‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 8 sur 125 · REMARQUES PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

REMARQUES PRÉLIMINAIRES

34. La dérivation propre se fait à l'aide de suffixes. Les suffixes sont des syllabes spéciales qu'on peut détacher des mots dans lesquels ils se trouvent, pour les joindre à d'autres mots. C'est ainsi qu'à l'aide de la terminaison de artiste, évangéliste, juriste, etc. on a créé les mots nouveaux bouquiniste, dreyfusiste, kneippiste, verlainiste, automobiliste.

Remarque. Nous appellerons suffixe, non seulement toute terminaison détachable et capable de se joindre à un autre mot, mais aussi toute terminaison qui se modèle sur un vrai suffixe étymologique; nous plaçons ainsi boyard sous -ard (§ 352) et sérail sous -ail (§ 154), bien qu'il ne soit pas possible de décomposer aucun de ces mots en un radical et un suffixe.

35. Soudure. Généralement les suffixes n'ont pas d'existence propre; ils ne vivent que joints à un mot. Dans quelques cas extrêmement rares le suffixe peut pourtant s'affranchir et devenir un nom commun. Ce phénomène n'est représenté en français que par le seule suffixe -ana; on peut dire: un ana, un recueil danas (comp. en italien: quanto siete accio; on peut même fortifier ce substantif-suffixe: egli è acciaccio).

Haplologie. Ce phénomène ne s'observe qu'avec -ième; on peut dire : la langue des douze et treizième siècles. Nous avons déjà étudié ce phénomène II, § 495, Rem.

36. Emploi. Le suffixe s'ajoute à un radical nominal ou verbal pour en modifier la signification par l'idée secondaire qui lui est propre (A. Darmesteter). Exemples:

Rose — rosette, rosier^ roseraie, rosir (§ 430); siffler — sifflable, sifflement, sifflet, siffleur, siffloter; rouler — roulade, roulement, roulette, routeur, routier, rouloir, roulon, roulure.

Remarque. Dans notre exposé des suffixes nous partons du français, non du latin. C'est pourquoi nous donnons des suffixes comme -able, -iment, -itude, etc. au lieu de -ble, -ment, -tude, comme l'exigerait le latin et comme le donnent plusieurs grammaires.

37. Vie. Les suffixes qu'on rencontre dans la langue actuelle sont vivants ou morts.

1^ Les suffixes vivants sont seuls en état de produire des mots nouveaux; des créations modernes comme boycottage, communard, rosserie nous montrent que -âge, -ard, -erie sont des suffixes vivants.

2^ Les suffixes morts sont ceux qui ne sont plus en état de produire des mots nouveaux. Maladie a été tiré de malade, mais -ie n'est plus détachable, un dérivé comme cocassie est impossible, de cocasse on ne peut tirer que cocasserie.

38. Suffixes vivants. Pour qu'un suffixe soit vivant et productif il faut surtout qu'il présente une idée nette à l'esprit. Mais, comme nous verrons, cette condition ne suffit pas. Un suffixe peut être parfaitement reconnaissable sans être productif. La question est parfois assez compliquée comme le montrera l'exposé suivant :

P Dans discutable, le radical et le suffixe se détachent assez clairement; le mot se présente pour tout le monde comme un dérivé suffîxal: discut(er) -}- able. La terminaison ajoutée au radical provoque l'idée d'une possibilité passive (ce qui peut être discuté) ; donc -able est senti comme un élément essentiel et significatif du mot; c'est un suffixe vivant.

Remarque. La dérivation suffixale est pléonastique dans quelques mots qui contiennent en eux-mêmes, à l'état simple, la même idée qu'exprime le suffixe. Citons comme exemples les vieilles formes hontage et tenebrour où l'emploi des suffixes est superflu: ils servent tout au plus à renforcer le sens abstrait déjà contenu dans honte et ténèbre. C'est l'analogie de mots tels que corage, claror, etc. qui s'est fait valoir.

2^ Un suffixe peut très bien être vivant dans un mot sans être productif. Dans feuillage et plumage tout le monde reconnaît le suffixe -âge, comme dans passage, lavage, tirage; cependant le -âge des premiers mots, qui a un sens collectif, n'est plus productif: on ne forme plus de mots nouveaux en ajoutant -âge à des substantifs; il ne s'ajoute dans la langue moderne qu'à des verbes. Donc le type de dérivation représenté par feuille— feuillage est mort (il serait absolument impossible de tirer un fleurage de fleur), mais celui de passer — passage est resté vivant et productif: boycotter — boycottage, lyncher — lynchage. Le néologisme cuivrage a le sens de ,action de cuivrer'; s'il eût été formé au moyen âge il aurait pu signifier ,un tas de cuivre* (comp. branchage, réunion de branches).

39. Suffixes morts. P Ordinairement les suffixes morts ne présentent pas d'idée nette à l'esprit. Dans Champagne, par exemple, il y a unité d'image: le mot quoique dérivé est regardé comme un mot simple; aucun sens spécial ne s'attache à -agne, qui est un élément pétrifié.

2^ Un suffixe peut être parfaitement reconnaissable et présenter une idée nette à l'esprit sans être productif Rappelons par exemple -ain dans des mots tels que romain, avignonain, toulousain; nul doute sur l'origine de ces mots, sur leur rapport avec les noms des villes en question, ni sur leur valeur comme gentilices grâce au suffixe -ain; et pourtant, malgré tout, ce suffixe n'est plus capable de produire, il a été supplanté par -ien (-ais, ois); de Transvaal on ne tirera que transvaalien.

3^ Un suffixe peut très bien être mort dans un mot et vivant dans un autre. Dans renardeau, serpenteau, éléphanteau, le suffixe diminutif -eau est facilement reconnaissable; il s'est évanoui dans corbeau, taureau dont les primitifs corp, tor ont disparu.

40. Division. Les suffixes se divisent en deux grands groupes selon qu'ils désignent des noms ou des verbes.

P Suffixes nominaux. Ces suffixes sont les plus nombreux. Citons comme exemples quelques dérivés de feuille et de feuiller: feuill-age, feuill-aison , feuill-ard, feuill-ée, feuill-eret^ feuill-et, feuill-ette, feuill-u, feuill-ure.

2^ Suffixes verbaux. La dérivation verbale ne présente pas beaucoup de variété; citons feuille — feuill-er, larme — larm-oyer, fendre — fend-iller, vivre — viv-oter, blanc - blanch-ir, rose — ros-ir, etc.

41. Mots composés. Les suffixes s'ajoutent généralement à un mot simple. A côlé ôejourn (jour) on avait au moyen âge journe, journée, journel, journelle, journet, journeus, journoyer, etc.; mais dès les plus anciens textes on trouve des exemples qui montrent qu'on a ajouté des suftixes à des groupes de mots, le pain quotidien s'appelait ainsi le pain chaskejournal. Ce procédé peu commun dans l'ancienne langue comme dans la langue littéraire de nos jours, est devenu assez général dans l'argot et le parler populaire moderne.

42. Exemples de dérivés de noms composés appartenant à l'ancien français:

De bon aire (disposition). — Debonairie, debonaireté, debonairement, adebonairir.

De put aire. — Deputaireté, deputairement.

Fai tart (devenu fêtard). — Fetardie (nonchalance), fetardise, fetardité, fetarder.

Mal aise. — Malaisance, malaiseté, malaisible, malaisif malaisier.

Mal engin. — Malengeigneux.

Mil sous. — Milsoudier.

Pelle mesle. — Pellemeslange, pellemesler.

Pot d'estain. — Potdestainier.

Prin saut. — Prinsautier.

Sanc mesler. — Sancmesleure, sancmeslison.

43. Les exemples de dérivés de noms composés qu'offre le français moderne sont aussi peu nombreux. En voici quelquesuns:

Basse-courier — basse- courière, homme, femme chargée du soin de la basse-cour.

Blancheœuvrier, dérivé de blancheœuvre, nom donné autrefois aux outils tranchants.

Charcutier, pour charcuitier ou chaircuitier, dérivé de char (chair) cuite.

Court- bouillonné, dérivé de court-bouillon. Demi'Ceintier, dérivé de demi-ceint.

Garde-robier, dérivé de garde-robe.

Grand-ducal, dérivé de grand duc. Pain-d'épicier, dérivé de pain d'épices.

Pourcentage, dérivé de pour-cent.

Tire-bouchonner (P. et V. Margueritte, Zette, p. 12), tirebouchonnesque, dérivés de tire-bouchon.

Remarque 1. Dans quelques cas isolés on ajoute le suffixe au prenniier terme du mot composé; ainsi de conseil général, conseil municipal on forme conseiller général, conseiller municipal, en tirant du substantif le dérivé qui lui est propre. Une formation comme conseil-généralier n'existe pas et serait intolérable.

Remarque 2. Dans les mots composés où entre un adjectif au féminin, le changement de sens qu'amène l'addition du suffixe, peut parfois amener un changement du genre de l'adjectif. Exemples : Basse justice, d'où basjusticier (comp. basse-courier) ; fausse-monnaie, d'oh faux-monnayeur; Franche- Comté, d'où franc-comtois; tout-puissant, d'où toute-puissance.

Remarque 3. Pour la flexion des dérivés des mots composés, il faut remarquer que la première partie du mot est ordinairement laissée invariable: Des propriétés grand-ducales (II, § 334, Cas isolés), des courte-pointiers (II, § 329, Rem.), etc.

44. Nous allons donner par ordre alphabétique un certain nombre de dérivés de noms composés dont la plupart appartiennent au langage plus ou moins argotique des journalistes ou des politiques; plusieurs des mots cités n'ont eu qu'une existence éphémère; d'autres au contraire, plus viables, finiront par entrer dans la langue littéraire ou sont déjà en train d'y prendre pied:

Arc-en-cielé (Daudet, Numa Roumestan, p. 263). Basbleuisme. Beaupérisme, mot inventé à l'occasion du président Grévy et de son gendre. Bonbockeur. Bondieusard, bondieuserie, bondieutisme. Bongarçonnisme. Centre-droitier. Centre-gaucher. Champde-marsiste. Chatnoiresque, chatnoirisme, chatnoiriste , dérivés de Chat noir., nom d'un fameux café artistique de Montmartre. Compte-renduer {Revue critique, 1903, II, p. 451). Dix-septièmesiècliste {ib., 1903, I, p. 194). Eaubénitier ; seaubéniter, employé par Scarron dans le Virgile travesti. Enfanttrouver. Engrandeuillé (cf. Revue critique, 1905, I, 303). Entr'actiste. État-majoriste. Extrême-oriental. Fait-diversier, fait-diversiste. Feu-d'artificer. Fondsecrétier (O. Mirbeau, Le jardin des supplices, p. 40). Fortengueul-

isme. Gar dénationaliser. Gendelettrerie. Gransiécliser (J. Vallès). Henriqiiinquiste. Jemenfichisme. Jemenmoquiste. Jourdelanesque. Jusquauboutien. Dans l'ordre du jour qu'adressait Mac-Mahon à l'armée, le 9 juillet 1877, se trouvait la phrase: J'irai jusqu'au bout. Les journaux qui soutenaient la politique du maréchal s'appelaient ironiquement jusquau-boutiens. Libre- échangiste. Librepenser. Longcourier (G. de Maupassant, Pierre et Jean, p. 10). Louisquatorzesque. Moyenâgeux. Nature-mortier^ naturemortiste. Nimportequisme. Ordredujourier. Ordremoralien (un journal o., c. à d. conservateur). Piedplatisme (J. Barbey d'Aurevilly). Pleinairiste. Pourcentage. Quatre-vingt-neuviste (Mercier, Néologie, 1801). Rive-gaucher (Donos, Paul Verlaine intime, p. 160). Rudanier. Sacrécœurer: Mais on était chouette en c'temps-là. On n'sacrécœurait pas sur la Butt' déserte (Bruant, Dans la rue, p. 169). Seize-mayeux, sobriquet donné aux fonctionnaires nommés après le 16 mai, aux partisans de la politique réactionnaire du 16 mai 1877, qui amena un mois après la dissolution de la Chambre. Terreneuvien. Toureiffelien. Verslibriste. Vert-de-grisé.

Remarque. Pour des raisons pratiques, nous avons suivi l'ordre alphabétique, le classement méthodique des dérivés cités offrant beaucoup de difficultés. On pourrait peut-être proposer les quatre classes suivantes: 1" Termes archaïques, comme rudanier, employé encore au XYII^ siècle. 2° Créations individuelles, non-viable comme arc-en-cielé. S*' Créations éphémères, nées de circonstances politiques ou littéraires, et qui n'ont de chance de reparaître que si des circonstances semblables se représentent: beaupérisme, jusquauboutien, chatnoirisme. 4® Mots viables et couramment employés: extrême-oriental, moyennageux (ou moyenâgeux).

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