Signification
P Et (-elle) est devenu le suffixe diminutif par excellence; il l'emporte même sur eau (§ 196). Il était très employé déjà au moj'en âge; rappelons comme exemple la strophe d'Aizcassin et Nicolete, citée au § 117. Encore au temps de la Renaissance les formes en -et, -ette étaient très répandues, et la poésie populaire en fait toujours un large emploi. Voici pour finir quelques exemples montrant l'emploi que fait la langue littéraire moderne des diminutifs en -et: Demain matin, dès laubette, les rédifs . . . feront tapages (P. Loti, Aziyadé, p. 167). Une leçon de danse donnée par un maître en redingote à sept à huit fillettes ou jeunes filles de dix à seize ans et à tout autant de garçonnets ou de jeunes gens du même âge (P. Bourget, Pastels, p. 238). Sœurette, sœurette, vous n'êtes pas sage (P. Bourget, Pastels, p. 155). J'étais notaire à Rouen, et un peu gêné, non pas pauvre, mais pauvret (G. de Maupassant, Le Rosier de Mme Husson, p. 228). Enfin, elle protégeait, elle, la solide, la robuste, cet être, faible de corps, presque chétif et si simplet, comme elle disait, qu'un enfant de dix ans l'aurait dupé ... (P. Bourget, Le disciple, p. 313).
2^ La signification diminutive a disparu dans les cas où le primitif est mort: alouette, loquet, sommet signifient dans la langue moderne exactement ce qu'on appelait aloue, toc, som au moyen âge.
3^ Dans plusieurs cas le dérivé a pris un sens spécial qui procède du sens diminutif primitif: Double — doublet, livre — livret, œil — œillet, casque— casquette, oreille — oreillette.
4"^ Les dérivés de thèmes verbaux désignent généralement Tobjeti finstrument avec lequel l'action s'accomplit: Claquet, fauchet, foret, jouet, sifflet, soufflet, claquette, écumette, époussetie, lorgnette, mouillette, mouchettes, passette, tournette.
Remarque. Parfois un mot présente des sens différents selon qu'il dérive d un verbe ou d'un nom. Ainsi, à côté de moiichettes, sorte de ciseaux (dér. de moucher), et soufflet, instrument qui sert à souffler, on avait autrefois moucheté, petite mouche, souftet, petit souffle.
225. EUIL remonte au latin -olium ou -oculum. Exemples: caerefolium > cerfeuil, caprifolium > chèvrefeuil, scopulum>*scoculum(I, § 369, i) > écueil Ajoutons orgueil, emprunté de Taha. *urguoli (tiré de urguol) et les substantifs verbaux accueil et recueil. Notre terminaison n'a guère été productive; des rares formations nouvelles citons bouvreuil (de bouvier). Sur les mots oii -euil a été introduit par analogie en remplaçant une autre terminaison, voir le paragraphe suivant.
226. Formations analogiques. Dans un petit nombre de mots, -euil n'est pas étymologique. Euil remplace -eul (§ 227) dans chevreuil, écureuil, linceuil, réseuil, dont les anciennes formes sont chevreul, écureul, linceul, reseul; pour les détails, voir II, § 318. On a dit aussi autrefois berceuil, filleuil, ligneuil, tilleuil, pour berceul, filleul, ligneul, tigneul (§ 227), mais ces formes n'ont pas persisté; -euil n'a été gardé que dans les mots dont le radical ne se terminait pas par un son mouillé ou un (j]. Rappelons aussi fauteuil, pour fauteul, vfr. faldestuel (du germ. faldastuol) et le substantif postverbal deuil (de douloir) dont la forme primitive est duel; on avait aussi autrefois formé veuil à côté de vuel (de vouloir). Euil remplace -eu dans cercueil; voir II, § 320.
227. EUL remonte au suffixe latin -iolum (voir I, § 137, i); c'est une terminaison qui s'est pétrifiée de bonne heure: on la trouve presque exclusivement dans des mots transmis directement du latin. Exemples: Aïeul de aviolum (de a vus), haiseul (cf. baisol; Passion, v. 150) de basiolum (de basium); vfr. champigneul, (cf. it. campignuolo) de campigneolum; épagneul de hispaniolum; /illeul de filiolum; glaïeul de gl ad iolum; ligneul de *lineolum (de Une a); linceul de linteolum; tilleul de til iolum. Cette terminaison a été très peu productive; on ne la trouve que dans un petit nombre de mots nouveaux qui n'ont pas survécu au moyen âge: berceul, forme collatérale de berceau, tiré de bers (II, § 364); frieul,
poêle à frire (dér. de frire); langeai, pièce de laine (dér. de lange); poigneul, sorte de mesure (dér. de poigne).
228. Dans plusieurs mots, -eul a parfois cédé la place à d'autres terminaisons.
1^ Eul a été supplanté par -euil; voir § 226.
2^ Eul a été supplanté par -et dans creuseul devenu creuset (§ 222).
3^ Eul s'est réduit en -eu dans moyeul, devenu moyeu, probablement sous l'influence du pluriel moyeux (II, § 316).
229. EUR, autrefois OUR (I, § 183), terminaison qui indique des noms abstraits, remonte au lat. -orem: calorem ) chaleur ^ dolorem ) douleur, lento rem > lenteur, etc. Ce suffixe a été très productif. On trouve des formations nouvelles déjà dans le latin vulgaire (lucorem ) lueur); elles sont nombreuses en français, où elles ont ordinairement pour base un adjectif.
P Exemples propres au vieux français: Baldour (hardiesse), frerour, folour, irour, radour, tristour, verour ou voirour (vérité).
2^ Exemples de la langue moderne: Ampleur, blancheur, douceur, épaisseur, froideur, grandeur, grosseur, laideur, maigreur, minceur, pesanteur, puanteur, sombreur, tiédeur.
Cas isolé. Noirceur est tiré de noir, sous l'influence de noircir.
230. EUR (terminaison des noms d'agent), autrefois -eur ou -ëeur (I, § 268) et plus anciennement -our ou -eour, provient du lat. -orem ou -atorem : Seniorem ) seignour ) seigneur; peccatorem ) pecheour ) pecheeur > pécheur; salvatorem > salveor ) sauveeur ) sauveur. La terminaison -eur a aussi été introduite dans les mots savants: acteur, directeur, facteur, lecteur, etc.
Formations analogiques. La terminaison anglaise -er a été assimilée à -eur: trapper > trappeur. Parfois l'assimilation n'atteint que la prononciation: steamer ) steamer [stimœ:r].
231. Le suffixe -eur a été extrêmement productif; c'est maintenant le suffixe général des noms d'agent. Originairement il
ne s'ajoutait qu'aux thèmes verbaux; mais, dès la fin du moyen âge, il s'ajoutait aussi aux noms.
P Dérivés de verbes: Accoucheur, allumeur, baigneur, bouquineur, chercheur^ coiffeur, glaneur, etc. Amincisseur, bénisseur, blanchisseur, convertisseur, enchérisseur, fournisseur, polisseur, ravisseur, etc. Acquéreur, coureur, couvreur, entreteneur, menteur, ouvreur, souteneur, etc. Buveur, confiseur, connaisseur, entendeur, entremetteur, faiseur, prometteur, vainqueur, etc.
2^ Dérivés de substantifs: Chroniqueur, enquêteur, farceur, torpilleur.
3^ Des mots nouveaux en -eur se rencontrent à tout moment dans les auteurs modernes. Exemples: déjeuneur (A. P'rance, Histoire comique, p. 228), high-lifeur, phraseur (Maupassant. Fort comme la mort, p. 42), pique-niqueur . Des dérivés en -eur sont aussi extrêmement fréquents dans l'argot: bockeur, cascadeur, chapardeur, chippeur, engueuleur, étouffeur, flancheur, fricoteur, gambilleur, gobelotteur, luncheur, etc.
232. EUX, pour -eus (I, § 464), plus anciennement -ous (I, § 183), remonte au lat. -osus ; il a été très productif en français où il s'attache surtout aux noms, moins fréquemment aux verbes ; il a aussi été introduit dans les mots savants.
P Dérivés de substantifs: Avantageux, boueux, chanceux, courageux, dangereux, douloureux (§ 58), fiévreux (cf. § 59), haineux, heureux, joyeux, merveilleux, etc.
2^ Dérivés d'adjectifs. On disait au moyen âge chaitivos, celestios, plantivos.
3^ Dérivés de verbes : Boiteux, chatouilleux, convoiteux, fâcheux.
4^ Mots savants: Belliqueux, calamiteux, défectueux, frauduleux.
Formés élargies. A côté de -eux, on emploie aussi -ineux (§ 413) et -ueux (§ 422).
233. Dans toutes les périodes de la langue on a créé des mots à l'aide du suffixe -eux. C'est pourtant au XVP siècle qu'il était le plus en faveur. Voici quelques exemples curieux de formations nouvelles employées par les poètes de la Pléiade: Animeux, chagrineux, crimineux, encombreux, esclandreux, estoileux, froidureux, gemmeux, massacreux, perleux,
peupIeiiXy roidureiix. Elles sont mortes maintenant ainsi que beaucoup de dérivés médiévaux: mensongeiix, rioteus, vergoyneiis^ etc. Des dérivés nouveaux à l'aide de -eux s'observent jusqu'à nos temps. Restif de la Bretonne a créé loisireiix, spectaciileuXy tempéramenteux, tempêteux. On trouve dans Flaubert: crasseux, mamelon neux, portenteiix, râpeux, tétonneuse, etc. Les formations nouvelles sont surtout fréquentes dans le parler populaire et l'argot: argenteux (Gyp, Professional lover, p. 23), cercleux, communeux (Rictus, Les Soliloques du Pauvre, p. 63), genreux, miséreux, moyenâgeux, talenteux, théâtreux, soireux, etc.