ADVERBES
591. Un grand nombre d*adverbes latins ont péri. Ainsi il n'y a en français aucune trace de circa, cras, denique, haud, hue, illuc, interdum, nuper, nusquam, quondam, ssepe, ubique, valde, etc. etc. On a de même abandonné les adverbes en -im, -itus, -iter: olim, paulatim, gregatim, funditus, radicitus, graviter, acriter, brevîter, etc., et presque tous ceux en -e ou -o: modeste, probe, libère, raro, falso, etc. Ces pertes considérables ont été réparées de diflférentes manières. On a créé de nouvelles formes composées; ainsi satis a été supplanté par ad + satis > assez; de même rétro par ad + rétro > arrièrey maintenant en arrière; hodie > vfr. huiy de nos jours remplacé par aujourcThui et dans le parler vulgaire au jour d'aujourd'hui; comp. encore paulatim eï peu à peu, quondam et autrefois, denique et enfin. On a eu recours à des terminaisons dérivatives comme dans vfr. à genouillons; citons aussi les formes telles que brièvement, nouvellement, sévèrement qui ont remplacé breviter, nuper, severe. Parfois aussi on a formé de nouveaux adverbes simplement avec des cas: hoc anno ) vfr. ouan, ou on a donné aux adjectifs la fonction d'adverbe: chanter faux, entendre dur, etc. Il faut enfin signaler remploi adverbial de quelques mots étrangers (trop, guère).
592. Adverbes latins conservés. Examinons brièvement les adverbes latins qui se sont conservés en français, leur développement et leur emploi dans la composition:
Aliorsum ) ailleurs (sur la forme, voir I, § 181); notez aussi le composé d'ailleurs.
An te a été remplacé par quelque forme vulgaire peu sûre, d'où s'est développé le vfr. ai/iz, ains. Le mot se trouve encore dans les satires de Régnier, mais Malherbe le condamne (I, § 52, i); on avait aussi dans la vieille langue la forme élargie ainçois, bientôt ou avant. Le mot se retrouve dans ai/ic, autrefois aisnéy ainsné.
Bene > bien.
Deorsum, en passant par *deusum, est devenu vfr. jus (I, § 118,4), à bas, en bas, par terre, le contraire de sus. Le mot, disparu depuis longtemps de la langue, se retrouve dans le dérivé jusant, la marée qui baisse. Il est difficile de voir si jus se retrouve dans l'ancien adverbe laïs (Romania, XXVIII, 113).
Diu n'a pas été conservé comme mot simple; mais nous le trouvons dans quelques composés: jam diu } jadis; ta m diu ) tandis; la vieille langue connaissait aussi quandiSy tant que, aussi longtemps que.
Ecce > vfr. es, voici, voilà; sur la forme esteSy voir §589, t.
Heri > hier; notez le composé avant-hier. Sur la prononciation de ces mots, voir I, § 296, i et notre Manuel phonétique^ §.51, 164,5, Rem.
Hodie > /iiîi, conservé dans aujourdhui; on avait dans la vieille langue les combinaisons ancuiy et huimais,
Ibi > y,
Illac > là,
Inde > vfr. en/, d'où la forme actuelle en. Le / a été con* serve dans le composé sub in de ) souvent.
In tu s ) vfr. enz, ens. Ce mot mort depuis longtemps se retrouve dans dans, mauvaise orthographe pour dens (comp. I, § 215,2) qui représente de + ens.
Jam ) ja. Ce mot, encore employé par Régnier (Mace//e, V. 19), disparaît au commencement du XVIP siècle; il se retrouve dans les combinaisons déjà, jadis^ jamais.
Longe > vfr. loinz, loins, d*où loin,
M agi s > mais; corap. les combinaisons jamaiSy désormais dans la vieille langue on avait aussi maishui, aujourd'hui, dès maintenant, et maisouan, maintenant.
Maie > mal; sur la forme collatérale mau voir I, § 346,347
Mane ) vfr. main, conservé dans demain.
Me lia s ) mieux; sur l'emploi de ce mot pour former les comparatifs, voir II, § 455, s.
Minus > moins.
Multum ) vfr. moult. Ce mot a depuis longtemps été remplacé par beaucoup^ ce que regrettait déjà La Bruyère.
Non s'est développé de plusieurs manières différentes (I, § 224). A côté de la forme tonique no/i, on trouve les formes atones nen^ conservée dans nenni (I, § 211, s, Rem.), et /îc, qui s'abrège en n' devant une voyelle (I, § 281, i).
Nunquam > vfr. nonque ou nonques.
Pejus > pis (I, § 197).
Per > par (I, § 245).
Plus ) plus; sur l'emploi de ce mot dans la comparaison, voir II, § 455 ss.
Porro > vfr. por^ puer.
Post > puis; la forme vulgaire intermédiaire entre ces deux mots est peu sûre.
Prope > vfr. pruef, prof.
Quando > vfr. quant, changé en quand.
Rétro > vfr. riere; ce mot, très employé dans la vieille langue, a été remplacé par arrière et derrière.
Satis > vfr. sez, remplacé par assez.
Semper > vfr. sempre ou sempres, aussitôt.
Sic > si; notez les combinaisons ainsi (le premier élément de ce mot est inexplicable), aussi (aliud sic), vfr. altresi (alterum sic).
Sinistrorsum > vfr. senestror^ gauche.
Supra ou super > vfr. soure, sour, d'où seur et enfin snr, voir I, § 302, 369, 2.
Sur su m, en passant par su su m (I, § 362), est devenu sus.
Tantum ) tant; notez les combinaisons autant (aliud tantum), pourtant, \fr. altretent (alterum tantum). A côté de tant on avait dans la vieille langue i7au/; sur l'explication de cette forme, voir I, § 502,8.
Tarde > vfr. tart^ devenu tard.
Trans en passant par tras (I, § 318,3) est devenu très.
Tune parait avoir été contaminé avec du m, d'où donc; au moyen âge on avait les formes collatérales doncque et donques, et la combinaison adonc; idonc s'explique selon I, § 502, s.
Ubi > où,
Unde > vfr. ont, conservé dans dont, qui est pour (Tont (de un de).
Unquam > vfr. oncque ou oncques, Voluntarie > volontiers.
Remarque. A côté des adverbes transmis directement du latin, signalons quelques autres mots simples auxquels on a donné une fonction adverbiale: Loco > vfr. lues; te m pore > tempre; paucum > peu; vera > vfr. voire, voir; pro > prou; tostum > tôt (cf. bientôt, tantôt); germ. {)orp > trop (forme masculine de troupe).
593. Nouvelles créations. A côté des adverbes latins conservés on trouve un très grand nombre de nouvelles créations. Nous allons indiquer brièvement les procédés suivis pour les former. On a eu recours tantôt à la composition, tantôt à la dérivation; on a combiné des particules ou des noms, on a prêté un sens adverbial à un mot simple, substantif ou adjectif, ou à des phrases figées. Les procédés sont en effet multiples et ils ont produit une grande richesse d'adverbes et de locutions adverbiales. Rappelons enfin que la langue moderne emploie adverbialement beaucoup d'adjectifs au neutre^ comme bas, bon, chaud, cher, clair, court, creux, double, douXy droit, dru, dur, faux, ferme, fort, frais, froid, franc, gros, haut, juste, long, menu, net, raide, rouge, sec.
Remarque. Le fï*ançals présente plusieurs adverbes simples dont Torigine est absolument inconnue. Citons Tancienne particule interrogative dunne traduisant le latin >numqvid> ou >nonnec, et l'affirmative enne (assurément) qui s'employait aussi d'une manière interrogative. La langue moderne a abandonné ces deux adverbes, mais elle a gardé mon^ dont l'origine est également restée introuvable.