‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 97 sur 125 · PARTICULES · texte numérisé non relu

PARTICULES

658. Particules > substantifs. Presque toutes les particules peuvent s'employer substantivement et sont du masculin. On dit le oui, le non, le pourquoi, le mais, le bien, le mieux, le plus, le pour, le contre, Vavant, le derrière, le dedans, le dessous, le dehors, etc. Plusieurs de ces mots sont devenus de vrais substantifs tout en gardant leur fonction de particules, et ils se sont pour ainsi dire dédoublés. Il y en a d'autres qui ne reçoivent que sporadiquement les fonctions de substantif. En voici quelques exemples: La vie pour beaucoup (et je fais partie de ce beaucoup-là) ressemble souvent à un écheveau de fil brouillé (L. Bocquet, Albert Samain, p. 31). Je n'en arrachai que de profonds hélas (Corneille, Sophonisbe, 465).

Remarque. Sur l'emploi des onomatopées comme substantifs, voir § 20, i, 31; pour les refrains, voir § 28, Rem.

659. Adverbes > adjectifs. L'emploi d'un adverbe comme adjectif est un phénomène que nous pouvons constater dès les plus anciens textes, et dont nous trouvons un exemple déjà en latin vulgaire où le prœsto du latin classique a été remplacé par praestum. En français le mot fonctionne exclusivement comme adjectif, mais il paraît parfois avoir été invariable; ainsi dans le premier passage où figure le mot: La nef est preste (Saint Alexis, v. 77), quelques manuscrits donnent la forme prest. Citons aussi l'adverbe savent qui se combine volontiers avec le substantif /bzs et subit la flexion: soventes fois. Cette locution, très employée dans la vieille langue, se trouve encore dans Mairet (Sophonisbe, v. 1167). Nous avons

déjà observé que devant pouvait se joindre direclemeni à un substantif avec lequel il s'accordait (§ 589, i): Li devanz diz; mais ordinairement il suivait le substantif et restait invariable: Les mains devant (Aiol, v. 368). Les deus poes devant (Doon de Maience, p. 47). Des pies devant (Huon de Bordeaux, p. 55).

De la même manière se comportait derrière: Le trait deriere (Ph. de Thaûn, Bestiaire, v. 35). La garde riere (Ambroise, La guerre sainte, v. 1913). On dit maintenant arrière garde, et dans ce composé comme dans tous les autres de la même espèce (§ 562) nous sommes aussi disposé à attribuer à l'adverbe une fonction adjectivale.

660. Voici maintenant quelques exemples modernes montrant le passage d'un adverbe au rôle d'adjectif:

Debout. — Ce Paris debout et frémissant (Soirées de Médan, p. 180).

Déjà. — Le déjà félibre (Donos, P. Verlaine, p. 39).

Mieux. — Les mieux chaises. Les mieux fourchettes. Cette manière de dire appartient au langage familier; comp. en italien le meglio forchette.

Presque. — Leur presque solitude (Revue bleue, 1900, II, p. 336). Son presque cousin (Gyp, La fée Surprise, p. 21). Ce presque vieillard (O. Mirbeau, Journal d'une femme de chambre, p. 372). Cette presque élégance des manières (id., Le jardin des supplices, ]). 47). La presque totalité.

Remarque. L'emploi d'un adverbe comme adjectif est un phénomène relativement peu répandu en français ainsi que dans les autres langues romanes. Le latin classique en offrait pourtant un certain nombre d'exemples; on disait nunc homines, illa tum mutatio, rétro principes, ante mola, sœpe leges. Dans le latin ecclésiastique et populaire on trouve souvent semper et quondam employés comme attributs: semper virgo Maria; per semper saecula; de quondam pâtre meo. Des exemples correspondants se trouvent en espagnol : la siempre senora mia (Cervantes). Rappelons pour l'anglais: the above discourse, an almost réconciliation, the ihen ministry, his then résidence.

661. Adverbes ) prépositions. Ce passage est relativement rare. Nous avons déjà cité vfr. enz, hors, sous qui remontent à des adverbes latins. Ajoutons maintenant avec dont l'emploi adverbial a persisté jusqu'à nos jours (§ 662) malgré son emploi comme préposition. Pour la langue moderne, on peut citer aussitôt et sitôt. Exemples: Prendre un exercice violent

aussitôt le repas (Revue des Deux Mondes, 1881, sept.-oct., p. 938). Il était là depuis quelques jours, mort presque aussitôt leur arrivée à Montreux (A. Daudet, Tartarin sur les Alpes, p. 256). Sitôt le serrement de mains, elle se remit à marcher (ib., p. 254). Sitôt ces tristes paroles elle aurait voulu les retenir (id., Petite Paroisse, p. 178). S'installant à dessiner sitôt les repas, se refusant à toute sortie avec elle (id., Sapho, p. 214). L'emploi prépositionnel des deux adverbes est maintenant très général; on dit couramment aussitôt son arrivée, aussitôt le mariage, aussitôt la sortie du collège, sitôt la catastrophe, etc., et Littré admet aussitôt le jour. Néanmoins les grammairiens pédants ne laissent pas de protester contre cet usage établi depuis longtemps.

Conjonction > préposition, voir § 625.

662. Prépositions > adverbes. Qu'une préposition devienne adverbe c'est un phénomène des plus généraux; on le retrouve à tous les temps dans toutes les langues. En français on constate pour plusieurs mots et dès les plus anciens textes une forte hésitation entre la fonction prépositionnelle et la fonction adverbiale. Les exemples suivants montreront l'emploi sporadique comme adverbes de mots qui ordinairement sont prépositions:

Après. — Senneterre, tu le connais bien? le grand blond qui tient la banque ici, me court après dans les salons du Cercle (P. Bourget, La duchesse bleue, p. 24).

Avec. — L'on assaisonne avec certains ragoûts (J.-K. Huysmans, La cathédrale, p. 281). Elle est mince et flexible et d'une trempe telle Qu'on percerait, avec, un mur de citadelle! (Richepin, La cavalière, I, se. 8).

Contre. — S'il vous bat, ne priez pas contre, priez pour (Rostand, La Samaritaine, p. 79).

Depuis. — Mme de Bréars, depuis toujours vêtue de noir, avait su être une admirable mère chrétienne (Paul et Victor Margueritte, Les deux vies, p. 7).

Pour, voir contre.

Sans — Dommage si les p'tils garçons viennent pas! .... — Ben, on s'amusera sans! .... on s'amusait bien sans les aut's fois (Gyp, Jaquette et Zouzou, p. 65).

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