‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 85 sur 125 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

REMARQUES GÉNÉRALES

583. Un très grand nombre des particules latines ont disparu, mais les pertes ont été largement réparées, et le français possède un nombre considérable de particules nouvelles pour la formation desquelles on a eu recours soit à des mots simples (sauf, chez, prou, tôt, trop, guère) soit à des mots composés. Les principes de formation des particules se réduisent à quatre:

1^ Combinaisons de particules. Généralement c'est une préposition qui s'ajoute à un adverbe. On trouve déjà dans le latin classique de super, ex ante, in ante, per inde, sub inde, etc. Le latin populaire offre beaucoup de combinaisons semblables: de post (Vulg., Loi Sal.), de intus, de contra, de sursum (Anthimus), de foras, etc. Dans le Glossaire de Placidus on lit: »Ante me fugit dicimus, non abante me fugit; nam prœpositio praepositioni adjungitur imprudenter, quia ante et ab sunt duse prsepositiones«. Nous verrons que le français offre de nombreux exemples de combinaisons semblables:: assez < ad satis, avant < ab ante, dans < de intus, dedans, par contre, etc.

2^ Combinaisons d'une préposition et d'un nom. Types latins: obvia m, admodum, invice m, posthac. Ce procédé très employé en français a dû l'être aussi en latin vulgaire,

bien qu'on n'en trouve que peu d'exemples; cf. e contrario (Grégoire de Tours), de proximo (Hégésippe). Exemples français: antan < ante annum, demain < de m a ne, enfin < in fine, parmi, pourtant, amont, aval, etc.

3*^ Combinaisons d'un adjectif avec un substantif: beaucoup, longtemps, toujours, etc. ; on emploie aussi un pronom, ainsi le vfr. ouan remonte à hoc anno.

4^ Phrases ou propositions prises absolument: naguère, cf. §579,2.

584. Doublets. Beaucoup de particules se présentaient dans la vieille langue sous deux formes dont l'une se terminait par une consonne, l'autre par un e féminin. Exemples: avec — avecque, com — comme, donc — doncque, encor— encore, illec — illecque, mar — mare^ onc—oncque, or — ore, sour — soure, etc. La langue moderne n'a pas gardé ces doublets; elle a adopté tantôt la forme masculine : avec, donc, or, sur, tantôt la forme féminine: comme, encore. Les poètes seuls ont gardé encor et la poésie populaire se sert toujours couramment de avecque.

585. L'origine de ces doublets est assez obscure. Dans quelques cas c'est la forme brève qui est étymologique: avec, donc, illec; dans d'autres c'est la forme longue: encore, mare, oncque. Mais comment expliquer avecque, doncque, illecque et encor, mar, onc9 Où est le point de départ de ces formes analogiques? Une seule des particules citées paraît posséder primitivement deux formes différentes, sour et soure, qui reproduisent vraisemblablement super et supra. Mais il est difficile d'admettre que cette préposition ait pu servir de modèle à tous les autres mots. Nous sommes plus enclins à croire que la phonétique syntaxique (I, § 112) est la cause principale de la formation des doublets. A côté de or a (contraction populaire de hac h or a) qui a produit ore, on a pu avoir une forme atone or, d'où or. Cette explication s'appliquerait aussi à encore, lores, et ces formes d'un emploi si général auraient facilement pu entraîner toutes les autres et créer par une analogie proportionnelle doncque à côté de donc et mar à côté de mare.

586. S ADVERBIAL. Beaucoup des particules se terminent par un s, que ne justifie pas leur étymologie. Ce s paragogique était d'un emploi très étendu dans la vieille langue et a laissé beaucoup de traces dans la langue moderne. Il faut noter les deux points suivants:

P Le s adverbial a été introduit définitivement dans les mots suivants: jadis (jamdiu + s), sans (sine + s), tandis (tamdiu -{- s), vfr. veaus (vel + s).

2^ Le s adverbial s'emploie sporadiquement dans un grand nombre de particules qui se terminent par un e féminin; on trouve ainsi alques, avecques, certes, doncques, encores, guères, jusques, oncques, ores, primes, sempres, etc. à côté de alque (aliquid), avecque ou avec, certe, donque ou donc, encore, guère, jusque, oncque ou onc, ore ou or, prime, sempre (semper). Après le moyen âge l'emploi de s s'est peu à peu perdu. Au XVII® siècle on en trouve très peu de traces. Corneille emploie mêmes pour même, mais seulement à la rime (Polyeucte, V. 838), et Vaugelas qui proteste contre avecques, admet donques (Remarques, II, 110). La langue moderne a conservé certes, mais le doublet certe dont on trouve des exemples dans Marot, La Fontaine (Contes, I, p. 227) et Molière (Tartuffe,

IV, se. 5), n'est pas inconnu aux auteurs du XIX^ siècle.

V. Hugo s'en est servi dans les Orientales (n° 35). Rostand l'emploie aussi: Non, certe, et c'est pourquoi j'étais prudent d'abord (La Samaritaine, p. 24). Dans la même pièce, Rostand fait rimer certe avec inerte (p. 13). A côté de guère et jusque on a conservé guères et jusques, mais seulement dans le langage poétique, pour avoir une syllabe de plus:

Tout le pays d'ici jusques à Montpellier.

(Victor Hugo, La légende des siècles, I, p. 74.)

Remarque. Dans la vieille langue on pouvait même ajouter s à que. En voici un exemple: Si quez là demora ly hermitez membrus {Hugues Capet, p. 210).

3^ Le S adverbial s'ajoutait sporadiquement aussi à quelques mots qui se terminaient par une consonne ou par une voyelle accentuée; on trouve ainsi au moyen â^e veirs (Roland, v. 381) à côté de veir (verum). Rappelons aussi les formes curieuses de nuits (Chevalier as deus espees, v. 1253) pour de nuit et lieus (Aiol, V. 377), sur le lieu, aussitôt.

587. Le s adverbial paragogique est probablement dû à l'analogie. Plusieurs adverbes offrent un s étymologique: mais (m agis), moins (minus), plus (plus), et ces mots ont pu entraîner sans, lors, etc. Pour les mots qui présentent une syllabe finale atone, quelques-uns se terminaient étymologiquement par un e féminin: sempre (semper), d'autres par -es; certes (certas; § 597). On peut donc admettre qu'on a dit sempres (Roland, v. 1055) sur le modèle de certes, et l'existence des doubles formes sempre — sempres et d'autres de la même sorte a pu amener avecques, donques, etc.

Remarque. L'espagnol connaît aussi un s adverbial dont l'origine est également analogique. Des formes telles que: antes, entonces, mientras, quizâs, etc. doivent probablement leur s final à l'influence de atras, despiies, mas, menas.

588. Orthographe. La représentation graphique des particules composées que possède le français moderne, est très arbitraire: tantôt les différentes parties du mot se sont soudées, tantôt non. Comp. par exemple:

alentour

à Venvi

quelquefois

quelque part

davantage

d'abord

autrefois

autre part

amont

à part

puisque

après que

enfin

en face

parce que

sur ce que

autour de

au lieu

de

là-dessus

là dedans

589. Flexion. Les particules sont invariables. Plusieurs d'entre elles se présentent, comme nous avons vu, sous deux, parfois même sous trois formes: or, ore, ores, mais elles ne se déclinent pas et ne se conjuguent pas. Il faut pourtant faire les observations suivantes:

1° Flexion nominale. Dans la langue du moyen âge nous voyons dans quelques cas assez rares que l'adverbe s'accorde avec le nom qui détermine. On trouve ainsi // devanz diz. Un adverbe peut même se changer tout à fait en adjectif; on disait par ex. soventez foiz. Ce phénomène, dont nous parlerons au § 659, était peu général. On en trouve d'autres exemples au midi de la France, où plus et mais se déclinent dans plusieurs dialectes. Exemple: Pouorto de perosf — N'y o pas pussos (Apporte des poires! — Il n'y en a plus). C'est par une as-

siniilation pareille qu'on dit en espagnol moderne: Una poca de pimienta, unos pocos de garbanzos.

Remarque. Un nom devenant particule perd peu à peu toute flexion; voir nos remarques sur hélas (§ 634), sauf (§ 619), atout (§619) et les participes passés (§ 621).

2^ Flexion verbale. Dans un seul cas on a muni une particule d'une terminaison verbale. Le mot qui présente cette particularité est le vfr. es (lat. ecce). Il était souvent suivi médiatement ou immédiatement du pronom vous (rarement toi) employé comme explétif: Es vos l'essample par trestot le païs {St. Alexis, v. 182). As vus Rollant sur sun cheval pasmet {Roland, v. 1989). Eis vus le pueple triste e dolent {Roman de Rou, I, p. 433). A tant es vos le roi Artus (Béroul, Tristan, V. 3706). Franceis se taisent: as les vus aqueisiez {Roland^ V. 263). Quant li anfant l'entendent, es les vous esfrees (Gui de Bourgogne, v. 256). Ez le vos pris et mal bailli {Dolopathos, V. .5631). L'union constante d'un pronom personnel avec es avait un résultat curieux; on a regardé l'adverbe comme un verbe et l'a traité à l'avenant en le munissant d'une terminaison verbale. Exemples: Estes vous venu un message (R. de Montauban, v. 1828). Estes vos le mesage {Orson de Beauvais, v. 2489). Estes les vos dedans Nerbone antrez {Narhonnais, v. 910). A tant estes vos Pirinis (Béroul, Tristan, V. 3397). Estes vous un asnier passer {Miracles de N. D. n° 16, V. 1758).

590. Division. Les particules se divisent en quatre groupes: Adverbes, prépositions, conjonctions, interjections. Il n'y a pas, surtout entre les trois premiers groupes, de limites bien fixes et stables, les mots passant facilement d'une fonction à une autre; c'est pourquoi il peut être difficile de décider à quel groupe appartient principalement telle ou telle particule, s'il faut ranger avec sous les prépositions ou sous les adverbes; dans les cas douteux nous préférons donner les mots sous tout groupe auquel il peut appartenir. Quant aux interjections nous en avons restreint le domaine; il nous paraît que plusieurs grammairiens l'ont élargi démesurément.

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