‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 9 sur 125 · SORT DU MOT PRIMITIF · texte numérisé non relu

SORT DU MOT PRIMITIF

45. Les suffixes s'ajoutent au mot primitif sans que celui-ci change: fainéant — fainéantise, journal— journalisme: mais il arrive aussi que le mot primitif subisse différents changements; ils affectent:

1^ La voyelle radicale du primitif, qui peut se changer: poil — pelage^ panier — panerée, etc. ; voir § 46 ss.

2^ La voyelle finale, qui peut tomber: Sahara— saharien; voir § 64 ss.

3^ La consonne finale, qui peut se changer: arc — archet; voir § 69 ss.

4* La terminaison, qui peut disparaître : marmot — marmaille^ ou être confondue avec une autre: tabac —tabatière; voir § 78 ss. et § 84 ss.

5^ L'orthographe: arc — arquet, dalle — dalot, etc.; voir § 105.

Remarque. Nous faisons observer une fois pour toutes que dans les mots que nous allons mettre en regard comme primitifs et dérivés il ne s'agit pas toujours d'une dérivation directe, mais bien de deux mots du même radical qui sont dans un rapport quelconque de dérivation. On trouvera dans les pages suivantes des groupes tels que journal— journalisme, poil — pelage, vfr. chasiel - chastelains ; chacun de ces trois groupes demande en effet une explication particulière. Journalisme est tiré directement de journal, c'est le cas le plus simple. Pelage ne vient pas de poil mais bien d'une forme vulgaire *pilaticum tiré de pilum, d'où poil. Enfin, chastelains est probablement tiré directement de chasiel, mais il peut aussi remonter à castellanus. Il faut également comprendre beaucoup des autres indications suivantes »cum grano salis«. Ordinairement nous ne donnons qu'une seule explication des phénomènes étudiés, mais nous faisons remarquer ici qu'assez souvent ils en comportent plusieurs. Ainsi, pour expliquer lendemaintiste (§ 89, i) nous rappelons que les dérivés des mots en [ — ej présentent sou-

vent un /; saint — sainte, sainteté; mais il est clair que la forme s'explique aussi à l'aide de groupes tels que dent— dentiste, flûte — flûtiste, art — artiste, et que nous sommes en présence d'un simple emploi du suffixe élargi — tisie.

A. APOPHONIE.

46. Ce phénomène, dont nous avons déjà parlé (I, § 297 — 302) dépend du déplacement de l'accent. Nous allons constater pour la dérivation, comme nous l'avons constaté pour la conjugaison (II, § 22 — 31), que l'apophonie tend à disparaître, au moins dans certains cas, et que la voyelle du primitif s'introduit par analogie dans le dérivé: au lieu de soir — serée, comme on disait autrefois, on dit maintenant soir -soirée. Sur un cas de développement contraire, voir § 53, Rem.

Remarque. Les dérivés des noms propres ne se conforment pas, en règle générale, aux lois de l'apophonie; de Baudelaire on tire baudelairiste, sans changement d'ai en a, comme dans militaire — militariste (§ 48). Cependant quelques dérivés de Pasteur (§ 57) et de Babeuf (§ 58) font exception; comp. aussi § 54, 59.

47. A — E. — Ce changement s'observe dans les exemples suivants: vfr. hanap — hanepel; vfr. vassal — vasselage; savate — savetier, etc. Comp. vfr. antan — antenois.

48. Aï— A (cf. I, § 298, 2). — Ce changement s'observe dans les cas suivants :

P Mots en -ain (-aim) et leurs dérivés: Américain — américaniser, américanisme; mondain — mondanité; puritain — puritanisme; républicain — républicanisme, etc. Comp. vfr. raim — ramure.

2^ Mots en -aire (I, § 298, 3) et leurs dérivés : Commissaire — commissariat; doctrinaire — doctrinarisme ; fonctionnaire — fonctionnarisme; honoraire — honorariat ; humanitaire — humanitarisme; populaire — popularisme, populariser; militaire — militarisme, militariste; salaire — salariat; secrétaire — secrétariat; séminaire—séminariste; vicaire — vicariat, etc.

Formes analogiques. Sous l'influence du mot primitif, ai pénètre parfois dans le dérivé. On trouve ainsi autoritairisme, unitairisme, utilitairisme, volontairiat, à côté de autoritarisme,

unitarisme, utilitarisme, volontariat. Littré blâme la forme autoritairisme. De glaciaire on a tiré glaciairiste.

Remarque. Le changement de ai en a n'a pas lieu dans les noms propres: Baudelaire — baudelairisme ; on a pourtant autrefois de Saint- Acaire tiré aquarin (pris de folie) et acariâtre.

3^ Mots en -ail (-aille) et leurs dérivés. Rappelons les formes anciennes éventaliste, médaliste, remplacées maintenant par éventailliste, médailliste. Une formation récente est peintre-hataliste, pour »peintre de bataille* relevée par Chuquet (Revue critique, 1886, 458, note).

49. AI — E (voir I, § 298,2, Cas isolés). Exemples: certain — vfr. acertener; fontaine — fontenier ; grain- grenaille, grener, grenette, grenu, égrener; main — menotte; vilain — vfr. vilenaille, vilener, vilenesse, vileneus, vilenie, etc.

Forme analogique. A côté de fontenier on trouve fontainier.

50. E— A (voir I, § 298, i, et II, § 25). — Clef— clavier; nez --nasard; sel — salière, salin. Comp. actuel— actualité.

51. È, Ê [ej — É [e] (voir sur ce changement notre Manuel phonétique, § 97). — Crème — crémerie, écrémer; ébène — ébéniste; fièvre — fiévreux; grève — gréviste; nègre — négrillon; Norvège — norvégien; pépinière — pépiniériste; règle — réglet, etc.

52. E [e]— E [a] (comp. II, § 19, 26). — Chèvre — chevrette, chevrier, chevron; cuiller— cuillerée ; gazette— g azetier ; gorgère — gorgerette, modèle — modeler.

Remarque. Le même changement de è en e féminin se retrouve dans les dérivés des mots en -el, maintenant -eau (voir II, § 310 ss.): batel (bateau) — batelée, batelier; chapel — chapelier; charnel — chamelier; mantel — mantelet; oisel — oiselier, etc.

53. E[9] — E[8]. Chancelier— chancellerie; chapelier — chapellerie; hôtelier — hôtellerie ; oiselier — oisellerie.

Remarque. Au lieu de [Japalje] (chapelier) nous avons entendu prononcer [Japelje]; il y a là sans doute une influence du dérivé sur le primitif.

54. El— E. Cette apophonie paraît assez rare; nous ne saurons citer que Corneille — cornélien (lat. cornelianus).

55. El — I. Celte apophonie se trouve peut-être dans corneille —cornillat, cornillon ; corbeille — corbillon; le cas est peu sûr, il se peut que, dans les mots cités, nous ayons affaire à des suffixes composés. Rappelons aussi feigne — tignasse.

56. EU — E [9]. Ce changement paraît assez rare; il se trouve dans douceur — doucereux; voleur — volereau; on serait tenté de citer aussi aoûteron et forgeron, mais ils viennent probablement de aoûter, forger, et non de aoûteur, forgeur.

57. EU — O. Exemples: Liqueur — liquorisfe (emprunté de l'it. 1 i q u o r i s t a) ; nerveux — nervosité ; pasteur — pastoral; précepteur — préceptorat ; tubéreux — tubérosité; vapeur — vaporiser, etc. C'est conformément à ces exemples qu'on a tiré pastorien de Pasteur; Mirbeau parle d'» Instituts pastoriens« (L'épidémie, p. 38); comme dérivé verbal on a créé pasteuriser avec maintien de la voyelle du primitif.

58. EU— OU (comp. I, § 301 ; II, § 30). -- Bœuf— bouvier, bouvillon, bouveau, bouvreuil; gueule — goulée, goulet, goulot, goulu; queue — couard, couette. Dans les dérivés modernes, cette apophonie n'est plus observée; de gueule on tire maintenant gueulée, gueuler, engueuler (comp. l'ancien regouler), de manœuvre, manœuvrier (comp. le doublet manouvrier), etc. Pourtant, de Babeuf (exécuté en 1797) on a tiré babouvisme, babouviste.

59. IE(ié, iè)-E(e, é); comp, I, § 299, 1 ; II, § 27, 1. — Exemples: Bijoutier — bijouterie; chevalier — chevalerie; osier — oseraie; panier — panerée; papier — paperasse; quartier — quarteron ; ramier ramereau. De Mercier on a tiré Merceriana. — Bannière — banneret; lièvre — levreau, levrette; salière — saleron. — Bandière — banderole, lièvre — lévrier (aussi lévrier).

Formes analogiques, La diphtongue pénètre de bonne heure dans les dérivés; de fier on tire au moyen âge fieresse, fieret, fierot, fierour, fiertage, fiertise; de miel, mielleux; de tierz, tierçain, etc. L'analogie change beaucoup des formes primitives; ainsi ferlé, fevreux, pecette, perraille sont remplacés par fierté, fiévreux, piécette, pierraille. L'apophonie n'agit plus dans les

dérivés modernes; arriérer, chiennet, fleroty flévrotte, poussiéreux, (Siennois comp. it. se nés e), etc.

Doublet. Perrot — Pierrot.

60. 01— E (voir I, § 300,2; II, § 26). — Loir—lérot; poilpelage, pelouse, peluche.

Formes analogiques. Dans les dérivés on hésite déjà au moyen âge entre e et oi; à côté de voir (verum) on trouve verour et voirour, verable et voirable. Les formes primitives peleus, pelu, perier, pevrer, serée, telier ont été remplacées par poileux, poilu (mais patte-pelu), poirier, poivrer, soirée, ioilier. Le changement de oi en e n'est pas observé dans les dérivés récents noiraud, poivrade, voilier.

61. 01 — O (comp. I, § 301,3). — Exemples: Histoire — historial, historien, historier, historiette; notoire — notoriété; patrimoine — patrimonial ; territoire — territorial, etc. Artois — arbosien. Rappelons aussi coing — cognasse, poing — po(i)gnard (comp. Manuel phonétique, § 219, ss).

Formes analogiques. Déjà au moyen âge oi pénètre dans le mot dérivé; à côté de ivoire on trouve ivorin et ivoirin. Sur éloigner, soigner, témoigner, etc. pour élogner, sogner, témogner, etc., voir I, § 229, 5, Cas isolés.

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