PRÉFIXES LATINS D'ORIGINE SAVANTE
502. Les préfixes savants que nous allons étudier sont : ab-, anté-, anti-, archi-, bis-, circon-, cis-, co- (con-, com-), dis-, ex-, extra-, in- (im-), inter-, pro-, ré-, sub-, super-, trans-, ultra-, vice-. A l'exception de ré-, ils ne jouent qu'un rôle relativement modeste dans la langue moderne. Plusieurs d'entre eux appartiennent presque exclusivement à la langue savante, d'autres au contraire ont été adoptés dans la langue courante (extra-), et même dans la langue vulgaire (archi-).
503. AB (lat. ab-) se trouve dans beaucoup de mots savants: abdiquer, absorber, abstinence, abstraction, etc. Comme formation nouvelle on ne saurait citer que abducteur et abduction, tirés du lat. abducere.
Remarque. Le 5 a été restauré par réaction savante dans plusieurs mots tels que absoudre, abstenir (comp. I, § 119).
504. ANTÉ reproduit ante. On le trouve dails des mots empruntés: antécesseur (a n te ce s so rem), anté fixe (antefixa) et dans quelques formations nouvelles:
1^ Anté- + adjectif: antédiluvien, anténuptial, antéhistorique. 2^ Anté- + substantif: anté-version, anté-occupation.
Cas isolé. Anthélix est une combinaison de ante et hélix (cf. § 66).
Formation analogique. Dans antéchrist il y a confusion entre ante- et dvxi- (§ 505); le bas-latin antechristus est pour antichristus < grec dvrixQiOxog. Rabelais écrivait antichrist.
505. ANTI est emprunté du grec dwl. Il marque une opposition et se combine avec des substantifs et des adjectifs. Nous le trouvons dans des mots d'emprunt: antidote (ccrtlôoTog)^ antUogie (dvTikoyla), antipathie (dvTCTiad^ia), etc. et dans des formations nouvelles nombreuses; on en crée à tout moment: J'ai cessé d'être anti-mondain, aussi bien q\i' anti-concierge ou anti-bicycliste. Je ne suis plus particulièrement anti-rien, à force sans doute d'être devenu anti-tout (P. Hervieu, Peints par eux-mêmes, p. 178). Voici quelques-unes des formations que donnent les dictionnaires:
1^ Anti- + substantif: antiarislocrate, antichristianisme, anticrépuscule, antidogmatisme, anti-nature, anti-pape, antipartenaire.
2^ Anti- + adjectif: anti-apoplectique, anti-chrétien, anti-divin, anti-dramatique, anti-fébrile, anti-militaire, anti- rationnel, anti-républicain, anti-social, etc.
Cas isolés. Anti- remplace anté- dans antichambre, formé d'après l'ital. anticamera (Pasquier préférait az;a/7/-c/ia/776re), et antidate; ajoutons les deux termes techniques anticabinet (pièce qui précède un cabinet), et antipied (pied ou patte de devant d'un mammifère). Inversement anti- a été supplanté par anté- dans antéchrist (voir § 504, 2).
506. ARCHI est emprunté de dçxL H se trouve dans des mots d'emprunt: archidiacre {dqxiÔLduovog), archiépiscopal, architriclin et dans plusieurs combinaisons nouvelles : archichancelier, archiduc. Dans le langage familier il est devenu d'un emploi assez étendu; il exprime l'idée du superlatif et se construit avec des substantifs, des adjectifs et des participes passés; pour les exemples, voir II, § 472, 2.
507. BIS ou BI, en latin bis- ou bi-, indique un redoublement: bissextil (bissextilis). Le sens étymologique se retrouve dans les formations françaises. Dans quelques cas où bis- a remplacé bes- (§ 466), elles présentent le sens péjoratif propre à cette forme.
1^ Bis- se combine avec des substantifs: bissac (doublet de besace), bissecteur, bissection, bissoc; avec des adjectifs: bisannuel, biscuit, bissexuel; avec des verbes: bistourner. Il a le sens péjoratif dans biscornu, bistourner.
2^ Bi- s'emploie dans quelques mots savants et techniques: bicarbonate, bidenté, bipède, bivalve.
508. CIRCON (ou CIRCOM devant une labiale) reproduit le latin circum-; on trouve aussi dans des mots plus récents la pure forme latine CIRCUM (cf. I, § 318, i). Cette particule se trouve dans des mots d'emprunt: circonflexe (circumflexus), circonlocution (circumlocutio), circonvenir (circumvenire), circumnavigation (circumnavigatio) et dans quelques combinaisons nouvelles : circompolaire, circumméridien, circumzénithal, circumnavigateur.
509. CIS (lat. cis-) s'emploie dans quelques combinaisons appartenant à la nomenclature géographique : cisalpin, cisjuran, cismoniain, cisleiihan, cispadan, cisrhénan.
510. CO, CON, COM, formes collatérales du même mot; elles indiquent réunion, adjonction.
P CO reproduit le latin co- employé dans coemere, coire, coemptio, cohabitator, etc. Il se combine avec les noms et les verbes : Co -\- substantif: coacquéreur, coaccusé, coassocié, codébiteur, codemandeur, codétenu, coefficient, coétat, cohéritier, coïntéressé, cojouissance, coreligionnaire, cosignataire, etc. — Co -{- verbe : coexister.
2^ CON ou COM devant une labiale est le latin cum-. Il se trouve dans beaucoup de mots d'emprunt: concéder, concorder, concourir, conférer, combattre, commettre, complaindre; confiance, commisération; condigne. Les formations françaises sont peu nombreuses. Le préfixe se combine surtout avec des substantifs: concitoyen, condisciple, confrère, commère, compatriote, compère; rarement avec des verbes: controuver. Notons aussi quelques formations parasynthétiques: concentrer, confronter.
511. DIS est le latin dis-, dont la forme populaire est dé- (§ 469). Il se trouve dans des mots savants tels que discerner, discorde, dissimuler, etc.; dans des mots d'emprunt venant surtout de l'italien: discompte (disconto), discrédit (discredito), disgrâce (disgrazia); dans quelques mots faits sur des modèles étrangers: discourtois (it. discortese), disqualifier (angl. disqualify). Les formations françaises ne sont pas nom-
breuses: discontinuité, dissymétrie (G. Paris, Discours de réception, p. 29), dissemblable.
Remarque. Dans plusieurs cas dis- s'est substitué par réaction savante et étymologique à des-; ainsi on a dit desconvenance, descordance, desculper, avant de dire disconvenance, discordance, disculper.
512. EX, en latin ex-, se trouve dans des mots d'emprunt: excéder (excéder e), exciter (excitare), exclamer (exclamare), exclure (excludere), etc. En français il se joint par un trait d'union à un nom désignant l'état, la profession de quelqu'un pour exprimer que la personne n'est plus dans cet état, dans cette profession: ex-député, ex-laquais, ex-ministre, ex-préfet, ex-roi, etc.; on trouve même des combinaisons comme ex-femme, ex-hôtesse, ex-protecteur, etc. Cet emploi de ex-, qui date de la Révolution, a pénétré profondément dans la langue.
513. EXTRA (en latin extra-) se trouve dans des mots d'emprunt tels que extraordinaire (extraordinarius) et dans des formations nouvelles; il se combine avec des noms soit comme adverbe, soit comme préposition.
P Comme adverbe extra- se combine avec des adjectifs auxquels il donne un sens superlatif: extra-blanc, extra-bon^ extra- fin, extra- fort.
2^ Comme préposition extra- se combine surtout dans la langue savante avec des adjectifs: extra-judiciaire, extra- naturel, extra-personnel, extra-statutaire, extra-utérin.
3^ Combinaison parasynthétique : extravaser.
514. IN reproduit in-: inhabile (inhabilis), injuste (injustus), inquiet (inquietus), etc. On écrit im- devant une labiale : immobile (i m m o b i 1 i s), impair (i m p a r), implacable (im plaça bi lis), et il y a assimilation devant / et r: illégal (i 1 1 e g a 1 i s), illégitime (i 1 1 e g i t i m u s), irrégulier (irregulari s), irréparable (irreparabilis). Les mêmes changements s'observent dans les nouvelles créations: imbuvable, impliable^ improductif, illisible, illogique, irréductible, irrespect, etc. L'assimilation, qu'elle soit orthographique ou phonétique, est de rigueur. On trouve pourtant inreprochable (XY^ siècle) pour irréprochable, et on a dit inlisible à côté de illisible. Le préfixe in- est très
employé surtout depuis le XVIP siècle ; il se combine avec les adjectifs et les participes, rarement avec les verbes.
P In- + substantif: inaltération, incandeur, inconscience, incontinuité, inconviction, inharmonie, ininterruption, insuccès, irrespect. Au temps de la Révolution on poursuivait les impatriotes.
2^ In- + adjectif: improfitable, improtégé, inassorti, inautorisé, inchrétien, incivilisable, inconsolé, inépuisé, inexploré, infumable, inglorieux (A. France, Le mannequin d'osier, p. 243), inintelligent, inofficiel, inversable, invrai (Goncourt, Manette Salomon, p. 368).
3^ In- + verbe : indigérer.
Remarque. Il faut remarquer qu'à côté des combinaisons avec in- on ne trouve pas toujours une forme simple sans in-. Tandis que incroyable dérive de croyable, inusable ne dérive pas d'iisable: c'est une formation négative tirée directement du verbe user.
515. INTER (lat. inter-) se trouve dans quelques mots savants: intercéder (intercedere), interdiction (interdictio) et dans un certain nombre de créations françaises; il se combine surtout avec des adjectifs, moins souvent avec des verbes:
P Inter- + adjectif: intercontinental, interocéanique, intermaxillaire, interparlementaire, interplanétaire.
2^ Inter- -f- substantif: intercommunication, intercourse, interdépendance, interligne.
3^ Inter- + verbe: interjeter, interposer; ajoutons le parasynthétique interfolier.
Doublets. Dans plusieurs mots il y a eu hésitation entre inter- et la forme populaire entre; on a dit autrefois entrevenir, entredit, etc. ; c'est la forme savante qui l'emporte. 'Dans la langue moderne on note les doublets entreposer — interposer, entrevue — interview.
516. PRO (lat. pro) se trouve dans des mots empruntés: procéder, proclamer, procréer, produire, proéminent, etc. et dans quelques rares créations françaises: projeter, proposer (à l'imitation de projicere, proponere).
Formations analogiques. Par réaction savante, pro- a remplacé pour- dans promener, en vfr. pormener, et profil (de l'it. proffilo) qui se prononçait pour fil aux XVP et XVIP siècles.
517. RÉ remonte au lalin re-: régénérer (regenerare), régénération (regeneralio), réparer (reparare), répéter (repetere), réserver (reservare), révolution (révolu tio), etc. Tandis que re- est ordinairement réservé aux mots populaires (§ 486), ré- est surtout propre aux mots savants: récidive, réciproque, rédacteur, réfraction, régulier, répertoire, réserve, rétrograde, révérence, etc., etc.; comp. réception — recevoir, récognition— reconnaître. Dans quelques mots il reproduit l'italien ri-: réussir (ri us cire).
518. Dans les formations françaises, ré- ne s'ajoute qu'aux mots commençant par une voyelle: action — réaction, agir — réagir, etc. (mais gagner — regagner, coin — recoin, etc.). Le point de départ de ces formes se trouve dans des mots d'emprunt comme réintégrer (réintégra re), réitérer (reiterare), qui remontent au moyen âge. Sur leur modèle on créa réadrecier, réaler, réalier, réamener, réestorer, etc., et plus nous nous approchons des temps modernes, plus ces formations deviennent fréquentes. De nos jours, ré- peut s'unir à tout verbe commençant par une voyelle, moins souvent à un nom.
1^ /?é + verbe: réagir, réajourner, réapparaître, réappeler, réargenter, réassurer, réédifier, rééditer, réélire, réhabiliter, réhabituer, réimposer, réimprimer, réoccuper, réorchestrer, réorganiser.
2^ /?é + substantif: réaction, réapparition, réappel, réapposition, réassignation, réélection, réinstallation, réordination, réouverture.
3^ Ré- + adjectif: réactif, rééligible,
519. Concurrence de formes. Sur l'emploi de r(e)- ou rédevant une voyelle, il faut noter les points suivants:
P Parfois les vieilles formes contractées ont été remplacées par des recompositions: vfr. rarmer, maintenant réarmer; vfr. râteler — réatteler.
2^ Souvent on a créé à côté des vieilles formes contractées des recompositions nouvelles offrant le même sens: raccorder — réaccorder, raccrocher — réaccrocher, racquérir — réacquérir, raccommoder —réaccommoder, rajuster — réajuster, rapprendre— réapprendre, rapprovisionner — réapprovisionner, remballer — réemballer, rembarquer — réembarquer, rhabituer— réhabituer.
3^ Dans quelques cas isolés, les doublets en ré- offrent un sens nouveau: rappeler — réappeler, rassurer — réassurer.
520. SUB (lat. sub-) se trouve dans plusieurs mots d'emprunt: subalterne (subalternus), subdivision (subdivisio), subordination (s u b o r d i n a t i o), submerger (s u b m e r g e r e), etc. et dans quelques combinaisons nouvelles: subdéléguer, subdiviser, subordonner. Il forme surtout des adjectifs parasynthétiques: sub-alpin, sub-brachien, sub-lunaire, sub-tropical, etc.
521. SUPER (lat. super-) se trouve dans quelques mots empruntés: superflu, superposition, etc. et dans un petit nombre de formations françaises: superflu, superposer.
522. TRANS, forme savante de très- (§ 500), se trouve dans des mots d'emprunt: transaction (transactio), transflgurer (transfigurare), etc. et dans quelques créations nouvelles. Il se combine surtout avec des adjectifs : transatlantique, transcontinental, transdanubien, et moins souvent avec des verbes: transpercer, transposer, transsuder, transvider.
Remarque. Quelques-uns des mots savants commençant par trans ont remplacé d'anciennes formes avec très: avant de dire transformer, transplanter, on a dit tresformer, tresplanter.
523. ULTRA, doublet savant de outre (§ 481), a pris un développement marqué dans la langue moderne. Il se combine ordinairement avec des adjectifs: ultra- libéral, ultra- montain, ultra-radical, ultra- royaliste, ultra-violet. On trouve aussi ultramontanisme, ultra-montaniser. Comp. § 455, 4.
524. VICE reproduit le latin vice- (sur le doublet vi-, voir § 501). Il se combine avec des substantifs: vice-amiral, viceamirauté, vice- chancelier, vice-consul, vice-président, vice-présidence, vice-roi, etc.