CHAPITRE I
REMARQUES GÉNÉRALES
450. Origine. A l'exception de for- (§ 528) qui vient du germanique, et de ca- (§ 526) qui vient probablement du flamand, tous les préfixes sont d'origine latine. Sur le sort des
-préfixes latins en français il faut remarquer les points suivants:
1^ Préfixes conservés: ad- (a-), bis-, contra-, de-, dis-, ex- (e-), in-, inter-, per-, prse-, pro-, re-, trans-, ultra-.
Remarque. Parfois le préfixe s'est fondu avec le radical et n'est plus reconnaissable: le mot est devenu simple. Exemples: adjutare > aider, impie re > emplir, retorta > riorte.
2^ Préfixes morts: ab-, ante-, cum-, ob-, post-, se-, sub-.
Remarque. Plusieurs des préfixes morts se retrouvent dans des mots composés: ancêtre (antecessor), antaii (ante annum), coudre (consuere), puîné (post -|- natum), sevrer (separare).
3^ Les pertes ont été réparées par l'emploi d'adverbes comme préfixes: foris, inde, minus, non, par des créations nouvelles: abante, et par des emprunts soit aux langues étrangères, soit, dans la période moderne, au latin classique (§ 502 ss.).
451, Doublets. Le même préfixe se présente parfois sous deux formes différentes, selon qu'il se trouve dans un mot
héréditaire ou dans un mot savant: a-—ad-^ dé(s) — dis-, é — ex-, en — in-, pour — pro-, re — ré-, sur — super-. La phonétique syntaxique (I, § 112) ainsi que les exigences de l'orthographe donnent aussi naissance à des doublets. Voici les cas principaux:
P Le s final s'amuït devant une consonne (I, § 460) et
reste devant une voyelle; de là les doublets suivants: dé
dés-, mé mes-, bi — bis-, di dis-, tri — tris-, sou sous-.
Exemples: déraison — désavantage; méprise — mésaventure; biden té — bisaïeul; souten ir — sousentendre.
2^ Le / final se vocalise devant une consonne (I, § 342) et reste devant une voyelle ; de là mau à côté de mal. Exemples : maugréer — malavisé.
3^ La consonne finale du préfixe peut être assimilée à la consonne initiale du mot principal; de là con — com, circon — circom, in — im, in — il. Exemples: contenir — comprendre; circonscrire— circompolaire ; indu — imbu; intolérant, inestimable — illégal, illettré.
452. Emploi. Les préfixes se combinent avec des verbes ou des noms, formant ainsi respectivement de nouveaux verbes ou de nouveaux noms.
1^ Préfixe + verbe. Les préfixes qui s'ajoutent aux verbes sont: a-, ad-, bes-, bien-, co-, con-, contre-, des-, dis-, é-, en-, entre-, ex-, for-, (in-), inter-, mé-, (mi-), mal-, outre-, par-, pour-, pré-, pro-, re-, ré-, sous-, sur-, trans-, très-. Exemples: mettre — admettre, commettre, démettre, émettre, permettre, promettre, soumettre, etc.
2^ Préfixe + nom. Les préfixes qui s'ajoutent aux noms sont: ante-, anti-, archi-, avant-, bien- bis-, circon-, cis-, co-, con-, contre-, des-, dis-, e-, entre-, ex-, extra-, (for-), in-, inter-, mal-, mé-, mi-, non-, outre-, par-, plus-, re-, ré-, sous-, sub-, super-, sur-, sus-, trans-, ultra-, vice-.
Remarque. D'ans la plupart des cas le préfixe est à regarder comme un simple adverbe: avant-coureur, contredire, malheureux, etc. Il peut aussi être préposition: contrepoison (comp. § 572). Quelques préfixes fonctionnent alternativement comme adverbe ou préposition; ce sont avant- (§ 465), contre (§ 468), entre (§ 475), par (§ 482), sus (§ 499).
453. Formations parasynthétiques. Parfois on tire d'un nom un mot nouveau en ajoutant en même temps que le préfixe un suffixe verbal ou nominal. C'est le même procédé qui existait en latin: calx — decalcare, cor — accord are, cortex— excorticare, quietus — inquietare, etc.
P Préfixe + nom + suffixe verbal. Cette formation est extrêmement riche et se modèle sur les verbes en -er ou en -ir (voir § 426, 429): balle — déballer, emballer; chaîne — enchaîner; cul — acculer, reculer, éculer; front — affronter; ivre — enivrer; laid — enlaidir; terre — atterrer, enterrer, atterrir; tête — entêter, etc. Notez qu'on ne dit pas haller, chaîner, culer, etc.
2^ Préfixe + nom + suffixe nominal. Cette formation est peu développée. Comme substantifs on peut citer: encablure, encoignure, encolure, envergure, entrecolonnement , etc. Comme adjectifs: antifébrile, souterrain.
454. Soudure. Les préfixes sont bien plus indépendants que les suffixes, ce qui s'explique aisément par le fait que très souvent les préfixes proviennent d'adverbes ou de prépositions. On peut les diviser en deux groupes selon qu'ils n'ont pas d'existence propre (mé- dans méconnaître), ou qu'ils fonctionnent aussi comme des mots indépendants (entre dans entretenir); nous appellerons les premiers inséparables, les autres séparables.
P Préfixes inséparables: bes-, ca-, dé-, dés-, é-, for-, in-, mé-, mes-, mi-, pré-, re-, tre-, vi-, vice-.
2^ Préfixes séparables: à, avant, bien, contre, en, entre, mal, moins^ non, par, plus, pour, sous, sur, sus
455. Il n'y a pas de limite absolue entre les deux groupes; les préfixes peuvent passer de l'un à l'autre. Voici quelques remarques sur ce phénomène:
1^ Les prsepositiones inseparabiles du latin sont ordinairement restées inséparables en français à l'exception de par; on disait en latin perhorridus est, mais en vfr. par est fiers.
2^ Le phénomène appelé »tmesis« et qui était surtout propre au langage poétique — on trouve p. ex. dans Virgile in que ligatus, pour illigatusque — est inconnu au français. Rappelons pourtant une curieuse construction du même genre
qui s'observe dans un texte du XIIP siècle où l'on trouve il re s'en alèrent pour z7 s'en râlèrent (voir § 494).
3^ Dans quelques cas on peut observer la lente soudure de la particule au mot principal ; ainsi s'en fuir est devenu peu à peu s'enfuir; voir § 474, voir aussi nos remarques sur entre (§ 475, i) et re (§ 494).
4^ Dans d'autres cas on peut observer le détachement du préfixe qui peut finir par s'employer d'une manière absolument indépendante comme substantif: un extra^ un ultra.
456. Haplologie. Ce phénomène peu commun est surtout propre à la vieille langue (comp. I, § 515); on l'observe avec entre-, mi-, re-.
P Haplologie de entre-. Exemples : Car au venir sentrocioient et navraient et trébuchaient (Escanor^ v. 4907 — 8). Si s' entrebaisent et saluent {Erec, v. 2351). Qui s'entretolent et guerreient (Besant, v. 769).
2^ Haplologie de mi-. Littré remarque qu'au lieu de: une étoffe mi-fil, mi-coton, on peut dire mi-fil et coton, et il cite un passage de Bonnet où il y a le tissu mi-soie et poils.
3^ Haplologie de re-. Exemples: Uns valles vint ci avant ier Por recoudre et por afetier M'ot aporté un suen sçrcot (Auberee, V. 582). Or se rebaudist et enhaite Li pèlerins (L'Escoufle, V. 6252). Nel pot apeler, Tant ot lo piz et lo cuer enserré De son seignor replaindre et doloser (Mort Aymeri, v. 169). Le bras li ont reloié et bendé (Enfances Ogier, v. 6721).
Remarque, Cette brachylogie est le contraire de celle qu'on trouve dans la phrase juridique burlesque: Les ap et dépendances de Vimmeuble comme il se suit et se comporte (Deschanel, Les déformations de la langue française, p. 199).
457. Changement de préfixe. Ce phénomène est bien moins fréquent que le changement de suffixe (§121 ss.). Il faut noter les points suivants:
1^ Dans quelques mots on trouve en français et déjà dans la vieille langue un autre préfixe qu'en latin classique; le changement doit donc avoir eu lieu déjà en latin vulgaire. Exemples: absconsus — vfr. esco/?s, concorda re — accorder, dedignare — vfr. desdaignier, illuminare — allumer, obd u r a r e — vfr. adiirer.
2^ Dans quelques rares cas le français moderne offre un autre préfixe que la vieille langue : vfr. esrachier — arracher, vfr. profîlure — parfilure, vfr. pourceintre— préceinte.
3^ Un préfixe peut remplacer une syllabe initiale regardée à tort comme un préfixe; comme dans espan (ail. Spanne) devenu empan; citons aussi vfr. engal pour égal (aequalis), vfr. engrot pour égrot (aegrotus), vfr. enspir pour espir (spiritus), vfr. parfont de profundus.
4^ Au moyen âge il y avait parfois hésitation entre deux préfixes. On trouve acoragier — encoragier, adamagier — endamagier, aragier—enragier ; la langue actuelle n'a conservé que les formes avec en-.