‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 21 sur 125 · SUFFIXES LATINS DE FORMATION POPULAIRE · texte numérisé non relu

SUFFIXES LATINS DE FORMATION POPULAIRE

139. Voici un relevé des suffixes que nous allons étudier dans ce chapitre: -able, -âge, -agne, -aie, -ail, -aille, -ain, -ais, •aison, -ance, -and, -ange, -ant, -as, -asse (-ace), at, -âtre, -ceau, -é, -eau, -eé, -ée, -eil, -eille, -eise, -el, -elle, -ement, -er, -eresse, -eret, -esse, -et, -ette, -euil, -eul, -eur, -eux, -euse, -i, -iau, -ice, -ie, -ien, -ier, -ière, -if, -il, -ille, -in, -ine, -is, -ise, -ison, -oir, -oire, -ois, -oison, -on, -ot, -ote (-otte), -té, -u, -urne, -un, -une, -ure.

140. ABLE remonte au lat. -abilis. Ex.: amabilem > vfr. amable, d'où aimable (I, § 298,2); rationabilem > vfr. raisnable, remplacé par raisonnable (refait sur raison). L'emploi de -able s'est beaucoup étendu en gallo-roman où il peut se joindre à n'importe quel verbe. Ajoutons qu'il remplace -ibilis (§ 319) et -ubilis:

Credibilis ( > it. credibile), remplacé en vfr. par creable qui devient croyable. On avait autrefois le doublet savant crédible.

Vendibilis (>it. vendibile, esp. vendible) est remplacé en fr. par vendable.

Visibilis est remplacé en vfr. par feaWe, voijable, qui cède la place au mot d'emprunt visible, dont on trouve des exemples dès le XIP siècle.

Remarque. La vraie forme du suffixe latin est -bïiis; la voyelle précédente appartient au thème: ama-bilis, credi-hilis. En français le suffixe est devenu -able: louer — loii-able, et il est peu correct et assez pédant de donner, comme font plusieurs grammairiens, une forme française -Me.

141. Le suffixe -able a joué un rôle important en français, et il est resté fécond juscju'à nos jours. Il se joint ordinairement au thème du participe présent, rarement aux thèmes nominaux.

P Dérivés de verbes: Adorable, blâmable, désirable, vfr. merilable; amortissable, bannissable, chérissable, guérissable, haïssable, punissable; croyable, prenable, buvable, recevable, reconnaissable ; secourable, serviable, sortable, tenable. Les créations modernes sont nombreuses: abattable, abolissable. abrogeable, assurable, brevetable, capitalisable, civilisable^ dirigeable, discutable, formulable, impressionnable, organisable, simplifiable, etc.

2^ Dérivés de substantifs: Charitable, carrossable, corvéable, dommageable, équitable, mainmortable, pitoyable, véritable, viable. La langue moderne attache rarement -able à un thème nominal; notons les créations isolées clubbable (Rigaud), cyclable véhiculable. On trouve au moyen âge : amistable, angoissable, bontable, charnable (charnel), enginable (plein de talent), liontable (ayant honte), mensongeable (menteur), piteable (plein de pitié), soufraitable (malheureux), toiirmentable (plein de tourments), tristable (triste), vertuable (valeureux).

Remarque. Il est parfois difficile de décider si un mot en -able est formé d'un thème verbal ou nominal. Ainsi l'ancien merveillable, dont se sert encore Robert Garnier, et qui voulait dire 'merveilleux', 'étonnant', peut être tiré aussi bien du substantif merveille que du verbe merveillier.

142. Signification. Dans la langue moderne le suffixe -able a le plus souvent un sens passif (désirable, qui mérite d'être désiré), rarement un sens actif (dommageable, qui fait du mal; secourable, qui secourt). Quant aux dérivés nouveaux, le sens passif y règne seul: discutable signifie ce qui peut être discuté, et il serait impossible de lui prêter le sens de: qui discute. Il en était autrement dans la vieille langue, où -able exprimait une possibilité active, tout aussi bien qu'une possibilité passive.

143. Sens actif. Le sens actif se trouve régulièrement et nécessairement dans les dérivés des verbes intransitifs et, en outre, dans les dérivés des verbes transitifs, surtout dans la vieille langue.

1^ Dérivés de verbes intransitifs: convenable, courable, du-

rable, périssable, semblable, sortable, valable, etc. La vieille langue avait encore consentable (complice), decheable (caduc), mourable (R. Garnier), pechable (enclin à pécher). On ne forme plus dans la langue moderne de dérivés en -able de verbes intransitifs.

2^ Dérivés de verbes transitifs. Dans la vieille langue, ces dérivés présentaient souvent le sens actif; en voici quelques exemples:

Acomplissable, qui accomplit.

Aidable, qui aide, qui est prêt à aider; ce sens est général encore au XVP siècle.

Arrosable, qui arrose. Rustebuef (éd. Jubinal II, 97) parle d'une arrousable fontaine.

Buvable (beuvable), qui boit, buveur (voir Godefroy).

Decevable, qui déçoit, trompeur. Dans un vieux glossaire, ce mot traduit le latin fallax. Les anciens poètes regrettaient souvent la fortune decevable.

Deduisable, qui déduit, charmant: des jardins deduisables.

Despendable, qui »despent« (dépense), prodigue; c'était le contraire de eschars.

Empeschable, qui empêche ou gêne; on trouve dans la farce de Patelin: Tels gens qui sont si empeschables (v. 651).

Espargnable, qui épargne, économe, ménager: Ceuls qui furent espargnable (Deschamps, Œuvres complètes, VI, 165).

Muable, qui change, changeant, éphémère.

Parlable, qui parle; puis porte-parole, négociateur.

Pechable, qui pêche. On disait autrefois ons pechables pour un 'pécheur'.

Punissable, qui punit, punisseur: Justice est la fort dure et pugnissable (E. Deschamps, Œuvres complètes, VII, 79).

Ravissable, qui ravit, ravissant, violent.

144. On ne forme plus de dérivés en -able avec une signilication active. Quant aux dérivés anciens, la langue moderne, en tant qu'elle les conserve, leur prête ordinairement un sens passif: aidable, qui peut être aidé; arrosable, qui peut être arrosé; buvable, qui peut être bu; decevable, qui peut être trompé, etc. Le sens actif a été conservé dans comptable, contribuable, effroijable, épouvantable, pitoyable, redevable, secourable, ser viable.

Remarquk. Le sens actif se trouve aussi dans quelques mots de formation savante: délectable, re.s/)onsa/)/e, solvahle.

145. Sens passif. Dans la langue moderne, le sens passif se trouve régulièrement dans les dérivés des verbes transitifs: accusable, adorable, hastonnahîe, hrisable, chevaiichable, déchiffrable, éviiable, exploitable^ guérissable, multipliable, recommandable, supportable, etc. Ajoutons quelques mots qui n'ont pas survécu au moyen Age: guer(re)donable (digne d'être récompensé); veable ou voyable, remplacé par visible.

146. La vieille langue présente un certain nombre d'adjectifs qui avaient en même temps le sens actif et le sens passif; en voici quelques exemples:

Acomplissable. P Qui accomplit: Tes fins Artus . . . sera accomplissables de la table reonde que tu as fondée (Merlin, l, 131). 2^ Ce qui doit être accompli (voir Godefroy).

Agréable. P Qui agrée ou consent; on disait par ex. être agréable d'un fait. 2^ Qui est agréé.

Défendable. P Qui défend, défensif : armes défendables (Joinville, § 94). 2^ Qui peut être défendu: uns chastiaus défendables.

Defensable. Mêmes significations que le mot précédent. On parlait de gent defensable (R. de Glary), armure defensable, guerre defensable et de murs defensables, villes defensables, etc.

Entendable. 1^ Qui entend, comprend; intelligent: une beste entendable (Ph. de Thaun, Bestiaire, v. 693), uns enfes entendables, etc. 2^ Qui est entendu, qui peut être compris; intelligible: une rime entendable, une parole entendable.

Gémissable. P Qui gémit; gémissant (voir Godefroy). 2^ Qui mérite d'être déploré; déplorable: Gémissable Porcie (R. Garnier, Porcie, v. 1820).

Sachable. 1^ Qui sait: un homme sachable. 2^ Qui peut être su, qu'on peut connaître (= scibilis; voir Godefroy).

Tenable. P Qui tient, solide, ferme; qui possède: une mémoire tenable, estre tenable de la vile. 2^ Qui peut être tenu, défendu : la ville n estait mie tenable contre une telle puissance (Froissart).

La langue moderne n'a pas conservé cette signification à double entente; c'est le sens passif qui l'emporte. Notons pourtant les deux adjectifs suivants:

Flottable. 1« Qui flolle, qui peut flotter: du bois flottable. 2^ Qui peut être flotté, où on peut faire flotter du bois: une rivière flottable.

Pitoyable. P Qui a de la pitié: un regard pitoyable. 2^ Qui est digne de pitié: quels pitoyables vers! (Boileau, Épître X.)

ACE, voir § 178.

ACHE, voir § 182, Rem.

147. AGE remoiile à -aticus ou -aticum: silvaticus } sauvage, lunaticus > vfr. lunage, vi aticum > voyage, sequaticus > vfr. evage, etc. On forme beaucoup de nouveaux dérivés en latin vulgaire: for m aticus > formage > fromage, aetaticum > eage, âge, -^baron aticum > vfr. barnage.

Formes élargies. A côté de -âge, on trouve -dage dans marivaudage, de Marivaux (voir § 88), et -tage dans agiotage, numérotage (voir § 417).

Cas isolés. Plusieurs mots présentent une terminaison -âge qui n'a rien à faire avec le suffixe -âge; notons image < vfr. imàgene (I, § 327,2) < imagine m.

148. Le suffixe -âge a élé très productif en français. Dans l'ancienne langue il se joignait aux noms (substantifs et adjectifs) et quelquefois aux verbes: Honte — hontage, ombre — ombrage, vis — visage; chetif — chetivage, mal — malage ; marier — mariage, etc. Dans la langue moderne -âge ne s'ajoute qu'aux thèmes verbaux: Bavardage, bouquinage, brunissage, entoilage, numérotage, réglage, remorquage, remplissage ; blackboulage, boycottage, drainage, flirtage, reportage, skatinage, etc.

Remarque. Dans quelques cas, les créations modernes en -ayc ne remontent pas à un thème verbal mais sont dues à une sorte d'analogie proportionnelle. Factage ne vient pas de facter, un tel verbe n'e.xiste pas; mais comme on avait laveur — lavage, loueur — louage, etc., l'analogie a créé /'adage à côté de facteur. D'une manière pareille s'explique pourcentage. Marivaudage paraît provenir directement de Marivaux (§ 88); le verbe marivauder est une formation postérieure.

149. Emploi. A l'origine -âge formait des adjectifs et des substantifs.

P Adjectifs en -âge. On disait au moyen âge: chant ramage, endroit ombrage, poisson marage, rat evage, tens yvernage (Am-

broise, La guerre sainte, v. 3508), etc. La langue moderne n'a conservé que deux adjectifs en -âge: sauvage et volage, qui tous les deux remontent au latin; les autres ont disparu ou sont devenus des substantifs.

2^ Substantifs en -âge. Au moyen âge on désignait à l'aide de -âge et des personnes et des choses (-aticum); le message était aussi bien l'homme envoyé (missaticus) que la chose envoyée (missaticum); depuis longtemps -âge ne désigne que des choses.

150. Signification. Le suffixe -aticus exprime surtout une idée d'appartenance: silvaticus, ce qui est propre (appartient) aux forêts. Cette idée a évolué de plusieurs manières en français, mais elle se retrouve au fond des différentes significations qu'on attribue maintenant à -âge. Dans la langue moderne, ce suffixe désigne:

1^ Une collection d'objets de même espèce : branchage, feuillage, herbage, nuage, pelage, plumage, etc. Le sens collectif se retrouve aussi dans courage, langage, personnage, visage, où -âge exprime l'ensemble des qualités qui constituent et caractérisent le nom.

2^ Un état: apprentissage, esclavage, servage, veuvage: vfr. nialage.

Remarque. Il est curieux d'examiner un mot tel que l'ancien barnage (remplacé par la forme refaite baronnagé). II signifie ,1e corps des barons', une assemblée de barons, ou l'état (la dignité, la puissance) du baron; il réunit ainsi les deux premières significations.

3^ Une action ou le résultat (le produit) de cette action: blanchissage, bouquinage, brigandage, factage, monnayage, pèlerinage, raccommodage. Cette signification est propre à tous les dérivés modernes, qui, nous l'avons déjà dit, remontent exclusivement à des thèmes verbaux.

151. AGNE reproduit le latin -anea, neutre pluriel de -an eu s: interanea > vfr. entragne, camp anea > Champagne, monta ne a > montagne; pedanea ) vfr. peagne. Ce suffixe, mort maintenant, n'était guère productif dans la vieille langue; comme formation nouvelle on ne saurait citer que ovragne (ouvrage). Sur le rapport entre -agne et -aigne, voir I, § 229,4, Rem.

152. AIE remonte au latin -eta, pluriel de -etum, qui désigne une collection de végétaux, une plantation: arboretum, olive tu m, cannetum, pal me tu m, etc. La terminaison -eta donne en français -eie, d'où régulièrement -oie, conservé dans charmoie et ormoie; dans tous les autres mots -oie passe à -aie (I, § 159).

Forme élargie. A côté de -aie on trouve -eraie (§ 388).

Remarque. A côté de -eie, -oie, on avait au moyen âge -ei, -oi, qui remonte au singulier -etum: alisoi, alnoi, aiibroi, chaumoi, erboi, espinoi, fangoi, gravai, perroi, rosoi, sablonoi (terre couverte de sable), sapinoi. Cette terminaison masculine, remplacée dans les dérivés des noms d'arbres par -oie, -aie, n'existe de nos jours que dans écofroi ou écofrai (de écofier) et gravois, mauvaise graphie pour gravoi; rappelons aussi les noms de lieu Fontenoy, Aiilna^, Châtenag.

153. Voici les exemples les plus importants du suffixe -aie: Aiinaie (autrefois aulnaie), vfr. boulaie (dér. de boni, primitif de bouleau; cf. I, § 4), cannaie, châtaigneraie^ chênaie, épinaie, fougeraie, foutelaie (dér. de fouteau), frênaie, futaie, houssaie (dér. de houx), jonchaie, ormaie, oseraie, roseraie, saulaie, saussaie (dér. de saux, saule), tremblaie.

Cas isolés. Pour les arbres fruitiers, il y a hésitation; -aie s'ajoute tantôt au nom du fruit, tantôt au nom de l'arbre. On trouve d'un côté cerisaie, olivaie, poiraie, et de l'autre châtaigneraie, pommeraie et au moyen âge figueroie (remplacé maintenant par figuerie). On hésite entre prunaie et prunelaie (pour pruneraie). Quant à coudraie, il dérive de coudre, qui s'employait autrefois pour coudrier.

154. AIL est un suffixe populaire qui remonte à -aculum (ou à -alium): gubernaculum > gouvernail; *berbicalium ) bergeail, remplacé par bercail (I, § 68). Il était assez productif au moyen âge et formait de nombreux dérivés de thèmes verbaux, rarement de thèmes nominaux : afermail (fermoir), afichail (agrafe), afublail (vêtement), aiguail (rosée), alumail (mèche), amorsail (amorce), atachail (attache), bersail (cible), cordait (corde), mirait (miroir), terrait (retranchement de terre). La langue actuelle possède aiguail, aspirait, attirail, bâtait, bercail, épouvantait, éventail, fermait, plumait, soupirail, vantait.

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