A. PROCÉDÉS DE FORMATION
2. Les mots nouveaux sont ou des emprunts ou des créations nouvelles. Dès les plus anciens textes nous constatons l'existence en français de mots empruntés, soit aux langues étrangères, soit au latin, soit aux dialectes, patois ou argots gallo-romans. Ces emprunts ont été signalés et examinés dans le premier volume, et nous n'avons pas à y revenir. Nous nous occuperons ici seulement des créations nouvelles qui se divisent en deux groupes principaux: la création primitive qui recourt à des éléments absolument nouveaux, et la création conventionnelle qui emploie des éléments déjà existants et suit des procédés connus.
3. Création primitive. Ce procédé, qu'on appelle Urschôpfung en allemand, est pour ainsi dire une création ab ovo. Il consiste à créer des mots entièrement nouveaux, sans aucune relation étymologique avec les mots déjà existants; tout en se servant des phonèmes ordinaires, on évite les modes de formation connues.
Ce procédé est extrêmement peu employé en français comme dans toutes les autres langues. M. Remy de Gourmont cite comme exemple aba, mot inventé par M. Antoine d'Abbadie pour un nouveau théodolite qu'il avait imaginé (Bulletin de la Société de Géographie^ sept. 1878), et le savant essayiste ajoute que ce mot a ^ l'avantage d'être court et sans étymologiec (Esthétique de la langue française, Paris, 1905. P. 25). Cependant on se demande si le nom de l'inventeur n'est pas pour quelque chose dans cet aba; en ce cas nous serions tout simplement en présence d'une sorte de dérivation régressive irrégulière (comp. § 532 ss.). Selon nous, il faut presque toujours se méfier des créations ab ovo; les exemples qu'on en cite sont assez rares, et, à l'exception du mot anglais moderne kodak, et de quelques autres termes industriels, ils nous paraissent aussi très peu sûrs. Quoiqu'il en soit, il semble excessivement difficile de créer un mot nouveau sans aucune relation étymo-
logique avec les mots déjà existants. Même gaz, dû au physicien Van Helmont (1577—1644), et qui est toujours relevé comme l'exemple par excellence d^une création ex nihila, paraît avoir été modelé sur le flamand geest, et ellagique, dû au chimiste Braconnet (1818), a été fait avec le mot galle dont les lettres ont été renversées arbitrairement pour créer un mot original pouvant servir à désigner l'acide nouvellement découvert qui accompagne le dépôt de l'acide gallique.
Remarque. Comme mots provenant d'une création primitive, on peut dans une certaine mesure citer les onomatopées; elles seront traitées dans un chapitre spécial (§ 13 ss.).
4. Création conventionnelle. Nous comprenons sous ce nom les procédés suivis régulièrement dans la formation des mots nouveaux; ils se réduisent aux groupes suivants:
P On forme des mots nouveaux en combinant des mots déjà existants: vinaigre, chou-fleur^ plafond^ toujours. Ce procédé s'appelle composition. Voir § 554 ss.
2^ On forme des mots nouveaux par l'addition de terminaisons spéciales: veine — veinard^ pédale — pédaler ^ chanter — chantage, tousser — toussoter. C'est la formation par suffixes (formation suffixale) ou dérivation. Voir § 34 ss.
3^ On forme des mots nouveaux par l'addition de syllabes initiales: veine — déveine, militariste — antimilitariste, voir-r-entrevoir. C'est la formation par préfixes; elle est à regarder tantôt comme une dérivation, tantôt comme une composition.
4^ Â ces trois groupes principaux il faut en joindre un quatrième, la dérivation impropre. Par ce procédé on ne crée pas des mots nouveaux proprement dits, mais on donne aux mots déjà existants un emploi ou une fonction nouvelle, sans que ce changement soit accompagné d'aucune modification de la forme : ainsi de l'infinitif être on lire le substantif un être. Voir pour les détails § 638 ss.
5^ On crée enfin des mots nouveaux par la soustraction d'une syllabe; ainsi de aristocratie on a tiré aristocrate. Ce procédé s'appelle dérivation régressive (voir § 532 ss.). Nous avons là la contre-partie de la dérivation ordinaire, qui a toujours pour résultat un allongement du mot.
Il n'est pas toujours facile de distinguer entre les trois premiers groupes indiqués, certaines formations rentrant difficile-
ment dans les cadres fixes et artificiels que créent les grammairiens. En fait, il n'y a pas de limites sûres entre la composition et la dérivation. La dérivation n'est souvent qu'une étape récente de la composition. La grammaire moderne analyse par ex. vivement comme un dérivé de vif, formé à Taide du suffixe -ment ajouté à la forme féminine de l'adjectif; mais si nous nous reportons à l'époque où se formait le mot, nous voyons qu'il n'est qu'une composition, une fusion de deux mots indépendants, un adjectif et un substantif féminin vive ment (viva mente); voir § 604. Dans les langues germaniques on trouve également des suffixes qui sont à l'origine des mots indépendants. Quant à la formation par préfixe, il est évident que des mots tels que déveine, ressauter, découcher sont des dérivés des mots simples veine, sauter, couchery tout comme veinard^ sauteler, couchoter. Que la syllabe dérivative se joigne au commencement ou à la fin du mot, peu importe, la place ne change rien au caractère du procédé. Mais dans les combinaisons telles que malpropre^ bienheureux^ biscuit, où entre une particule qui existe aussi à l'état indépendant, le procédé a plutôt le caractère d'une composition. On peut choisir, à discrétion, entre l'une ou l'autre de ces dénominations; c'est un choix qui présente un intérêt minime.
5. Sporadiquement des mots nouveaux peuvent se former de plusieurs autres manières. Nous examinerons ici, mais très sommairement, rabréviation ; nous en avons déjà parlé dans la Phonétique, nous en reparlerons dans la Sémantique. Il faut distinguer les trois groupes suivants :
P On abrège souvent le commencement d'une chanson, d'un cantique, d'une prière, d'une formule, d'un livre, et l'abréviation sert à désigner l'ensemble. Ainsi, de la première ligne du psaume latin bien connu »Te Deum laudamus* on tire le mot nouveau: un Te Deum. C'est un procédé qui sera examiné dans la Sémantique, quand nous traiterons du changement de sens, exprimé dans la formule »pars pro totoc Voici maintenant quelques autres exemples de mots nouveaux, dus à une pareille abréviation. Toute la série des lettres s'appelle alphabet^ un livre qui sert à apprendre toutes les lettres s'appelle abécé ou abécédé. Angélus, ave, bénédicité^ magnificat, miserere, pater, patenôtre, stabat Mater proviennent du vers initial des
prières ou des cantiques en question. L'origine des dénominations confiteor, credo, conjungo, gaude, gaudeamuSy et des termes juridiques commitiimus y committitaTy s'expliquent de la même manière.
Rappelons enfin que messe tire son origine de mis sa (se. est concio) et que cancan (antérieurement quanquan), dont le sens primitif est: harangue universitaire, est une altération de quamquam, mot par lequel commençaient généralement ces harangues. En latin vulgaire une assemblée publique s'appelait placitum, d'où le français plaid, parce que les édits qui la convoquaient portaient quia est nostrum placitam.
Remarque. Les buUes ponUficales tiraient leur nom officiel des premiers mots. La balle fameuse du pape Boniface, dirigée contre Philippe le Bel, s*intitule Unam Sanctam; et le décret ecclésiastique, formulé par le concile de Vejle sous les auspices de Tarchevêque Jacob Erlandsen contre le roi danois, est connu sous le nom de Cum Ecclesia Daciana,
2^ Pour des raisons pratiques on peut réduire à leurs initiales les mots dont se compose le titre d'une société ou d'une réunion, et de ces initiales réunies former un mot nouveau. Ce phénomène est relativement rare en français. En Voici un exemple, tiré d'un roman moderne: »I1 s'agissait de TU. T., dit la jeune fille. Comme on voit, elle employait la sorte d'abréviation, empruntée aux habitudes anglo-saxonnes et qui trahirait seule l'origine étrangère et artificielle de ces groupements périlleux* (Bourget, LÉtape, p. 80). Sur quelques abréviations euphémistiques parallèles, voir I, § 523. Pour d'autres détails, nous renvoyons aux Additions.
Remarque. Le procédé est en effet assez répandu dans Tanglais moderne. Notons p. ex. qu^on prend son thé dans un a-b-c-shop [eibysyjop] (c. à. d. Aeraied Bread Company)^ et qu*on est membre d*une société intitulée The s-p-c-a loi Espijsijei] (Society for the Prévention of Çmelty to Animais). Les autres langues germaniques offrent aussi, mais moins souvent, des exemples de ce procédé. Citons le nom de Hakatistes, donné aux membres de la > Société allemande pour les provinces orientales* (Ostmarkenverein) d'après les initiales de ses fondateurs: Hanemann, Kenemann et Tiedemann.
3^ Citons aussi les raccourcissements parfois très violents que peuvent subir les mots, surtout dans les différents argots ; nous les avons déjà examinés (I, § 519 ss.).
6. Rappelons en dernier lieu les autres procédés suivis pour former des mots nouveaux. Ils n'ont qu'une importance secon-
daire et comme nous les avons déjà examinés dans la Phonétique, nous nous contenterons ici d'une simple indication.
1^ On crée parfois un mot nouveau par la contamination de deux mots déjà existants; aiinsi éclabousser provient d'une fusion de éclater avec vfr. esboiisser. Pour les détails voir I § 524 ss., 124.
2® On crée un mot nouveau par une simple réduplication d'un mot ou d'une partie d'un mot: bonbon^ dodo; ce procédé est surtout propre à la langue enfantine et hypocoristique; comp. I, § 121, 509.
3^ Un mot nouveau est créé par la substitution d'un mot à un autre. Ce phénomène est surtout propre au langage euphémistique; rappelons bébouche pour bégueule, dont nous avons déjà parlé (I, § 120). On s'en sert aussi dans le langage plaisant; citons les formes badines, malagauche pour maladroit, paradouze pour paradis (ce procédé pas trop spirituel ne ménage rien; il y en a qui ne reculent pas devant Père Fauteuil pour Père Lachaise).