de les estaller plus auant, par son Dictionnaire des Rymes: personnage à qui la qualité, Tesprit, les Lettres et l'habitude des Cours, ouuroient autant de moyen de cognoistre & de parler la langue pertinemment, que ces gens dont est question en peuuent auoir. Certes il nous vendroient à haut prix TAlmanacb de leurs fantaisies, s'ils nous priuoient des mesmes diminutifs, si naturels, si vsitez, si fondez de bienséance & de douceur en toutes langues & en la nostre, ainsi que i'ay représenté. Disons plus, diminutifs si plaisans en la bouche & en Toreille de tous ceux qui portent ces deux parties composées de chair & de sang, non de bois : & qui véritablement ne peuuent déplaire qu'aux esprits, qui par faute de grâce & de gentillesse, ne les sçauroient employer, ny gouster leurs délices: ou qui par vn excez d'orgueil, tousiours animé d'vne enuyeuse conspiration de ruiner les bons Liures François qui s'en sont parez; nous veulent montrer qu'à l'exemple des tyrans ils ont pour refrain: Mon plaisir est la raison: ou plustost, qu'à l'enuy des Dieux, ils peuuent faire & desfaire toutes choses quand il leur plaist. Neantmoins qu'ils iettent feu & flamme tout leur saoul: i'ose maintenir qu'il n'y a teste saine en France, qui reiettast aux occasions vn seul exemple de ces diminutifs que i'ay proposez, ou qui ne tint pour visions fanatiques, les exceptions qu'vn autre en voudroit faire. Car si c'est folie, comme ce Test infailliblement, de prétendre corriger toutes les folies du monde, combien plus l'est ce, d'aspirer à corriger les sagesses: & tout ce qui est authorisé d'vsage, vtile à quelque chose, & nuisible à rien, s'appelle iustement de ce nom.

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