‹ Grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 15 sur 124 · I. ADDITION D'UNE CONSONNE · texte numérisé non relu

I. ADDITION D'UNE CONSONNE

87. L'addition d'une consonne est un phénomène assez fréquent; il a fait naître de nouveaux suffixes ou, plutôt, donner une nouvelle forme collatérale aux anciens suffixes; sur 6igoterie (de bigot% on a formé ergoterie (de ergo), indigoterie (de indigo), etc., et de cette manière a été créée la forme -terie (§ 418), doublet de -erie. Les consonnes analogiques dont nous allons nous occuper sont cf, f, s [z], /, m, n.

88. D, Un d analogique s'est développé dans les cas suivants :

1^ AND. Sur le modèle de dérivation représenté par grand — grande, grandement, grandeur, grandir, etc., un d adventice s*est introduit dans quelques dérivés de mots en -an et en -ant:

Brelan — brelander, brelandier, brelandiner. On trouve au XIV* siècle, à côté de berlandier, la forme bellengier (voir Godefroy) qui remonte à berlenc, forme primitive de brelan.

Dinant - dinandier, dinanderie; ces formes remontent au moyen âge. Quelques modernes écrivent dinantier, dinanterie.

Faisan (emprunté du lat. phasianum) —faisande, faisandeau, faisander, faisanderie, faisandier. On a longtemps hésité entre ces formes et les dérivés réguliers sans d. Faisanneau et faisannier s'employaient au XVI** siècle et encore au XVII*. Ménage remarque: »Nicod a dit faisanneaux, et quelques-uns le disent encore présentement. C'est en effet comme il faudroit dire selon l'analogie; car ce mot est un diminutif de faisan. Mais l'usage est pour faisandeaux. C'est donc comme il faut parler. Et il y a mesme déjà longtemps qu'on parle de la sorte . . . Du mesme mot faisand, on a fait aussi le mot faisander. Ainsi on dit, La volaille qui vit dans le bois se faisande, et non pas, se faisanne.t (Observations, p. 51). On hésite dans la langue moderne entre une poule faisane et une poule faisande.

Galant — galande, (voir II, § 416, i).

Hareng— harendière; celte forme s'employait au XVI* siècle (Livet, la Grammaire française, p. 112) à côté de harengère.

Lieutenant — lieutenande, lieutenanderie, lieutenandise.

Paysan— pagsande, pagsandaille. Un dérivé plus moderne est paysannerie, conforme au féminin paysanne.

2® ARD. Sur le modèle de bavard — bavarde, bavarder, bavardage, etc., un cf a été introduit dans quelques dérivés de mots en -ar, -are^ -art:

Avare— avarde, féminin vulgaire. Darmesteter remarque: »Les gens du peuple disent ... un avard — une avarde.t

Bazar — bazarder, se défaire d'un objet, bdzardier; termes d'argot.

Bizarre — bizarde, féminin vulgaire, employé par Labiche (Théâtre, IX, 175).

Cauchemar — cauchemar der, ennuyer, cauchemardant, personne importune; termes d'argot (voir Rigaud).

Escobar — escobarder, escobarderie.

Ignare — ignarde, féminin vulgaire (voir Darmesteter).

Putiphar—putipharder, puiiphardiser (voir Sachs).

Rempart — rempardière. Il faut remarquer qu'à côté de rempart on trouve aussi rempard, et que ces deux formes sont analogiques: comme le mot est tiré de remparer, on devrait écrire rempar.

3^ AUD. L'analogie de chaud — chaude, échafaud — échafaudage, etc. a déterminé la création de plusieurs dérivés avec un d adventice:

Bedeau — bedeaude, bedeaudaille.

Boyau — bogaudier, bogauderie; ces formes datent du XVIII* siècle; Furetière (1690) ne connaît que boyautier,

Carreau—carreauder, carreaudage.

Chaux— échauder,

Marivaux — marivaudage.

4® ORD. L'analogie de bord — border, accord — accorder, etc. a amené:

Butor — butorde, butorderie,

89. T. Un / analogique s'est développé dans les dérivés des mots qui finissent par une voyelle.

P AINT, EINT. Sur le modèle de saint-sainte, sainteté, teint — teinte, teinter, teinture, etc., on a créé:

Lendemain — lendemaintiste (voir Sachs, Supplément); on trouve aussi lendemainiste.

Plein— pleinte. Ce féminin dialectal s'emploie en wallon moderne.

Rein—ireinter, Cette forme, qui a remplacé le dérivé régulier esrener, érener, date de la fin du XVII* siècle. On lit dans Furetière (1690): * Esrener , . . quelques uns disent esreinler.^ L'Académie donne les deux formes dans la première édition de son Dictionnaire (1694). L'ancienne forme érener vit encore dans le terme technique aréner.

Vilain — vilainte. Ce féminin dialectal se trouve dans Molière: T'es une vilainte, toi, d'endurer qu'on te cajole {Don Juan, II, se. 3).

2^ ANT. Au modèle de dérivation représenté par chant — chanter^ chanteur; amant — amante; lent — lente se sont conformés quelques mots en -an, -am^ -anc, -and:

Fer- blanc — ferblantier, ferblanterie.

Gland — englanté; la forme régulière englandé était en usage au XVII* siècle (voir Dictionnaire Général). Comp. glandée^ glandage, glandaire.

Partisan — partisante. On trouve un exemple unique de ce féminin curieux dans les Lettres de Ninon de Lenclos (voir Littré).

Quidam — guidante. Ce féminin est assurément très rare ; voici le seul exemple que j'en connaisse: »La fierté et la vivacité d'Alexandre, frère de la guidante ^ détruisirent en un moment ces belles espérances < (Perret, Héros subalternes, 1749, ô* partie, p. 25). Le féminin ordinaire est guidane.

3® AT. L'analogie de chocolat — chocolatière, soldat — soldatesque amène:

Tabac — tabatière. L'ancienne forme était tabaguière, dérivé régulier de tabac, prononcé [tabak]; mais après l'amuissement du c final, l'hésitation commence. Ménage observe: >I1 faut dire tabakière et non pas tabatière,* En 1694, l'Académie admet les deux formes dans son Dictionnaire, mais de la Touche objecte: >Je croi pourtant que tabatière est le plus usité de beaucoup. € A partir de 1718, l'Ac. ne donne que cette forme.

Taffetas— taffetatier (Rousseau, Confessions).

Zola — zolatesgue.

4® AUT. Sur le modèle de saut— saute, sautage^ sauter y sauleur, etc. on a créé un grand nombre de dérivés analogiques de mots en -au et -eau:

Bigarreau — bigarreautier.

Biseau — biseauter, biseautage.

Blaireau — blaireauter (voir Littré, Supplément); citons aussi le terme d'argot blaireauteau (voir Rigaud).

Bureau — bureautin^ pupille du bureau de T Assistance publique, placée dans les familles, chez des nourriciers.

Chapeau — chapeauter (voir A. Daudet, Rose et Ninon, p. 105).

Fourneau — fourneauter.

Maquereau^maquereauter, maquereautage, maquereautin (voir Sachs); on trouve aussi un féminin lorrain maquereaute,

Panneau—panneauter, pcmneauteur^ termes de chasse.

Peau — dépiauter.

Pinceau— pinceauter, pinceautage, pinceauteuse (Littré et Sachs).

Râteau — rateauter, néologisme populaire.

Tableau — tableautin.

Tuyau — tuyauter.

5^ ET. Par assimilation aux mots en -e/, quelques mots en -eyy -ais présentent un t adventice dans leurs dérivés:

Jockey— jockeyte (cf. II, § 413, s).

Poney — poneyte ou ponette (cf. II, § 431).

Rabelais— rabelaitique. Ce dérivé a été employé par Henri Estienne: Des mots de gueux ou des traits Rabelaitiques (H. Estienne, Apologie pour Hérodote, p. p. Ristelhuber. Paris, 1879. I, p. XII).

60 ET (ou lET). Quelques dérivés de mots en -é, -ier(s) présentent un t analogique:

Café —cafetier, cafetière, cafèterie. On trouve aussi des dérivés sans /: cafier ou caféier, arbre qui produit le café, caféière, caféine.

Épée—épétier, employé au XVIIl* sicèle (Mercier).

Papier— papetier, papeterie; pour le changement de la diphtongue, comp. épicier — épicerie, etc. (§ 59). La consonne finale du radical a été conservée dans paperasse.

Thé — thétière disparu devant théière.

Verviers— uerviétois.

7^ EUT. Quelques dérivés de mots en -eu, -eue présentent un t adventice, qui doit s'expliquer par l'analogie de la plupart des autres mots finissant par une voyelle accentuée:

Bleu— bleuté, qui a une teinte bleue; on dit du drap grisbleuté, des cheveux bleutés (voir Littré, Supplément) ; on trouve

aussi un verbe bleuter, passer du linge au bleu; c'est un néologisme (voir Sachs, Supplément). Les autres dérivés, plus anciens, ne présentent pas de /: bleuir, bleueur, bleuâtre, etc.

Bon Dieu — bondieutisme , pratique religieuse intermittente (voir Rigaud).

Feu — feutier (voir Littré; manque au Dictionnaire Général).

Queue— queuter, terme de jeu de billard.

8® IT. L'analogie de petit—petite, habit— habiter^ etc. a amené quelques dérivés irréguliers des mots en -i, 'i(d), 'i(f):

Abri — abriter. Cette forme est un dérivé relativement récent; elle a remplacé l'ancien verbe abrier, primitif du substantif verbal abri.

Chétif—chetite, chetitement, formes patoises (II, § 450).

Gentil — gentite, forme patoise.

Nid—nitée.

On trouve dans les patois et parlers vulgaires un grand nombre de participes passés faibles en -i dont le féminin se termine par -ite: finite, assite, remplite, etc. (cf. II, § 89, Rem.).

9^ OIT. Sur le modèle de droit — droite, droitement, on a formé :

Coi— coite; on disait autrefois coi — coie (voir II, § 413, s).

Miroir — miroiter, miroitement, miroitier, miroiterie. Au moyen âge on trouve miroirier ou miroitier (voir Godefroy). La forme miroitier apparaît au XVI** siècle dans le Dictionnaire de J. Thierry (1564).

Roi—déroiter (Cahiers de 1789 cités par Beugnot).

10® ONT. Sur le modèle de mont — monter, front — affronter on a formé:

Phaéton — phaéionté; cette forme s'employait au XVI** siècle (voir ZRPh, XXIX, 93). On avait un autre dérivé sans /: phaétonniser,

IP OT. Les mots en -o {op) ont été assimilés à ceux en 'Ot (jabot— jabàter) et présentent régulièrement un t adventice dans toutes les formes dérivées:

Agio — agioter, agiotage, agioteur,

Bacho (I, § 522, s) — bachotier (Rigaud).

Cabo (mot espagnol, employé en français au XVI* siècle) — caboter, cabotier, caboteur, cabotage,

Clx icago — chicagotien , Coco — cocotier.

Domino — dominotier, dominoterie.

Écho — échotcTy échotier. Exemple: Les échotiers s'emparèrent aussitôt de ce fait divers (Donos, Verlaine intime, p. 230).

Ergo — ergoter,

Hugo — hugotesque (Clair Tisseur).

Folio — folioter, foliotage, folioteur.

Indigo — indigotier^ indigoterie, indigoteur^ teinturier (employé par Flaubert).

Lico(l)—délicoter, débarrasser du licou.

Monaco — monacoter.

Numéro— numéroter, numérotage, numéroteur.

Piano — pianoter.

Rigolo— rigolote (O. Mirbeau, Journal dune femme de chambre, p. 346).

Rococo — rococoter (Concourt, Renée Mauperin, p. 180), rococoterie (Concourt, Manette Salomon, p. 101).

Silo—ensiloter, ensilotage (comp. Littré).

Sirop — siroter. On trouve au XVII* siècle siroper, au sens de straiter avec des siropsc (voir Dictionnaire Cénéral).

Typo — typote, compositrice d'imprimerie ; termes d'argot (voir Rigaud).

12^ OUT. Les dérivés des mots en -ou (-ouc) se sont régulièrement conformés au modèle des mots en -out: bout — bouter, tout—toute, égout — égoutier:

Bambou— bamboutage, bamboutier.

Bijou — bijoutier, bijouterie.

Caillou— caillouter y caillouteur, cailloutage, caillouteux, caillou^ tis, A côté de caillouteux on trouve aussi cailloueux dans Vinvantaire de Monet (1635).

Caoutchouc — caoutchouter, Ex. : Des roues caoutchoutées (P. et V. Margueritte, Les deux vies, p. 151).

Clou — clouter, clouterie, cloutière. On a aussi des dérivés sans /: clouer et clouière; cette dernière forme, qui s'employait encore au XVII* siècle (voir Dictionnaire Cénéral), est vieillie maintenant. Quant à cloutier, c'est sans doute une contraction de clouetier, dér. de clouet.

Filou— filouter, flloutier, filouterie, filoutage.

FroU'frou — froufrouter, froufroutant (voir Sachs, Supplément).

Glouglou — glouglouter.

Grisou — grisouteux.

Joujou — joujouter.

Loulou— Louloute.

Marlou—marlouterie, termes d'argot.

Sagou — sagoutier; on trouve aussi la forme sagouier, mais elle est rare.

Sou — soutado (§ 369) ; demi-soutier, avare qui coupe les sous en deux {Bulletin critiquey 1896, p. 191, note). Les dérivés primitifs sont en d: soudoyer^ millesoudier (§ 42).

Voyou— vogoute (II, § 413, s), voyoutado, voyouterie, voyoutisme.

Velous (forme primitive de velours; I, § 504,4) — velouté,

13^ UT.. Quelques dérivés de mots en -a, -ue, -us se sont réglés sur le modèle des mots en -ut: début— débuter, affût — affûter, affûtage:

Jus— juter, juteux.

Morue — morutier (J. Richepin, La Mer, p. 138), fait sur chalut — chalutier. On trouve aussi la forme moruyer que préfère Littré.

Recrue — recruter,

Tcdus (mauvaise orthographe pour talu) — ialuter; on a dit autrefois taluer et taluser.

Tissu — tissutier.

Verjus— ver juter,

90. S [s]. Le développement d'un 5 sourd est un phénomène rare. 11 ne paraît avoir lieu que dans deux mots:

Autour — autoursier, autourserie; au XIII* siècle on avait la forme régulière ostorier.

Peau — peaussier; c'est le type faux — faussaire, fausseté, etc. qui paraît avoir servi de modèle.

Ajoutons trisser tiré du lat. tri- sur le modèle de bisser.

91. S [z]. Un s sonore s'est développé dans les cas suivants: P EUX. Par une assimilation à gueux— gueusard, gueuserie,

quelques dérivés de mots en -ieu ou -ieue présentent un s sonore adventice:

Banlieue— banlieusard, terme d'argot.

Bon Dieu—bondieusardy marchand d'objets de dévotion, bondieusarderie y bondieuserie, métier du bondieusard, commerce d'objets de sainteté (voir Rigaud).

2** OIS. Sur le modèle de bois—déboiser^ on a dit autrefois *roi—déroiser.

3^ OUX. Sur le modèle de jaloux— jalouser on dit dans Targot de Paris:

Atout— atouser, donner de r»atout«, du courage, encourager (Lorédan Larchey).

Voyou — oogouse, se vogousery s'encanailler.

92. L. Le développement d'un / analogique est rare. A côté de coucou on trouve les dérivés coucouer et coucouler (voir Liltré); cette dernière forme est peut-être due à une analogie tirée de soûl — soûler. Rappelons aussi roucouler, probablement tiré de roucou (§ 22).

93. M. Le développement d'un m analogique se présente dans les dérivés de quelques mots en -ain qui se sont réglés sur faim — affamer^ et dans quelques dérivés de mots en -in; pour les détails, voir § 75.

94. N. A côté de tour (turris), on a les deux diminutifs tourelle, dérivé régulier, et tournelley dérivé irrégulier. L'addition de 71 est due à l'analogie des groupes tour (turnum) — tourner j jour—journée^ etc.

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