Formations analogiques
V Dans la vieille langue -eus (-os us) se substituait parfois à -eus, de -els; on trouve ainsi le biforme crueus — crueuse pour l'uniforme crueus (crudelis), cruel (crudelem), etc.; voir II, § 308).
2^ Pour la langue moderne, -eux s'est substitué à -eur dans /awc/ïe«a: (araignée), fileux, gâteux, hasardeux, partageux, piqueux, violoneux; voir II, § 407.
235. Signification. Le suffixe -eux indique ordinairement soit une qualité: courageux, chatouilleux, lumineux, soit une abondance: boueux, laiteux, mielleux^ tétonneuse. Dans le parler vulgaire actuel, -eux a souvent une valeur dépréciative : seizemayeux est un sobriquet donné aux partisans de la politique réactionnaire du 16 mai 1877; bonaparteux s'emploie dans le jargon des adversaires politiques des bonapartistes; communeux s'est dit avant communard; partageux est le terme ironique dont on a désigné pendant longtemps les socialistes.
236. EUSE, forme féminine de -eur (§ 230) et de -eux (§232), est utilisé comme suffixe pour désigner des machines: batteuse^ balayeuse, écrémeuse, taqueuse, moissonneuse.
237. I remonte à -Itus. Cependant, on ne retrouve en français aucun des adjectifs latins auritus, crinitus, pellitus, etc.; on a au contraire conservé -atus (§ 191) et -utus (§ 293). I ne s'emploie régulièrement que dans les participes passes (voir II, § 89).
238. Formations analogiques. Grâce à une analogie proportionnelle, -/ peut remplacer -i/*, -iz. On trouve dans la vieille langue chaiti, joli, naï, tardi, etc. pour chaitif, jolif, naïf, tardif, etc. et apprenti, arabi, volti, etc. pour apprentiz, arabiz, vottiz, elc. De ces formes nouvelles on crée parfois un féminin analogique : naïe, voltie sont tirés de naï, volti. Voici quelques détails :
Apprenti. On trouve au moyen âge apprentiz, apprentis et au féminin apprentice, apprentisse (comp. apprentissage); ces formes, qui supposent un dérivé formé à Taide du suffixe -ici us, sont probablement les primitives (comp. prov. apprentitz, esp. aprendiz). A côté d'elles on rencontre aussi apprentif au féminin apprentiue, dû à une substitution de suffixe (comp. § 254). Le masculin apprentis disparaît au moyen âge; au XVI* siècle on ne trouve que apprenti ou apprentif; l'hésitation entre ces deux formes subsiste au grand siècle. Pour le féminin, apprentisse se conserve jusque dans le XVIII* siècle; Richelet (1680) donne apprenti — apprentisse; Furetière (1690) donne apprentif^appreniice. Au siècle suivant l'Académie dans son édition de 1762 n'a plus que apprenti — apprentie; ce dernier féminin se trouve déjà dans Boileau (Satire X, v. 464).
Baillij primitivement baiilif. La forme sans f s'emploie dès le XIII* siècle; le féminin analogique baillie, qu'on trouve déjà dans Rustebuef, n'a jamais pu supplanter bailliue (cf. II, § 408).
Joli, Les formes primitives sont jolif—jolive; elles ont été remplacées par joli^olie. La disparition de la labiale remonte au moyen âge. Quant aux dérivés, on trouve dans la vieille langue jolivet et joliet, joliueté et jolieté, jolivement et joliement, joliver et jolier, ajoliver et ajolier, etc. La langue moderne a gardé Joliueté et enjoliver qui contrastent avecyo/ïW, joliment.
239. lAU, qui remonte au latin -ellum, est une forme dialectale (I, § 239, Rem.) de -eau (§ 192). Nous le trouvons dans un tout petit nombre de mots:
Affûtiau, terme patois pour affûteau.
Aigliaii, proprement: petit de l'aigle, maintenant usité comme terme de blason.
Bouteriau, forme dialectale pour boutereau; quelques-uns écrivent à tort boutriot.
Fabliau, mot littéraire repris à la langue du moyen âge (I, §83).
Moruandiau, Ex.: Un langage barbare de bûcherons morvandiaux (Daudet, Sapho, p. 198). On écrit plus souvent motvandioL Une forme morvandeau existe aussi.
Moruiau, terme d'argot signifiant: morve ou petit morveux.
Nobliau (manque à Littré et au Dict. Gén.). Ex. : Un nobliau de province (P. Bourget, Complications sentimentales, p. 6).
240. ICE ou ISSE remonte au latin -icia: nu tri ci a > nourrice. A cet exemple il faut ajouter ceux où -ici a est d'origine analogique et remplace -ici a, comme dans gai bi ni ci a > '^galbinîcia } jalnice } jaunisse; pellicia > *pelllcia > pelice ) pelisse. Quelques mots en -isse sont les féminins des mots en -is (-îcius), étudiés au § 268, coulisscy jetisse, métisse.
241. lE est un suffixe d'origine gréco-latine qui se trouve dans la formation populaire et la formation savante. Il remonte au latin -'ia (cf. § 133) devenu -la sous l'influence du grec 'ia. Il était d'un emploi très étendu dans la langue latine vulgaire, et il se retrouve dans toutes les langues romanes.
Remarque. Le suffixe grec -îa peut aussi se modeler sur -la comme dans ixx?.tjaîa > ecclesîa > ♦cclcsïa > égUse (esp. iglezia, It. chiesa). Ce piiénomène assez rare s'observe surtout en espagnol: avfKpwvia ) zampoHa; il se trouve aussi dans les mots savants academia^ prosodia^ tragedia.