COMPOSITION PAR PHRASES
573. Des phrases entières, pas trop longues, se soudent de manière à pouvoir s'employer comme des mots simples; elles fonctionnent ordinairement comme des substantifs et parfois comme des particules. On peut diviser ces composés en deux groupes. Le premier comprend les compositions ordinaires faites sur le modèle de perce-neige, de laissez-passer, etc. et quelques locutions verbales figées telles que naguère, cependant; l'autre comprend les phrases de toute sorte employées accidentellement comme des substantifs. On sait que tout mot simple peut s'employer comme substantif: un pourquoi, un mais, un moi, etc., et il en est de même de beaucoup de phrases; qu'en dira-t-on devient facilement synonyme de » l'opinion publique*: de là une tournure telle que je m'en fiche du qu'en dira-t-on. Ce dernier exemple ne nous offre ni un vrai composé, ni une locution verbale figée, mais seulement un emploi substantif fortuit. Il faut pourtant remarquer qu'il n'y a pas entre les trois étapes indiquées de limites fixes et sûres; elles se confondent imperceptiblement.
Remarque. On peut employer comme des substantifs non seulement des phrases entières, mais aussi des bouts de phrases, des combinaisons fortuites de mots, des expressions toutes faites, des fragments quelconques. Ainsi tous les jours se prend substantivement pour désigner ce qui se fait tous les jours. Sainte-Beuve écrit: Leur conversation ne portait pas au-delà d'un cercle borné; leur tous les jours était assez ordinaire {Port-Royal, VI, 267). Voici un autre exemple où la locution autour Ze jour est substantivée: Son œuvre est un au jour le jour captivant en perpétuelle trémulation (Emile Magne, Scarron et son milieu. Paris, 1905. P. 15).
574. IMPÉRA.TIF -}- RÉGIME DIRECT. Le vcrbe peut être au singulier, ce qui est l'ordinaire, ou au pluriel.
P Verbe au singulier: Abat-jour, bouche-trou, brise-glace, brûle-gueule, cache-nez, coupe-bourse, coupe-gorge, crève-cœur, cure-dent, fainéant (cf. II, § 153, i), garde-manger, gâte-sauce, gratte-papier, licol (cf. I, § 271,2), passeport, perce-neige, perceoreille, pèse-lettres, porte-plume, pousse-café, prête-nom, serrepapier, tire-bouchon, trouble-fête, etc. Ajoutons tocsin emprunté du prov. toca senh, proprement: touche la cloche (signum).
2^ Verbe au pluriel: Lâchez-tout, regardez-moi, rendez-vous.
575. On a émis plusieurs opinions sur la forme du verbe employé dans des composés tels que perce-neige, porte-feuille, abat-jour, cités au paragraphe précédent. Après les démonstrations lumineuses d'Arsène Darmesteter, tout le monde, ou à peu près, est maintenant d'accord pour y voir un impératif primitif. Il faut pourtant ajouter que de nos jours on n'a plus une idée bien nette de la forme employée, le sens de l'impératif s'étant effacé peu à peu. Pour un Français de nos jours, un porte-plume est tout simplement un instrument qui porte la plume et non pas un instrument auquel on dit: porte (la) plume; l'ancienne désignation si vivante et si pittoresque a ainsi absolument changé de caractère, et la nouvelle manière de voir a influencé l'orthographe qui, dans les cas où l'impératif diffère du présent de l'indicatif, admet celle du dernier temps: abat-jour. Nous citerons maintenant quelques considérations qui plaident en faveur de l'hypothèse de l'impératif:
1^ On avait au moyen âge une conception très nette de la forme verbale employée; qu'on s'accordât à y voir un impératif, c'est ce que montre la traduction latine de plusieurs noms propres français que nous trouvons dans les documents juridiques. On y rencontre par exemple: Tenegaudia, Pendelupum, Beroldus Firma hostium, Johannes Gayta podium, Haymericus Fac malum, Silvester Pela vicinum.
2^ Dans la vieille langue on trouve des composés qui présentent un impératif indubitable. Exemples: Boi Vauwe, Martin clo mes oeulz, Uguignon fai mi boire, Poincheval, Martin Boivin, Robert Fieramort, Garin TorcuL Les verbes qui entrent
dans ces composés se terminent à la troisième pers. sing. du présent de l'indicatif par un t.
3° Plusieurs expressions d'une date plus récente contiennent également un impératif indubitable. Nous citerons d'abord les compositions où le verbe est un pluriel: un rendez-vous, un îaissez-passer, etc. ; puis quelques mots où le verbe est au singulier, mais où il est impossible de se méprendre sur la forme employée: Trousse-ta-queue (ancien nom propre); le sire de Ficheton-camp; un ouvrage fait à la va vite, à la va-te- faire- fiche. De telles formations sont fréquentes dans l'argot et les patois. Les paysans du Jura donnent le nom de tiens-toi-bien aux petits chariots où l'enfant apprend à marcher.
4^ Nous ajoutons enfin quelques formations analogues avec impératif et vocatif, que fournissent les autres langues romanes. On dit en espagnol: un Hazmereïr (un »fais-moi rire«, bouffon), Tentemozo (un »tiens-toi garçon«, appui); en italien: un bevilacqua (un »boi l'eau «, buveur d'eau), un rompicapo (un »romps la tête«, trouble-fête); en roumain: frige-linte (un »frit lentilles «, mauvais cuisinier, un homme de peu de valeur), perde-véra (un »perd printemps «, qui ne fait rien dans la saison du travail), stramba-lemne (un »tord bûches «, homme très fort); des mots correspondants se trouvent en rhéto-roman. 5^ Cette manière de formation n'est pas non plus inconnue aux langues germaniques et Scandinaves. Exemples anglais: hreakfast, draw-back, look-out, pick-pocket, picMooth (ou toothpick); Hackwood, Makepeace. Exemples allemands: Kehraus, Kehrum, Kehr-dich-nicht-dran, Reissaus, Rûhrmichnichtan, Stelldichein, Thunichtgut. Exemples danois: Rivihjel, Pasop, Slukefter, Korom, Ole Lukôje, Tagfat.
6^ A l'imitation des composés avec un impératif on a créé en latin les mots tels que fac-similé, fac totum, noli me tangere, nota bene, vade mecum.
576. Après cette petite excursion explicative nous revenons à nos composés sur l'emploi desquels il faut encore dire un mot.
1^ Au moyen âge ils s'employaient souvent comme noms propres: Hochecome, Labourebien, Chasseleu (II, § 377, Rem.), Perce-forest, etc. Plusieurs de ces noms sont conservés jusqu'à nos jours: Boileau, Pisseleu.
2^ Au temps de la Renaissance ils fourmillent chez les poètes de la Pléiade, comme chez Rabelais; les poètes emploient ordinairement nos composés verbaux comme épithètes. Ronsard chante le sommeil ocieux, chasse-souci, l'amour porte-brandon, le vent chasse-nue , ou ébranle-rocher, etc. Voici quelques remarques plus détaillées tirées de l'étude approfondie d'Arsène Darmesteter sur les mots composés (p. 217): Dans Du Bartas on recueille à pleines mains des composés avec l'impératif: le sommeil abrège-nuits, chasse-soins, chasseennui; la guerre aime-pleurs, brusle-hostel, casse-loix, casse-mœurs, rase-forts, fauche-ennemis, verse-sang, etc.; l'amour domte-orgueil, emble-cœur, traîne - peuple ; le Christ domte- enfer, domte-péché, domte-mort; le printemps porte-fleurs; Abraham domte-ennui, guide-espoir, sèche-pleurs; le ciel porte- flambeaux ; le pin baisenue, le contre fend-guéret, etc.; »Le feu donne-clarté, porte-chaud, jette-flamme, source de mouvement, chasse- ordure, donne-âme (Semaine, II); Phébus aux cheveux d'or, Apollon donne-honneurs, donne- âme, porte -jour, soutien des grands seigneurs, Aime-sucs, aime-vers, tes routes sont bornées . . . .« (id., IV); »Herme guide-navire, Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre^ (id., ibid.J, »et Phœbe verse-froid, verse-humeur, borne-mois^ (id., ibid.); »son ventre (à l'araignée) engend/e-estain, crache-fil, portelaine« (id., VII).
577. Impératif + vocatif. Dans quelques cas le nom qui suit le verbe n'est pas à regarder comme le régime direct. Tandis que tire-bouchon est un instrument qui sert à tirer le bouchon d'une bouteille, et qui doit son nom à l'exhortation directe : tire-moi le bouchon, le mot dialectal gobe-mouton (nom d'une pâture donnée au mouton) doit se décomposer d'une toute autre manière: mouton n'est pas un régime de gobe, mais un complément ajouté pour indiquer à qui l'ordre s'adresse; gobemouton veut ainsi dire: Gobe-moi ça, mouton. Les exemples de celte composition ne sont pas nombreux, et ils appartiennent presque tous au parler provincial:
Broute-biquette, nom du chèvrefeuille dans le Maine.
Gratte-boesse, espèce de pinceau dont se servent les doreurs; boesse est une forme dialectale de brosse.
Morgeline, nom d'une plante aimée des poules; geline est le latin gallina.
Pique-poule^ nom d'un raisin aimé des poules. Porte-chaise, ancien nom de la chaise à porteur (ne pas confondre avec porte-chaise, porteur de chaise).
578. Pour finir, nous citerons un certain nombre d'autres composés où entre un impératif, suivi de quelque complément qui n'est ni un régime direct ni un vocatif:
P L'impératif peut être accompagné d'un complément adverbial ou d'un régime indirect: boute- en -train, chie-en-lit, croquembouche , meurt -de -faim, pince -sans -rire, pissenlit, revenez-y, touche- à-tout, tourne-à-gauche (outil de charpentier).
2^ L'impératif peut être suivi d'un infinitif: un laissez-passer.
3^ L'impératif peut être suivi d'un autre impératif. On disait dans la vieille langue chante-fable (récit mêlé de chansons, ouvrage où l'on chante et fable), dorveille ou dormeveille, état d'assoupissement, plore-chante (titre d'un petit poème moral). Rappelons pour la langue moderne chassez - croisez, chassez -déchassez (pas de danse), tire-laisse, tournevire, va-etvient.
Remarque. Nous ne citons pas ici chante-pleure. Les dictionnaires disent que cet instrument est ainsi nommé parce que le liquide en coulant chante et pleure; au point de vue historique le mot devrait donc s'analyser comme un composé de deux impératifs. Il est cependant probable que chante-pleure doit sa forme à une étymologie populaire (comp. I, § 528) et n'a rien à faire avec chanter et pleurer; la forme primitive paraît être chatte-pelleuse, nom dialectal de la chenille à laquelle on a comparé pittoresquement le tuyau de l'entonnoir; chatte-pelleuse est devenu chante-pelleuse (Palsgrave) ou chattepelleure (I, § 360), d'où enfin chante-pleure.
4" Citons à part les quelques mots où l'impératif est redoublé: cache- cache, passe-passe, vire-vire.
579. Des propositions entières peuvent devenir des substantifs qui expriment l'idée que la proposition contenait dans son ensemble (L. Lindberg). Ces propositions peuvent être des exclamations, des questions, des souhaits, des commandements ou de simples phrases énonciatives. Elles fonctionnent ou comme substantifs ou comme adverbes.
P Substantifs:
Quantès est pour quand est-ce; ce mot est employé dans la locution payer son quantès et désigne ordinairement le vin que
doit payer l'ouvrier nouvellement embauché à ses camarades. C'est donc proprement une interrogation: quand est-ce qu'un tel paiera sa bienvenue?
Simagrée, probablement pour si m'agrée (cela me plaît ainsi).
Sot-V y-laisse, morceau délicat de la volaille, qui se trouve de chaque côté au-dessus du croupion.
Vademanque, déficit.
Vasistas^ petit carreau de fenêtre; emprunté de l'ail, was ist das.
Remarque. Il faut aussi citer adieu qui est une abréviation de la locution à Dieu soyez, ancien salut de rencontre ou de congé: A Dieu soyez, ma popine (G. Paris, Chansons du XV^ siècle, p. 9).
2^ Adverbes. Dans quelques cas isolés, on a attribué à une phrase, directe ou absolue, la fonction d'un adverbe. Exemples:
Cependant, pour ce pendant.
Naguère, pour /l'a guère, vieille construction française; on dit maintenant il n^y a guère (de temps).
Nonobstant, pour non obstant; comp. le latin non obstante.
Peut-être; au moyen âge on disait plutôt puet cel estre, cela peut être; comp. en danois kanske, màske.
Pièça, pour pièce a, il y a une pièce de temps.
Tel heure est; cette phrase s'employait au moyen âge au sens de souvent.
Remarque. Une phrase figée ne s'emploie presque jamais en français comme adjectif. Il en est autrement de l'anglais, comme le montrent les exemples suivants: With an I-turn-the-crank-of-the-universe air (Lowell). A Utile man with a say-nothing-to-me sort of countenance (Dickens). A she-won't sort of Utile person (Meredith). Comp. O. Jespersen, Groivth and structure of the English Language.
580. Nous citerons en suite une série d'exemples montrant l'emploi accidentel d'une phrase comme substantif:
A quoi bon? — Déjà Và-quoibon désabusé des fatalistes vient à ses lèvres (L. Bocquet, Albert Samain, p. 50).
Ce que je m'en fiche. — Ta force, mon cruel chéri, elle est justement dans ton dédain, dans ton: ce que je m'en fiche (Lavedan, Vieux marcheur, p. 92).
Cest selon. — Il y a du c'est selon.
Comme il faut. — Il respecte toujours le comme il faut. Un homme comme il faut. Une opinion comme il faut.
Faire le faut. — Comme c'étoit un faire le faut, nous prîmes bien-tôt notre résolution (F. Léguât, Voyage, 1721. Vol. II, 12).
Je ne sais quoi. — Elle n'est pas belle mais elle a un je ne sais quoi qui plaît et qui attire. Cette tournure qui est encore très employée a eu sa grande vogue au XVIP siècle. Corneille l'aimait et elle revient souvent dans ses œuvres:
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
{Rodogune, v. 359).
Ces vers ont servi de point de départ au V^ des Entretiens dCAriste et (V Eugène, du Père Bouhours, intitulé »Le je ne sais quoi«. Un discours prononcé en 1635 par un académicien portait le même titre.
Je suis à toi. — L'éternel »je suis à toi<i< de l'amour (Sabatier, François d^ Assise, p. 296).
On dit. — Des on dit faisaient croire qu'il s'était échappé. D'après les on dit. Cela n'est que des on dit.
Qu'en dira-t-on? — Elle se souciait peu du qu*en dira-t-on. Le qu'en dira-t-on. Le qu^en dira-t-on qu'il soit imprimé ou transmis de bouche en bouche, demeure le plus infime de ses soucis.
Qui-va-là. — C'est un homme qui a toujours réponse à quiva-là.
Qui vive? — Cet homme est toujours sur le qui vive. Les deux troupes en vinrent au qui vive.
Sauve qui peut. — Ce fut un sauve qui peut général. *
Va te faire fiche. — Il le trouvera trop débraillé . . . trop original . . . trop va te faire fiche (Gyp, Joies d'amour., p. 144).
581. De telles formations sont assez générales dans l'argot parisien de nos jours. Exemples: Décrochez-moi-ça, chapeau d'occasion pour femme (ne pas confondre avec un décroche-moi ça, marchand fripier).
Grattez-moi dans le dos, corset à baleine.
Pincez-moi ça, nœud au bas de la taille, dans le dos, avec de longs rubans qui retombent.
Suivez-moi jeune homme, double ruban descendant du chignon le long du dos.
Va te faire panser, ou un va te laver, un soufflet.
582. Nous avons vu dans les derniers paragraphes avec quelle facilité une phrase entière est transformée en substantif. Ce phénomène, dont nous n'avons cité jusqu'à présent que des exemples modernes, remonte au moyen âge qui l'employait surtout pour former des noms de personnes caractéristiques. Exemples :
Fol Vy laisse. — Puis lèvera le collier que aucuns appellent foUilaisse; c'est une char qui est demouree entre la hampe et les épaules et vient tout entour par dessus l'os du long de la hampe sus le jargel (Chasse de Gaston PhébusJ. Comp. sotVy laisse, § 579.
Fol s'y bee. — Mais on le doit clamer par rayson : »Fousibee« (Bastart de Bouillon).
Fol s y fie. — Ci a felonesse espouse. Sa chamberiere a non »Rousee«, Et ses chambellenz: »Faussifie« (Rustebuef, La voie de Paradis).
Fol s'y prend, nom d'une des suivantes d'AnphéUse dans »Foucon de Candie*.
Mal me sert.
Prou face! — Le prouface de son élection, voir Godefroy, VI, p. 398.
Sert de Veau. — Chappelains et clers de chapelle, Et sert de l'eau, chacuns m'appelle (Eust. Deschamps, Œuvres, VII, p. 182).
Va lui dire, entremetteur; employé surtout dans les contes des XV« et XVP siècles.