CHAPITRE I
REMARQUES GÉNÉRALES
663. Tous les substantifs français, ainsi que tous les mots employés accidentellement comme substantifs sont déterminés quant au genre. Ils sont soit masculins soit féminins: étant d'origine latine, la plupart d'entre eux ont conservé le genre qu'ils avaient primitivement, avec cette seule restriction que le neutre a été réparti entre les deux autres genres (comp. II, § 244). Les quelques changements survenus sont surtout dus soit à une influence de la forme du mot, soit à une influence du sens. Il y a une tendance permanente et assez forte, à faire disparaître le désaccord qui, grâce au développement phonétique et sémantique, peut se produire entre le genre et la terminaison ou entre le genre et le sexe naturel. Les mots savants et les mots étrangers présentent, pour la formation du genre, les mêmes particularités; leur genre s'explique soit par des raisons étymologiques et historiques, soit par des raisons formelles et logiques.
664. Genre et terminaison. Il y a parfois désaccord entre la terminaison et le genre. En ce cas c'est ordinairement la terminaison qui l'emporte et change le genre; l'inverse a aussi lieu, mais la victoire du genre sur la terminaison paraît se produire moins souvent.
1^ Les mots latins en -us sont régulièrement masculins: murus — Ze 777«r, c ah aUu s — le cheval, etc. Quelques-uns sont pourtant du féminin et cette discordance entre le genre et la terminaison a été réparée de deux manières. Ou le genre s'est changé conformément à la terminaison: fraxinus — Ze frêne (§671,i), porticus — Ze po/cZze, etc. (on conserve pourtant man us — Za main), ou le genre s'est maintenu en l'emportant sur la terminaison qui est remplacée par a: amethystus — it. amatista; smaragdus — esp. esmeralda, fr. une émeraude; nurus — esp. /îMera; socrus — esp. sue^ra.
2^ Les mots latins en -a sont régulièrement féminins: terra — la terre, etc.; c'est pourquoi les mots féminins prennent volontiers celte terminaison: glacies > glacia > it. ghiaccia (II, § 234); grus > grua > fr. grue; hirundo > iiirunda > fr. aronde. Quelques mots en - a désignant surtout des êtres vivant ^ sont masculins: nauta, papa, propheta; ici la terminaison l'emporte sur le sexe naturel et on trouve au moyen âge la pape, la prophète; il en était de même en vieux provençal (papo est encore féminin à Montpellier) et en vieil espagnol où l'on trouve également la papa, la profeta, las patriarcas. Sur les noms de fleuves en -a où on observe le même phénomène, voir § 671, 2. Le développement inverse, le changement de la forme sous l'influence du sens, s'observe dans l'it. il pirato (la t. pirata) et dans le vfr. ermit, qui paraît remonter à *eremitus et non pas à e remita.
Remarque. Les neutres grecs en -a ont pour une grande partie adopté le genre de leur désinence et sont devenus féminins en français comme dans les autres langues romanes. Le changement de genre a lieu et dans les mots populaires et dans les mots savants: sagma (voir I, § 12,i, n^ 348) > la somme, cyma ) la cime, apostema > une apostume (sur le changement de suffixe, voir § 294,1), enigma > une énigme, anagramma > une anagramme (comp. § 706), epigramma > une épigramme (comp. § 674). Sont devenus masculins: aroma > un arôme, asthma > un asthme, rheuma > le rhume, phantasma, devenu en lat. pop. *fantosma > le fantôme; ajoutons anathème, diadème, emblème, problème, thème, qui sont également masculins.
6()5. Genre et sexe. Il y a ordinairement accord entre le genre grammatical et le sexe naturel: homo — un homme, pater — le père, fil i us — le fils, tau rus — vfr. le for, etc.; f e m i n a — la femme, s o r o r — la sœur, v a ce a — la vache, capra — la chèvre, etc. Dans quelques cas il y a désaccord; ci-
tons lis mots ireutres mancipium, prostibulum, scortuni; comp. aussi auxilia, vigiliae. Voici maintenant quelques détails concernant le français:
1° Un mot masculin devient féminin quand il s'applique à un être féminin. Citons d'abord jumentum, devenu la jument dès le moment où il a abandonné le sens de 'bête de somme' pour prendre celui de 'cavale'. Le mot composé bonbec, ayant été appliqué spécialement aux femmes, a changé de genre. On a dit d'abord: c'est une Marie bonbec, puis plus brièvement: c'est une bonbec. Salisson a subi le même développement; une femme sale s'appelait au XVP siècle un salisson; on dit maintenant une salisson. On a également hésité entre un et une laideron; encore de nos jours on se demande s'il faut dire: cette femme est un laideron ou une laideron. C'est probablement la dernière forme qui l'emportera; on finira par dire un et une laideron, comme on dit un et une souillon. L'usage hésite également pour le néologisme louchon. On lit dans Zola : Ce louchon d'Augustine (L Assommoir), mais le Dict. Gén. admet cette petite louchon. On en viendra peutêtre quelque jour à créer pour ces mots une forme féminine spéciale comme on l'a fait pour tatillon: dans le parler familier on entend une tatillonne, qui tend à remplacer une tatillon, seule forme reconnue par la langue littéraire.
2^ Un mot féminin peut devenir masculin en s'appliquant à un être du sexe masculin. Les noms de personnes sont souvent primitivement ou des noms abstraits ou des noms de choses. Le changement de sens peut être accompagné d'un changement de genre; c'est de cette manière qu'on a créé à une aide et à une trompette les formes masculines un aide et un trompette (voir § 708). Mais tout en créant un aide on ne crée pas un caution; on continue à se servir du féminin la caution pour désigner celui qui prend un engagement pour un autre.
Remarque. Les quelques exemples cités montrent suffisamment combien il est fortuit qu'un mot change de genre pour se conformer au sexe. Nous avons vu qu'on est arrivé à dire une bonbec; mais pourquoi garde-t-on un bas-bleu quoique les bas-bleus, sans aucune exception, soient des femmes?
666. La lutte entre le genre, la terminaison et le sexe s'élucide d'une manière frappante par l'examen du développe-
ment historique du mot sphinx. C'est un mot savant, emprunté du grec 0(ply§. Comme le monstre fabuleux désigné par ce mot était une femme, ocpty^ était du féminin et conformément à l'étymologie on a dit d'abord en français la sphinx. Cependant on a ici accouplé un article féminin à un mot dont la terminaison est décidément rnasculine (comp. le larynx, le lynx). On a remédié à ce désaccord de deux manières différentes. Ou la terminaison l'a emporté sur le genre du mot et le sexe du monstre, d'où le sphinx, devenu général au grand siècle et gardé jusqu'à nos jours. Ou la forme du mot a été changée conformément aux exigences du genre et du sexe, et la sphinx a été remplacé par la sphinge; c'est ainsi qu'écrivait Saint-Gelais, et cette forme a été sporadiquement reprise de nos jours, comme il ressort du passage suivant: »Je ne prétends pas avoir le mot de ce sphinx, ou de celle sphynge, comme disent ceux de nos camarades qui veulent bien prouver qu'ils ne savent pas le grec. Mais à défaut du mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai plus Jacques Molan« (P. Bourget, La duchesse bleue, p. 191). L'histoire de fourmi est aussi instructive. Le latin formica se retrouve dans la vieille langue sous la forme la fourmie (it. formica, esp. hormiga). On avait aussi dans le latin populaire une forme collatérale formi ce m d'où en vfr. la formiz; par une fausse analogie on a créé à ce mot un cas régime la formi (II, § 264, Rem.), devenu masculin à cause de la terminaison. La langue moderne présente la fourmi qui paraît une contamination de la formie et le formi.
667. Rappelons enfin quelques cas isolés où il y a eu un changement de genre dû à d'autres causes que celles indiquées dans les paragraphes précédents:
P Les homonymes, qu'ils soient synonymes ou non, peuvent s'influencer. Le mot latin sal us se retrouve en français sous la forme régulière la salu ; à côté de ce mot on trouve aussi le salu, substantif verbal, tiré de saluer; c'est le salu, devenu le salut par réaction étymologique, qui finit par absorber la salu.
2^ Un mot peut changer de genre par ellipse. On dit la Terre-Neuve mais un terre-neuve pour un chien de Terre-Neuve (comp. § 716).
3^ Un mot peut changer de genre par suite d'une combinaison particulière où il figure: merci est régulièrement féminin (comme le lat. mercedem); il s'emploie dans la locution figée: grand merci qui remonte au moyen âge où grand était invariable de genre (comp. grand' mère; II, § 385); après la création d'une forme féminine grande on a, par une erreur facile à comprendre, commencé à dire le grand merci. Dans merci employé comme masculin on pourrait aussi voir un substantif postverbal tiré de l'ancien verbe mercier.
4^ Sur un changement de genre dû à l'analogie et se manifestant seulement dans un cas particulier, voir § 728.
Remarque A titre de curiosité nous rappelons que le mot désordre est employé comme féminin dans la vieille farce: Les trois pèlerins (écrite vers 1521). Voici pourquoi ce changement de genre a eu lieu: les trois pèlerins sont partis de leur vallée où il ne leur arrive pas grandes nouvelles du monde, et ils s'en vont savoir un peu ce qui se passe. Ils ont appris que de grands changements se sont faits dans les mœurs et que notamment les femmes y ont pris l'empire en toutes choses. Rien ne va plus que par elles. Tout devient féminin, à ce point que les mots eux-mêmes changent de genre. Par exemple on ne dit plus le désordre mais la désordre (É. Fournier. Le Théâtre français avant la Renaissance, p. 406).
668. Les changements de genre ont été très nombreux. Dans l'exposé suivant nous laisserons de côté beaucoup des exemples cités dans les études spéciales sur la question; nous pensons que l'intérêt que présente l'hésitation sur le genre de quelques mots rares, est assez mince; c'est pourquoi nous nous contenterons ordinairement d'examiner les mots d'un emploi général. Ceux dont nous allons nous occuper s'expliquent le plus souvent selon les principes que nous venons de formuler; il y en a cependant un assez grand nombre dont l'explication est douteuse, ou même impossible à indiquer. En voici quelques exemples:
Lierre, pour lierre, agglutination de l'article défini et du vfr. iedre < lat. hedera. Le mot est resté féminin dans toutes les langues romanes excepté en français où il se trouve comme masculin déjà dans le Fragment de Valenciennes (I,
Ongle < lat. ungula; on a dit une ongle jusqu'au XVIP siècle, et on le dit encore dans la plupart des patois; dans le parler populaire de Paris on entend des ongles longues (comp.
it. unghia, esp. una). Le genre masculin qui apparaît vers 1î* fin du moyen âge, s'explique difficilement. L'tiypothèse d'une influence du mot un gui s paraît inacceptable.
669. On s'est souvent demandé selon quelles règles les noms de choses ou d'idées, les noms asexués ont été répartis entre le masculin et le féminin. Nous avons dit que pour le français c'est une question purement historique, et les paragraphes suivants en fourniront les preuves. Les noms en question ont le même genre qu'ils avaient en latin ou dans les autres langues d'où ils sont venus; les quelques irrégularités et hésitations qu'on peut trouver, proviennent en règle générale soit d'une influence de la forme, soit d'une influence du sens. Ce fait très simple, très naturel n'a pas contenté tout le monde, et on s'est livré à des spéculations philosophiques ou plutôt à des rêveries qui n'ont rien à faire avec la science. Selon M. Raoul de la Grasserie le masculin est considéré comme supérieur au féminin. »0n masculinisera les objets et les êtres qui sont réputés posséder les qualités viriles et on féminisera les autres. On donnera le masculin aux mots qui semblent représenter l'activité, la précision, la limitation; le féminin, à ceux dont le sens est vague ou très étendu. « M. de la Grasserie voit là une concordance physiologique rappelant l'agressivité du mâle, la passivité de la femelle. Examinons maintenant les exemples qu'il donne pour appuyer sa thèse. Espoir est masculin et espérance féminin; c'est que, selon lui, espoir est une espérance limitée, précise. Il n'en est rien. Espoir est masculin par la simple raison qu'il est un substantif postverbal (§ 541, i); espérance est féminin parce qu'il est un dérivé formé à l'aide du suffixe -ance (§ 169) qui est féminin. Les autres exemples que cite M. de La Grasserie ne valent guère mieux. Nous en citerons quelquesuns à titre de curiosité. »Le mot voile est alternativement des deux genres: au féminin, quand il signifie voile de navire, c'est-à-dire une voile de grande étendue; il est masculin, quand il se réduit aux dimensions petites, mais nettes, de l'étoffe qui couvre le visage. La pendule est plus vaste que le pendule, c'est le contenant vis-à-vis du contenu ; mais le pendule est plus important, c'est l'âme de la pendule, celui-ci est sa matière et lui en est la partie active et mobile. Il en est ainsi du mémoire
\is-àvis de la mémoire. Le premier est un acte, la seconde une faculté indéterminée. Les amours sont du féminin, parce que l'idée est vague, générale, multiple, tandis que Vamoiir au masculin est un amour précis, unique, distinct de la simple faculté. Il en est de même du mot délice et de plusieurs autres.* Il est inutile de s'arrêter à ces considérations dénuées de valeur scientifique. La psychologie n'a rien à voir au genre des mots cités. Nous verrons dans la suite de quelles manières bien plus simples il faut expliquer le double genre des mots voile (§ 726), pendule (§ 715), mémoire (§ 726), amour (§699), délice (§ 675).
670. Mots héréditaires. Les mots latins masculins et féminins conservent leur genre en français ; les mots neutres deviennent soit masculins, soit féminins selon que c'est la forme du singulier ou celle du pluriel qui a été transmise (comp. II, § 246, 247).
P Mots masculins: Liber — le livre, murus — le mur, lupus— le loup, homo — un homme, nions — le mont, carbo
— le charbon, rex — le roi, etc.
Remarque. Sont également masculins tous les mots et tous les groupes de mots qui s'emploient accidentellement comme substantifs: le non, le pourquoi, le qui-vive, le qu'en dira-t-on, le revenez-y, etc.
2^ Mots féminins: libra — la livre, bucca — la bouche, manu s — la main, s i t i s — la soif, famés — la faim, l e x — la loi, crux — la croix, bonitas — la bonté, gens — la gent, soror
— la sœur, etc.
3^ Plusieurs mots hésitaient entre les deux genres; ainsi pulvis, varix, pu m ex, dies s'employaient tantôt comme masculins, tantôt comme féminins. L'hésitation s'est continuée dans les langues romanes, de telle sorte qu'on a adopté le masculin dans quelques domaines et le féminin dans les autres. Pour le français on a choisi tantôt le masculin: dies
— vfr. le di (§ 712), tantôt le féminin: pulvis, pulveris — la poudre. Beaucoup de noms de personnes et d'animaux appartenaient aux »communia« : civis, comes, conjux, hères, infans, parens, etc., bos, canis, grus, perdix, tigris, etc. Ces mots, lorsqu'ils ont été transmis en français, ont subi un triple sort. On leur a conservé les deux genres: in-
fans — un enfant, une enfant (comp. II, § 433), ou on leur a créé une forme féminine spéciale: comes — le comte, la comtesse (comp. II, § 379), ou enfin on a choisi l'un des deux genres à l'exclusion de l'autre: perdix — la perdrix.
4^ Mots neutres : C 1 a u s t r u m — le cloître, d o r s u m — le dos, pretium — le prix, vinum — le vin, corpus — le corps, cor — le cœur, no m en — le nom, piper — le poivre, sal — le sel, tempus — le temps. Arma — une arme, cornu a — une corne, folia — une feuille, gaudia — une joie, grana — une graine, 1 a b r a — une lèvre, vêla — une voile, opéra — une œuvre, i e mp o r a — une tempe.
671. Quelques groupes de mots se soustraient à la règle générale que nous venons de formuler:
P Les noms d'arbres en -us étaient ordinairement féminins: Al nus, fagus, ficus, fraxinus, malus, pin us, pop u lus; ils sont devenus masculins en français comme dans les autres langues romanes: Alnus — un aune, fagus — nîy. le fau, fraxinus— le frêne, pinus — le pin. Ce changement de genre est dû à une influence de la terminaison; -us étant ordinairement masculin, on a régularisé les quelques cas où, par exception, il était féminin. Il n'y a que le seul mot ma nus qui ait gardé le genre étymologique.
Remarque. Les représentants français de corulus et de ebulus ont en partie gardé le genre féminin. On disait dans la vieille langue la coudre et on le dit encore dans beaucoup de patois; dans !a langue littéraire l'analogie des autres noms d'arbres a amené le coudre. Hièble hésite encore entre les deux genres. Aune, charme ont parfois été employés comme féminins au XVIe siècle grâce à une réaction savante (§ 675).
2^ Les noms de fleuves en -a sont ordinairement masculins; ils sont devenus féminins en français, grâce à la victoire de la terminaison sur le genre grammatical: Sequana ) la Seine, Garumna > la Garonne, Ma trôna > la Marne.
Remarque 1. En espagnol on dit ordinairement el Sena, el Garona; il faut peut-être ici voir une influence du mot el r(o.
Remarque 2. Le changement du genre des noms de fleuves peut amener un changement dans la conception artistique. Pour les Grecs et les Romains les fleuves étaient des êtres masculins et on les représentait comme des dieux; un artiste français représenterait les fleuves de la France comme des déesses, en tous cas comme des femmes.
3° Les mots abstraits en -or qui étaient masculins en latin, sont devenus féminins en français: cal or — la chaleur^ col or — la couleur, error — une erreur, horror — une horreur, etc. Le passage au féminin des mots en -or remonte assez haut; on trouve dans Grégoire de Tours tanta splendor, magna timor, etc. Ce changement de genre, qui se retrouve en provençal, en rhéto-roman, en roumain, doit probablement s'expliquer par des raisons psychologiques: les mots abstraits en -or sont devenus féminins parce que la plupart des mots à signification abstraite Tétaient déjà. Il faut supposer une influence des noms en -té, -ie, -esse et -ure; c'est surtout cette dernière terminaison qui a pu provoquer le changement de genre. Dans le latin vulgaire on formait des mots tels que calura, altura, frigdura (comp. § 296); on avait pavura à-côté de pavore, et on comprend que la froidure a pu entraîner la froideur.
Remarque. En anglo-normand, où le genre était hésitant, les mots en -eur s'employaient souvent comme masculins (voir les remarques de M. Walberg dans son édition du Bestiaire p. LXXI).
672. A côté des groupes de mots que nous venons d'examiner, il faut citer un certain nombre de mots isolés qui présentent en français et dès les plus anciens textes un autre genre qu'en latin. Dans la plupart des cas ce changement doit remonter au latin vulgaire. Voici les mots les plus importants:
iEstas, fém., est devenu masculin en français: un été. L'italien a gardé le genre étymologique : una estate.
Arbor, fém. Ce mot est devenu masculin dans les langues romanes: roum. arbar, it. albero, esp. ârbol, port, arvor, prov. et fr. arbre. Ce changement de genre a probablement été amené par les noms d'arbres devenus masculins (§ 671, i). On trouve sporadiquement une arbre au moyen âge et au XVP siècle.
Ars, fém. Le genre féminin est gardé en italien: le belle arti. En espagnol et en provençal le mot est des deux genres. Il en a été de même en français; au moyen âge on trouve maies arts (Chanson de Roland, v. 886) à côté de mauvais art (Berte, v. 644), mais le genre masculin prend vite le dessus, on ne sait pas bien pourquoi (comp. la part). Au XVP siècle les savants veulent réintroduire une art (§ 675).
Dens, m. On dit en it. il dente, et en esp. el diente, mais en vieux français on hésite entre le dent et la dent. Le genre féminin qui finit par l'emporter paraît dû à l'influence de la gent; il se peut aussi que le changement de genre remonte au latin. Ajoutons que le dent se dit encore dans plusieurs patois du Nord de la France.
Flos — f loris, m., est probablement devenu f loris — floris en latin vulgaire (II, § 239, i) et il a été assimilé aux mots féminins en -is. Le français a toujours dit la fleur; comp. roum. floarea, esp. la flor ; mais en italien on dit z7 flore.
Frons, fém. L'espagnol a gardé le genre étymologique: la frente. En gallo-roman nous ne trouvons que le genre masculin; le front a sans doute été amené par le mont, le pont. Remarquez qu'en vieux latin frons était aussi du masculin.
Mare, neutre. Le mot est régulièrement masculin en italien (il mare), en espagnol (el mar), en portugais (o mar). Il est devenu féminin en français, et ce changement surprenant pourrait peut-être s'expliquer par l'influence de son opposé, la terre.
Paries, m. Cette forme paraît avoir été remplacée en latin vulgaire par pares — parëtis, qui est devenu féminin: la paroi; comp. esp. la pared, it. la parete; dans quelques domaines romans on constate une hésitation sur le genre.
Sorex, m., a probablement été remplacé par sorix — soricem, d'où en français la souris et en prov. la soritz. Ce changement est probablement dû à l'influence d'un mot tel que radix — radicem (comp. ci-dessous vervex).
Sors, fém. Tandis qu'on a conservé le genre primitif en italien et en espagnol: la sorte, la suerte, le français hésite au moyen âge entre la sort et le sort. La victoire du genre masculin est peut-être due à la forme du mot (comp. le port et l'adjectif ort — orde); il se peut aussi qu'on ait regardé sort comme une forme collatérale masculine de sorte (comp. II, § 376, Doublets).
Vervex, m., devenu berbex et enfin berbix — berbicem, d'où la brebis. Il s'agit probablement ici d'une influence de radix — radicem, qui a changé le genre du mot avec la forme. Comp. prov. la berbitz.
673. Mots savants. Les mots savants repris au latin ou au grec se comportent généralement comme les mots héréditaires: Fasciculus — le fascicule, vialicus — le viatique; aequator — un équateur; augurium — un augure, examen — un examen^ incendium — un incendie; mais adoratio — une adoration, respublica — la république, veritas — la vérité.
Cas isolés. Papyrus, qui était féminin en latin, est devenu masculin en français grâce à la terminaison (comp. § 664, i). Il est difficile de voir pourquoi foca est devenu le phoque; Cotgrave donne la phoque. Les mots en -a sont également devenus masculins (voir § 705). Sur le sort des mots grecs neutres en -ma, voir § 664,2, Rem.
674. Il y a eu une grande hésitation entre les deux genres pour beaucoup de mots savants et surtout pour ceux qui ne remontent pas à des mots déterminés latins ou grecs mais qui sont composés d'éléments savants. Un grand nombre de mots qui sont masculins maintenant, ont été autrefois du féminin. On trouve ainsi sporadiquement dans la vieille littérature une cimeterre, une épisode, une évangile, une exercice, une horoscope, une onyxe (La Bruyère), une stade. Inversement on trouve aussi des mots féminins employés sporadiquement dans la vieille langue comme masculins: le diocèse, un emblème, un épigramme, un épitaphe, un fabrique, un holocauste, un orthographe. Voici des remarques détaillées sur le genre de quelques mots savants qui offrent un intérêt particulier:
Automobile. — On lit dans le Figaro: »Doit-on dire un ou une automobile? La question est assez sérieuse pour que le Conseil d'État, ayant à rédiger un règlement général sur la question des voitures sans chevaux, ait jugé à propos de la discuter. C'est le masculin qui a prévalu. Il nous semble cependant qu'on dit une locomobile. Quelle raison le Conseil d'État a-t-il eue de se substituer à la commission du dictionnaire de l'Académie ?« Comp. § 678.
Équivoque est emprunté du lat. sequivocus; ce mot est devenu masculin en italien: equivoco mais en français on dit une équivoque. Autrefois il était des deux genres, ce que Boileau constate avec regret dans sa XI I^ Satire:
Du langage français bizarre hermaphrodite, De quel genre te faire, équivoque maudite, Ou maudit.
Phalène. Nous citerons à propos de ce mot l'anecdote suivante que raconte G. Paris dans sa belle étude sur la poésie de Sully Prudhomme (Penseurs et poètes. Paris, 1896. P. 255, note): »Les Stances et Poèmes allaient paraître quand je reçus de Sully un billet désolé: On vient nie rappeler, disait-il, que phalène est du féminin, et c'est vrai, d'après l'Académie. Est-ce bien sans exception? Je ne puis refaire ma strophe, et je ne sais que devenir. Je le tirai d'embarras, — peut-être avec trop de complaisance, — en lui citant les vers de Victor Hugo (Si j'avais, ô Madeleine, L'œil du nocturne phalène) et d'Alfred de Musset (Le phalène doré, dans sa course légère, Traverse les prés embaumés). Sully fut rassuré et laissa la strophe telle quelle. Phalène n'en doit pas moins être du féminin. «
Remarque. Les observations suivantes de M. E. Deschanel montreront combien il est difficile de déterminer le genre d'un mot savant et comment les plus habiles aussi bien qu'un journaliste superficiel sont exposés à s'y tromper: »Un orateur de la Révolution a fait mânes du féminin. Un académicien de nos jours a conféré le même sexe à fastes et dit, par inadvertance: les fastes romaines. Tout récemment un écrivain de talent a imprimé de nouvelles arcanes. Un peu auparavant, à propos des représentations données au théâtre d'Orange, deux de nos critiques les plus distingués mettaient au masculin l'acoustique. A l'inverse, d'autres écrivains mettent au féminin les effluves et les amulettes. . . . Sainte-Beuve, dans ses Causeries du lundi, tome VI, page 132, parle de miscellanées brillantes. Mais c'est sans doute une faute typographique* (Les déformations de la langue française. Paris, 1898. P. 180).
675. Il faut enfin remarquer qu'au XVP siècle les grammairiens qui ont essayé de régler l'orthographe des mots français sur celle des mots latins (I, § 89), ont aussi fixé leur attention sur le genre des noms, et dans les cas où il y avait désaccord entre les deux langues ils ont arbitrairement essayé de réduire les mots français à leur genre primitif. C'est pourquoi ils écrivent un ardeur, un erreur, un horreur, un humeur^ un comète, et une arbre, une art, une dialecte, etc. Ces tentatives ont complètement échoué, comme on pouvait s'y attendre. Voici cependant quelques observations sur un petit nombre de mois où la réaction savante contre le genre non-étymologique a laissé des traces durables:
Comète, du lat. corn et a, était d'abord féminin à cause de la terminaison; au XVP siècle on commençait à dire le comète conforniément à l'étymologie, et on hésitait encore au XVIII* siècle entre les deux genres. C'est le féminin qui l'a emporté.
Délice(s) est originairement féminin, conformément à l'étymologie (lat. deliciae). Sous l'influence de delicium on commence au XVP siècle à dire un délice, et les grammaires modernes enseignent encore que notre mot est masculin au singulier et féminin au pluriel (comme amour et orgue). Vaugelas et Ménage protestaient énergiquement contre un délice qui suivant eux est un barbarisme, qui ne se dit »ni dans le beau langage ni dans le beau stile*. L'Académie au contraire le défend, et l'Arrêté ministériel du 26 février 1901, sans le rayer résolument, le déclare rare et un peu recherché.
Mode est emprunté du lat. niodus; il est devenu féminin sous l'influence de ïe final (§ 701); par réaction étymologique on crée le mode comme terme grammatical.
Œuvre vient du lat. opéra et il est originairement féminin. Sous l'influence de opus on commence au XVI^ siècle à dire un œuvre. La langue moderne emploie généralement le genre féminin, mais il a gardé un œuvre pour quelques cas particuliers ; on dit ainsi travailler au grand œuvre, l'œuvre complet de Mozart, etc. Ce sont pourtant là des expressions archaïques, et la langue vivante moderne reconnaît exclusivement une œuvre. C'est sous le joug pesant de la rime qu'A, de Musset a
écrit:
Est-ce que la commune mère, Une fois son œuvre accompli, Au hasard livre la matière Comme la pensée à l'oubli?
(Sur trois marches de marbre rose.)
676. Mots d'emprunt. Nous nous occuperons ici surtout des mots empruntés aux autres langues romanes. Ils reçoivent ordinairement le genre qu'ils avaient dans la langue-mère: it. balcone ) le balcon, it. bronzo ) le bronze, esp. casco > le casque, esp. arrecife > le récif, et esp. alcoba ) une alcôve, it. cantina > la cantine, it. medaglia > la médaille, esp. mantilla ) la mantille, it. scaramuccia > une escarmouche, etc. Il y a cependant des exceptions et des hésitations nombreuses:
P Mots masculins devenus féminins: it. dispaccio > la dispache, it. mandoline ) la mandoline (§ 695), it. puntiglio ) la pointillé (§ 694), it. ri st or no > la ristourne, esp. sargazo ) la sargasse, esp. sainete ) la saynète, it. stallo ) la stalle (on a dit d'abord le stalle), esp. zapote } la sapote, esp. zapotillo ) la sapotille.
2^ Mots féminins devenus masculins: esp. alcarrazas ) un alcarazas, esp. ni fia s ) un ninas (nom d'un cigare); gascon escampativos ) un escampativos.
3^ Hésitations entre les deux genres. On a hésité autrefois entre le et la carosse (it. il carroccio, la carozza), le et la disparate (esp. el disparate), le et la pagne (esp. el pano), le et la pagode, le et la risque (it. risco), etc. On hésite encore entre un et une acaba, le et la caroube, le et la steppe.
Remarque. Comme pour les mots savants, les puristes ont essayé de ramener à leur genre étymologique les mots d'emprunt qui ont changé de genre. Ainsi romance est bien, à cause de sa terminaison, devenue en français un mot féminin; mais on dit en espagnol, d'où le mot est venu, el romance et c'est pourquoi par ex. G. Paris a pu écrire: »J'ai longtemps hésité entre un romance et une romance^ (Romania, I, 373).
677. Mots étrangers. Nous comprenons ici par mots étrangers les mots appartenant à une langue étrangère qu'on cite occasionnellement sans les adopter et sans les transformer à la française. Le genre qu'on leur attribue, dépend tantôt de leur forme et de leur signification, tantôt du genre qu'ils ont dans leur propre langue.
Mots allemands. Nous avons trouvé le Krach, le Kronprinz, le Reichstag, le Lied, le Wôrterbuch de Diez, mais la Grammatik, la Zeitschrift, etc.
Mots anglais. On dit le brandy, le whisky, le sandwich et une garden-party, une interview, la selfdefence.
Mots Scandinaves. On dit le fiord, le slôjd et la vise, la saga, Vancienne Edda. Dans VÉvangéliste A. Daudet cite plusieurs mots danois; le genre qu'il leur assigne étonne parfois; on comprend qu'il écrive le risengrôd, bouillie de riz (p. 36), mais pourquoi la juleaften (p. 36, 310)? Serait-ce l'influence du mot français correspondant: la veille de noël?
678. Le genre des mots est peut-être le domaine de la grammaire française où a régné la plus grande incertitude. Les
changements de genre ont été nombreux et subits. Dans les Deux dialogues (voir sur ce livre I, § 42), Celtophile s'étonne d'entendre dire, à son retour en France un navire au lieu de une navire, et Philosaune lui répond: »A propos de changements qui sont venus depuis vostre partement cestuy-ci en est un qu'on a changé les genres d'aucuns mots. Et quant à faire un masculin d'un féminin, comme on dit Un navire et Le navire, pour Une navire et La navire: aussi Un comté, Un duché, pour Une comté. Une duché« (Éd. Ristelhuber, II, 11). Il s'agit ici d'anciens mots français d'origine et de formation populaires, mais les hésitations deviennent bien plus nombreuses quand il s'agit de mots savants ou de mots d'emprunt, et à partir de la Renaissance les grammairiens ont vivement discuté les cas douteux. Les questions de cette sorte ont toujours vivement préoccupé les Français. M. de Balzac dans son Socraie Chrétien se moque plaisamment d'un vieux pédagogue de Cour, »que l'an climaterique surprit, délibérant si erreur et doute estoient masculins ou féminins « (Ménage, Observations, p. 127). Quant à erreur, les discussions ont vite cessé, mais elles se sont prolongées pour doute. Dans ces discussions on s'en tenait généralement à ses préférences personnelles, c'est pourquoi il était difficile de s'accorder. Vaugelas déclare que épithalame est des deux genres, mais plutôt masculin que féminin; Ménage ajoute: »je crois qu'il n'est que masculin.* Inversement Vaugelas soutient qu'il faut dire une épithète, mais Ménage déclare qu'on peut faire ce mot indifféremment masculin et féminin. Les difficultés augmentaient par le désaccord qui existait et existe entre la langue littéraire et les parlers populaires et provinciaux. Ménage constate qu'on dit généralement une horloge, mais il ajoute que les Gascons, les Provençaux et les Normands disent un horloge. Il y a parfois aussi désaccord entre le parler des hommes et celui des femmes. Vaugelas revendique pour les femmes la permission de dire une belle ouvrage, et il soutient »qu'il leur doive estre permis de nommer comme elles veulent ce qui n'est que de leur usage: mais que pour les hommes il ne leur est pas permis d'en user de la sorte. « Enfin il y a aussi désaccord entre la langue littéraire et le parler vulgaire; les hommes cultivés disent par exemple le centime et la nacre; dans le peuple on peut entendre la centime et le nacre. Tant qu'on emprun-
tera des mots ou qu'on en créera il y aura nécessairement des doutes sur le genre à attribuer au mot nouveau. On l'assimilera involontairement aux mots préexistants dans la langue, et il se peut alors qu'on lui donne un autre genre que celui qu'il avait dans la langue -mère et les philologues puristes protesteront; c'est ainsi qu'on dit une romance^ malgré l'espagnol el romance (§ 676, Rem.) et les protestations n'ont pas manqué. Il se peut aussi qu'il se présente deux possibilités, qu'une analogie en deux sens divers se fasse sentir; tel a été le cas pour automobile. Fallait-il dire un automobile comme on dit un domicile, un reptile, un ustensile, ou ne serait-il pas mieux de régler le mot sur une locomobile, une argile, une sébile et dire une automobile? Il a fallu, comme nous l'avons vu, un Conseil d'État pour le décider, et il est presque superflu d'ajouter que sa décision n'a pas tranché la question.
Remarque. Dans un curieux petit livre intitulé 2,000 locutions et fautes corrigées (Paris, 1877) nous trouvons des remarques sur le genre d'environ 120 mots pour lesquels la langue populaire diffère de la langue littéraire et officielle. L'auteur a trouvé nécessaire de mettre en garde contre: le crypte, le girandole, un hypothèque, le jujube, le perce-neige, le sarbacane, et de l'autre côté contre la balustre, la campanile, la chambranle, la concombre, la crabe, la filigramme (forme altérée par étymologie populaire), la pétale, la stère, la stigmate, la store, la stratagème, la trombone, la vice, etc.