OBSERVATIONS GENERALES
130. Accentuation. Les suffixes latins étaient accentués : gallin|aceus, mort|alis, montjanus, claud|aster, oliv|etum, civ|ilis, equ|inus, ras|orium, etc., etc., ou inaccentués: angust|ïa, clement|ïa, colleg|ïum, aur|ëus, ign|ëus, patr|ïus, bell|ïcus, civ|ïcus, frig|ïdus, frag|ïlis, ut|ïlis, hort|ûlus, serv|ùlus, mater|cùla, guberna|cùlum, etc., etc. Seuls les suffixes du premier groupe ont pu continuer leur vie en roman: -aceus > -az, -a lis > -e/; -anus
> -ain, -aster > -astre, - e t u m > -eie, -oie, -aie, - î 1 i s > -il, - i n u s
> -in, -orium > -oir, etc.
131. Suffixes inaccentués. Grâce à l'évolution phonétique, les suffixes inaccentués sont réduits ou changés d'une telle façon qu'ils ne peuvent plus se faire valoir comme suffixes; que l'on compare par ex. angustïa et angoisse, aurëus et vfr. oire, frigïdum et vfr. freit, fragïlis et vfr. fraile, utilis et vfr. utle, et l'on comprendra immédiatement pourquoi les. suffixes inaccentués se fondant avec le corps du mot n'ont pu se maintenir. Le français n'a donc pas de suffixes correspondant à -ïa, -ïum, -eus, -ïcus, -ïlis, -ïdus, -ùlus, etc., etc.
132. Il est cependant intéressant de constater que les suffixes inaccentués ne cessent pas d'être productifs dans le latin vulgaire après la période classique. A l'aide des langues romanes on peut constater qu'on a créé dans une période anté-
rieure au IX^ siècle, un certain nombre de dérivés inconnus au vocabulaire classique et formés par l'addition des suffixes -ïa, -lus, -eus.
133. lA. Ce suffixe s'ajoutait surtout aux adjectifs: angustus — angustia, molestus — molestia, etc., etc. Voici quelques exemples de créations nouvelles propres à la période antéromane :
P Dérivés d'adjectifs:
*Claria ) glaire.
*Crassïa > graisse (comp. I, § 399, Cas isolés). *Curbïa (pour *curvïa; cf. I, §445,2, Cas isolés) > courge (bâton en arc).
*Districtïa > détresse.
* F o r t i a ) force.
*Grossïa ) vfr. groisse.
*Latïa > laize.
*Spissïa > vfr. espoisse; comp. Romania XXXI, 634. *Strictïa ) vfr. estrece.
2^ On a aussi quelques dérivés de substantifs: Granïa (de granum) > grange. Voir aux Additions. *J un ici a (de junix) ) génisse.
*Metallïa (de metallum) > maille (I, § 265).
3^ Notre suffixe se rencontre aussi dans les noms de pays: Italïa, Hispanïa, etc. On retrouve en français plusieurs des formes classiques: Apulïa > Fouille (I, § 261, i), Britannïa ) Bretagne, Hispanïa ) Espagne, Venetïa > Venise, et, ce qui est plus intéressant, plusieurs formations analogiques d'une date postérieure: Alamannïa ) Allemagne; Burgundïa > Bourgogne; Francïa > France (I, § 6, Rem.); Frisïa > Frise; Marcomannïa > Marmagne; Saxonïa > vfr. Sassoigne; Wasconïa > Gascogne. Ces créations ne dépassent pas le VIII^ siècle. Quand il faut un mot pour désigner le pays des Normands, on n'a plus recours au suffixe inaccentué -ïa, mais à -îa; on ne crée pas Normandïa, mais Normandîa, d'où Normandie.
Remarque 1. Le suffixe -ïa a été employé par les botanistes pour des noms de plantes qui ont passé tels quels en français comme dans les autres langues: camélia, dahlia, hortensia, magnolia, etc.; comp. § 704, Rem.
Remarque 2. La forme neutre -ium a été employée dans la terminologie chimique pour désigner des métaux. On la joint à des mots grecs: ammonium, cadmium; à des mots latins: aluminium, calcium; à des mots français ou étrangers: potassium, sodium.
134. EUS, lus. Après la période classique on constate la création de quelques adjectifs en -eus, -ius. En voici quelques exemples qui se retrouvent comme substantifs en français.
P Dérivés de substantifs: *Camusius (de l'anc. haut ail. gamuz), d'où chamois. *Limacius (de limax), d'où vfr. limaz.
20 Dérivés d'adjectifs: Le vins (de le vis), d'où liège. Nobilius (de nobilis), d'où le vfr. nobilie. Rapidius (de rapidus), d'où le vfr. ravoi, ravine, torrent.
135. Ajoutons encore les remarques suivantes sur le sort des suffixes inaccentués:
P Changement d'accent. Le suffixe -ïa a été supplanté par -îa (§ 241). Rappelons aussi le passage de -ïolus à -iolus (I, § 137, i). La langue savante utilise les suffixes inaccentués en les accentuant: -ïcus > -ique, -ïlis > -ile.
2^ Substitution. Le diminutif -ùlus a été remplacé par -ellus. Pour annulus, catulus on dit dans le latin vulgaire annellus, catellus.
3^ Élargissement. Les suffixes -bïlis et -eu lu s se retrouvent en français, augmentés de la voyelle précédente: -abilis ) -able, -aculus ) -ail.
136. Suffixes accentués. Un certain nombre des suffixes accentués que possédait le latin classique, ont disparu; citons -ëla, -ullus, -en us, -un us, -an eus, -ineus, -on eus, -ïcus, -îicus, -bundus, -lentus, etc.; rappelons que quelques-uns de ces suffixes se retrouvent dans des mots isolés (candela y vfr. chandeile, serenum } serein, etc.), mais ils ne sont pas devenus producteurs. Ces pertes sont, à tout prendre, peu considérables, et elles ont été largement réparées, surtout par des emprunts et de nouvelles créations françaises. On ne peut guère citer comme formations nouvelles latines que -attus et
-ottus, créées probablement comme formes collatérales de -ittus (§ 220).
137. Les suffixes français d'origine latine se présentent, soit sous une forme populaire, soit sous une forme savante (comp. I, § 140). Sont de formation populaire: -az7/e, -ain, -ance, -as, -eau, -el, eux, etc.; sont de formation savante: -al, -an, -ible, -isme, -iste, -ose, etc. Parfois le même suffixe se présente sous une forme double: -ain et -an, -el et -al, -é et -at, -eux et -ose; parfois le même suffixe s'emploie dans la formation populaire et dans la formation savante sans changement de forme: -in.
138. Voici un relevé des français; s'il y a plusieurs forme populaire, ensuite la la forme empruntée:
-(a)bilis > -ahle;
-ace a ) -ace, -asse;
-a ce us > -az, -as;
-aculum ) -ail;
-alla > -aille;
-alis ) -el, al;
-amen > -ain;
-(a)mentum > -ement;
-anea > -agne;
-ans, -antis > -ant;
-antia > -ance;
-anus ) -ain, -an;
-a ri ci us ) -erez;
-aris ) -er;
-a ri us ) -ier, -aire;
-aster ) -âtre;
-a ta ) -ée, -ade.
-aticus ) -âge, -atique;
-atio, -ationis > -aison,
-ation; -atorius > -oir, -atoire; -atum ) -é, -at; -atus > -é, -at, -ado;
suffixes latins qu'on retrouve en formes nous donnons d'abord la forme savante, et en dernier lieu
-attus > -at; -cellus > -ceau
Lius / -ceau; ellus > -el, -eau, -iau en si s > -ois, -ais;
-entia ) -ence -ëta > -eie, -oie, -aie; -etum ) -ei, -oi; -ia ) -ie, -ia; -ianus > -ien; -ibilis ) -ible; -ï eu lus ) eil; -ïculus ) -il; -ici us, voir -aricius; -Icius ) -iz, -is; -icus > -ic, -ique; -ile > -il;
olus ) -eul, euil;
nus > -in;
se us ) -eis, -ois, -ais;
s m us ) -isme; -issa ) -esse, -isse; -ista > -iste; -ita, -itis ) -ite:
itia > -ece, -ise, -oise, -ice;
itio, -itionis } -ison, -ition
ittus > -et;
itus > -i;
ivus ) -if;
o, -onis > -07?;
or, -oris > -eur;
oria > -oire;
orium > -oir;
-os us > -eux, -ose;
-otio, -otionis > -oison;
-ottus > -ot;
-tas, -tatis ) -té;
-udo, -udinis > -urne, -une;
-umen ) -un;
-ura ) -ure;
-utus ) -u.