Signification
1® Le suffixe -ot a primitivement une valeur diminutive et souvent caressante. Nous la retrouvons encore dans beaucoup de cas: îlot, petite île; frérot, petit frère; pâlot, un peu pâle; Georgeot, mon cher petit Georges, etc. Ce suffixe sert encore dans le parler câlin et caressant: Bêtote, c'est fini, fit M. Mauperin (Concourt, Renée Mauperin, p. 322). Par une extension commune -ot peut aussi être dépréciatif, comme dans bellot et vieillot
2^ Dans la langue moderne la signification diminutive a disparu complètement dans plusieurs dérivés: fagot, goulot.
3® Les dérivés de thèmes verbaux expriment plusieurs idées différentes, surtout celle d'un instrument: brûlot, chariot, dérivotte.
291, Formations analogiques. Ot a pris la place de -o, -oc, 'Oe, 'Og{l), 'Ol, -ont dans les mots suivants:
Abricot, emprunté du port, albricoque.
Berlingot (bonbon au caramel), emprunté de Tit. berlingozzo.
Canot, au XVII* siècle canoë, emprunté de Tesp. canoa^ mot d'origine caraïbe (se trouve déjà dans le Dictionnaire de Nebrija, 1493).
Coquelicot, altération de coquericoq (employé encore au XVI* siècle). C'est une onomatopée imitant le chant du coq; elle s'appliquait d'abord au coq lui-même; puis, par assimilation, au petit pavot aux fleurs rouges.
Échalote, plus anciennement échalotte, est tiré, par substitution de suffixe, de l'anc. &•• eschalogne, du lat. ascalonia, proprement 'ail d'Ascalon'.
Écharbot (cf. le doublet escarbot), en vfr. escharbot^ est tiré du lat. scarabseus (cf. la forme savante scarabée) avec changement du suffixe; un développement régulier aurait amené une terminaison -/eu.
Escargot, emprunté du prov. e8car(a)gol; on trouve au XIV* siècle la forme escargole.
Falot, emprunté de Ht. falô.
Loriot, au moyen âge loriot et roriol (I, § 489, i).
Magot (gros singe), probablement altération de Ma go g.
Maillot, au moyen âge maillot, probablement dérivé de maille.
Paletot, altération de paletoc ou paletoke (XIV* siècle), emprunté du holl. paltrok.
Pavot, au moyen âge pavo, du lat. vulgaire ^papavum qui remplace papa ver.
Pouliot, pour pouliol ou poulieul qui remonte à pulegium.
Sanglot est pour sanglout ou senglout de ♦singluttum, altération de singultum (sous l'influence de gluttum?).
Sarrot, doublet orthographique peu usité de sarrau.
Tarot, emprunté de l'it. tarocco; Rabelais écrit tarau.
292. TÉ remonte au lat. -itatem: bonitatem ) bonté, veritatem > vfr. verte, duritatem > vfr. durté, etc. Il a servi au moyen âge à former des noms abstraits tirés d'adjectifs: amerté, averié, cherté^ fierté, hionerabteté, loyalté, nobleté, richetéy simpleté. Depuis le moyen âge, -té est mort comme suffixe, et la langue moderne n'a gardé qu'un petit nombre des formes primitives en -té: cherté, fierté. Dans les autres il a été remplacé soit par -été (§ 400): vfr. durté > dureté, vfr. purté > pureté, vfr. sêurté > sûreté, soit par la terminaison savante -ité: vfr. verte > vérité (sur veritas).
293. U remonte au lat. -utus (dans canutus, cornutus nasutus, etc.); il s'attache, comme celui-ci, exclusivement aux substantifs, et forme des adjectifs exprimant un développement particulier d'une qualité exprimée par le radical. Les formations nouvelles sont nombreuses: barbu, bossu, bourru, brancha, charnu (du vfr. charn; cf. I, § 327, «, Rem.), chevelu, crochu (de croc; cf. § 70), feuillu, fourchu, goulu (de gueule; et § 58), grenu (de grain; cf. § 49), joufflu, lippu, membru, moustachu, pattu, poilu, pointu, têtu, ventru, etc. A l'ancienne
langue appartiennent bouchu, corsUy crenUj crespdu, dentu, mamelUy pommela, rama, veina, etc.
Cas isolés. Feu était au moyen âge feu (l, § 276) qui remonte à *fatutus, dérivé populaire de fatum.
294. UME ou UNE. Ces suffixes peu employés paraissent avoir la même origine.
1® La forme -urne remonte probablement à un type -uminem» qui a dû remplacer -udinem. La cause du changement n'est pas claire. Ex.: consuetudinem > coutume, amaritudinem y amertume. Notons quelques créations nouvelles propres à la vieille langue: espessetume, pesantame, suatume.
Forme analogique. Apostume^ emprunté de apostema.
2^ La forme -une remonte au latin -udinem: amaritudinem ) vfr. amertane. Les autres exemples de notre suffixe qu'offre la langue du moyen âge, sont des créations françaises : pesantune^ rancune (forme collatérale de rancure et rancor), sembletune, servitune (doublet de servitude), servune (de serf), vieillune. De ces formes on n'a conservé que rancune.
295. UN. Ce suffixe peu employé remonte à -umen; il ne se trouve que dans la vieille langue; les quelques mots qui se terminaient autrefois par -un^ sont morts ou ont échangé leur suffixe contre un autre. Voici d'abord deux exemples remontant au latin classique: Albumen ) vfr. aa&u/i, remplacé par aubin (§ 263, i); legumen > vfr. lêun, remplacé par légume. On peut encore citer quelques autres mots en -umen de formation postérieure: acrumen > vfr. aigrun (comp. it. agrume), remplacé par aigrin et égrain (voir Littré); calidumen > vfr. chaudun, tripes (it. caldume), tenerumen > vfr. tendrun (it. tenerume), supplanté par tendron.
296. URE vient du lat. -ura: morsura y morsure, pictura > *pinctura > peinture, scriptura > écriture, junctura y jointure; ajoutons blat. rancura (pour rancor) > vfi^. rancure. On voit que -ura s'ajoutait surtout aux participes passés; comp. les nouvelles formations tenture (*tefltura, de tentus), penture (*penditura, de ♦penditus; II, § 108, s), couverture (de couvert), confiture (de confit), friture (de frit), etc.
A côté de -ure, on trouve dans la vieille langue -êure tiré des dérivés de la première conjugaison: armatura > armëure; cette forme s'est employée par analogie dans chanssëure (de chaussier), envoisêure (de envoisié, g^i), batêure (de batre)^ nervêure (de nerf)y ramëure (de raim), etc., etc. Après le moyen âge, ëure, par l'amuîssement régulier de la première voyelle (I, § 269), s'est confondu avec -ure; la suppression de Ve féminin est marquée par un accent circonflexe dans le seul mot piqûre^ autrefois piqueure.
Formations analogiques. La vieille forme saumuire est devenue saumure. Dans le parler vulgaire de nos jours, verrue s'altère en verrure.
297. Le suffixe -ure a été assez productif en français, et il est encore vivant; il s'adapte aux noms et aux verbes. Exemples :
1® Dérivés de substantifs: Cadrannure, carature, chevelure^ denture^ ferrure^ feuillure, forfaiture^ mâture, membrure^ nacrure.
Cas isolé. Fermeture^ doublet de fermure, paraît modelé sur ouverture.
2^ Dérivés d'adjectifs: Droiture, froidure, ordure^ verdure. On avait dans la vieille langue: blanchure, hauture, laidure^ roussurey etc.
Cas isolé. Courbature a été tiré de courbatu (cf § 66).
3® Dérivés de verbes: a) Balagure, blessure^ brochure, brûlure, coiffure^ coupure, dorure, éclaboussure, égratignure, engelure, foulure, gageure (cf. I, § 119), hachure, limure, piqûre, plissare, serrure, b) Bouffissure, brunissure, élargissure, flétrissure, fourbissure, meurtrissure, moisissure, noircissure, ternissure, etc. c) Batture. Notons aussi, pour la langue vulgaire, revoyure, employé surtout dans la formule à la revoyure (Daudet, Sapho, p. 116; J. Rictus, Les soliloques du Pauvre, p. 119).