INFLUENCE DE LA FORME
679. Nous allons étudier une série d'exemples montrant comment le genre d'un mot peut se changer sous l'influence de la forme. Il faut distinguer plusieurs cas. Un mot peut changer de genre sous l'influence d'un autre mot homonyme : satyre — satire. Le changement peut aussi avoir lieu sous l'influence de la terminaison quand elle se confond avec un autre mot: escarboucle — boucle. Le plus souvent c'est la forme du suffixe qui entraîne un changement: it. ritornello, mais la ritournelle, à cause de -elle. Ajoutons enfin les cas assez nombreux où le changement est dû à l'aspect du mot, qui peut présenter des caractères masculins ou féminins assez prononcés pour qu'il se produise un désaccord avec le genre primitif: affaire, écho. Le commencement du mot peut aussi jouer un rôle dans cette question (§ 706). Examinons maintenant en détail ces différents cas.
680. Homonymes. Les cas où des homonymes se sont influencés quant au genre sont très peu nombreux et peu sûrs. On ne saurait citer, avec quelque certitude, que les cas suivants:'Ê/res, du lat. exteras (partes) était féminin dans la vieille langue, il est maintenant masculin sous l'influence de l'infinitif substantivé être. Le genre féminin donné à satyre (du lat. satyrus) au sens de pièce de théâtre où figuraient des satyres, est dû à l'influence de satire. Le salut, pour le salu, est un postverbal tiré de saluer (comp. it. il saluto, esp. el sahido). Il signifie ainsi proprement 'salutation', mais il a aussi
absorbé le lat. s al us devenu la salu dans la vieille langue. La confusion des deux mots s'est effectuée très facilement, sala (s al us) s'employant comme exclamation, comme un souhait de prospérité; c'était donc une sorte de salutation.
Remarque. Nous présenterons ici quelques observations sur certains mots qui, sans être de vrais homonymes, coïncident à peu près complètement. On a déjà vu dans un précédent chapitre (§ 672) comment dent a été influencé par gent, et front par mont, pont. Ajoutons que ombre (lat. umbra) était masculin dans la vieille langue, ce qui peut être dû à l'influence de nombre. Piège, du lat. pedica, était féminin au moyen âge conformément à l'étymologie (comp. it. pedica). On commence de bonne heure à dire le piège et c'est cette forme qui l'emporte. Le changement de genre paraît dû à l'influence du mot siège. On pourrait aussi regarder le piège comme un substantif verbal de l'ancien verbe piéger.
681. Terminaison. Il arrive que la terminaison ou plutôt les dernières syllabes d'un mot coïncident avec un autre. Dans ce cas le premier mot peut faire l'impression d'un mot composé, et son genre peut se régler sur celui du mot plus petit regardé comme le primitif. En voici quelques exemples:
Alarme, emprunté de l'it. ail' arme, d'abord masculin comme toutes les interjections (§ 658), puis des deux genres, mais dès le XVIP siècle on dit seulement une alarme, et ce changement parait dû à l'influence du mot arme (comp. une larme).
Coudelatte, pour cou de laite. Le mot devrait être masculin (§ 717); mais comme on a perdu la notion de l'étymologie, le mot est devenu féminin sous l'influence du dernier des mots composants; la latte a entraîné une coudelatte (comp. une perceneige pour un perce-neige; § 722).
Épiderme, emprunté du lat. epidermis. Conformément à l'étymologie on a dit d'abord une épiderme (encore dans Molière) ; le mot est maintenant masculin: un derme a entraîné un épiderme.
Épitome, emprunté du lat. epitome qui était féminin; le genre masculin du mot français est probablement dû à l'influence de tome.
Escarboucle remonte au lat. carbunculus; il était des deux genres dans la vieille langue où l'on trouve aussi la forme escarboncle; c'est l'influence de boucle (comp. I, § 529) qui a définitivement tixé la forme et le genre du mot.
Licorne, emprunté du lat. unicornis; le mot est devenu féminin sous l'influence de corne < lat. cornu a.
Mensonge, du lat. pop. *mentitionica, dérivé de mentitus, part, de mentire, est- originairement féminin (comp. it. menzogna, prov. mensonga), et encore Malherbe l'emploie comme tel, mais Vaugelas proteste et déclare que le mot est toujours masculin {Remarques, II, 483). C'est probablement le songe qui a amené le mensonge; les mots ont pu s'influencer réciproquement grâce à leur signification et à leur emploi (comp. le proverbe: Tous songes sont mensonges).
Rancœur est pour ranqueur. L'orthographe a été changée sous l'influence du mot cœur, qui a de même, au moins sporadiquement, influé sur le genre. Élymologiquement il est féminin, mais Ronsard dit le rancœur ce que donne aussi Cotgrave (1611). Robert Garnier hésite entre le et la rancœur. Le genre masculin se retrouve dans quelques patois modernes.
Rhubarbe^ emprunté du lat. rheubarbarum, paraît être devenu féminin sous l'influence de barbe (barba).
Remarque. Ajoutons les deux mots: grandmerci et raifort qui sont devenus masculins, quoique merci (lat. mer cède m) et rai (pour rais < vfr. raïz < lat. radicem) soient étymologiquement féminins. Ce changement de genre est probablement dû aux adjectifs fort et grand, qui sont d'anciens féminins (II, § 385), mais qui ont été pris pour des masculins après la création des formes forte et grande.
682. Suffixes. De nombreux changements de genre sont dus à l'influence des suffixes. Un suffixe peut être décidément du masculin ou du féminin; il peut aussi hésiter entre les deux genres. Dans les trois cas il se produit facilement pour les mots héréditaires et pour les mots empruntés ou savants, des abandons du genre étymologique, des incertitudes, des doutes. Comme les mots en -our sont le plus souvent masculins et les mots en -ine le plus souvent féminins, on finit par dire un amour et une mandoline au lieu de une amour et un mandoline (it. mandolino). Comme les mots en -ice hésitent entre les deux genres et qu'on dit le service mais la justice, on arrive à hésiter entre un office et une office. Voici un relevé de suffixes dont nous allons étudier dans les paragraphes suivants l'influence sur le genre: -ace, -ade, -âge, -ange, -é, -elle, -ère, -ière, -ette, -eiir, -ice, -isse, -ige, -ille, -ine, -oire, -oie, -on, -our, -ule.
683. ACE remonte soit à -atium: spatium > espace^ soit à -atio ou -acia: prefatio } préface, audacia > audace. Cette terminaison est ainsi étymologiquement des deux genres, de là des hésitations, quoique le genre féminin soit prépondérant :
Espace était autrefois souvent du féminin; Vaugelas (Remarques, II, 226) arrête qu'il faut dire un grand espace et pas autre chose. Comme terme d'imprimerie il est encore du féminin.
Populace < it. populaccio On trouve au XVI® siècle et encore au XVIP le populace, conformément au genre italien. L'emploi analogique du genre féminin, qui l'emporte, remonte très haut; déjà Amyot disait la populace.
Préface a été du masculin aux XVP et XVII® siècles. Vaugelas remarque: »Preface est tousjours féminin, la préface, et jamais le préface. Je l'ay oûy faire masculin à tant de gens qui font profession de bien parler, que j'ay creu estre obligé d'en faire vne remarque pour les desabuser, et pour empescher les autres de commettre cette faute* (Remarques, I, 141).
684. ADE est une terminaison essentiellement féminine: la cavalcade (it. cavalcata), la façade (it. facciata), la marmelade (esp. mermelada), la pintade (port, pintada), etc.; c'est pourquoi l'espagnol el tornado a été rendu par la tournade (ou le tournado) et le port, o travado par la travade. Sur le changement du genre de camarade, voir § 709.
685. AGE. Les mots en -âge sont ordinairement du masculin, rarement du féminin. Sont masculins tous les dérivés formés à l'aide du suffixe -âge (§ 147): le feuillage, le mariage, le passage. Les quelques mots en -âge qui sont féminins ne dérivent pas leur terminaison de -aticum: la cage, la nage, la page, la plage, la rage, la saxifrage, une image. Malgré le petit nombre de mots féminins en -âge, ils ont pu contrebalancer les mots masculins, d'où une âge, une gage, une orage, une ouvrage; l'influence inverse s'est aussi fait sentir comme le montrent le cartilage, le putrilage et un image. Voici quelques détails sur ces mots:
Age^ en vfr. eage, du lat. pop. aetalicum; il est régulièrement masculin. Cependant au XVP siècle on Ta quelquefois fait féminin. Ménage proteste contre une âge.
Cartilage, du mot latin féminin car ti la go, est devenu masculin en français ; il était parfois féminin au XVP siècle.
Gage, voir plus bas sous orage.
Image, vfr. imàgene (I, § 327,2) du lat. imagine m, est étymologiquement du féminin; pourtant durant tout le moyen âge il est souvent du masculin, et Ronsard écrit encore nos bons images. Le genre masculin a été conservé dans plusieurs patois modernes (le blaisois, le normand).
Orage s'employait comme féminin au XVIP siècle. Th. Corneille remarque: »La plupart des femmes ne se contentent pas de faire ouvrage féminin, elles donnent ce mesme genre à orage, et disent, voilà une grande orage. Celles qui parlent bien font ces deux mots masculins, et disent, mon ouvrage est achevé; il y a eu cette nuit un grand orage. Il y en a quelquesunes qui font aussi gages féminin, je lui donne de grosses gages. «
Ouvrage a remplacé l'ancien ouvragne; au XVP siècle il est des deux genres, et l'hésitation continue au XVIP, mais les grammairiens signalent l'emploi du féminin comme une faute. Vaugelas demande expressément qu'on dise un long ouvrage., mais il ajoute: ^Les femmes parlant de leur ouvrage, le font tousjours féminin, et disent voilà une belle ouurage; mon ouurage n'est pas faite. Il semble qu'il leur doit estre permis de nommer comme elles veulent ce qui n'est que de leur vsage ; je ne crois pas pourtant, qu'il nous fust permis de l'escrire ainsi« (Remarques, II, 170). L'Académie (1694) poursuit les femmes qui osent dire une belle ouvrage. De nos jours le mot est féminin dans le parler vulgaire: De la belle ouvrage (Zola, L'Assommoir, p. 84). Y fait toute V ouvrage (J. Marni, Fiacres, p. 17).
Passerage, voir § 722.
Putrilage^ du fém. putrilago, est devenu masculin.
686. ANGE est tantôt du masculin: Un échange, le lange, le mélange, tantôt, et plus souvent, du féminin : La fange, la grange, une orange, la vidange. De là des hésitations dans les mots suivants:
Lange, du lat. laneum (sous-entendu pallium?) est étymologiquement masculin; au moyen âge il était parfois féminin, et Oudin (1660) le donne encore comme tel.
Losange est primitivement féminin; il est maintenant passé au genre masculin.
Mélange était des deux genres au XVI ^ siècle et encore au commencement du XVIP siècle; depuis la période classique il n'est que du masculin.
Vidange: au XVP siècle on disait le et la vidange; c'est le genre féminin qui l'a emporté.
687. É. Nous examinerons ici seulement les mots en -é désignant des dignités, tels que comté, duché, évêché. Comme le suffixe de ces mots remonte à -a tus (§ 190), ils sont étymologiquement masculins. Cependant on avait dans la vieille langue des formes collatérales en eé (§ 198) qui sont féminines: la comteé, la ducheé, d'où, par l'amuissement de Ve féminin atone (I, § 266), la comté, la duché. La lutte entre les deux genres dans ces mots a fini par la victoire du masculin, malgré l'appui analogique que pouvaient prêter des mots tels que la royauté, la bonté, la fierté, etc. Voici quelques détails:
Archevêché. Le genre féminin est encore employé par Malherbe (Œuvres complètes, III, 574); il est défendu au XVIP siècle.
Comte'. Le genre féminin, prépondérant encore au XVP siècle (comp. § 678), n'est que toléré au XVIP. Vaugelas remarque que quelques-uns à la cour et à Paris disent la comté, mais »il est plus usité au masculin* (Remarques, II, 71). Le genre féminin a été conservé jusqu'à nos jours dans deux combinaisons toutes faites: la Franche- Comté, la comté-pairie. C'est probablement pour donner à sa phrase une tournure archaïque que H. Taine a dit quelquefois la comté dans son livre L'Ancien Régime (p. 9, 13); dans le même livre on trouve aussi le comté. Remarquez qu'on dit en Suisse (Genève) la comté de Neuchâtel.
Duché. Ce mot était encore au XVIP siècle des deux genres. Vaugelas remarque qu'il est plutôt masculin que féminin, et Ménage est de son avis, mais encore en 1694 l'Académie admet les deux genres. Dans la langue moderne on ne dit que le duché.
Évêché. Le genre féminin était encore en usage au XVI® siècle. Ronsard parle d'une bonne évêché. Vaugelas déclare: »aujourd'huy on le fait tousjours masculin « {Remarques, 11,71).
Parenté, dérivé de parent, était masculin jusque dans le XVP siècle. Robert Estienne (1539) le donne comme féminin, et il a gardé ce genre.
Prieuré, autrefois prioré, est masculin et paraît l'avoir été aussi dans la vieille langue.
Vicomte n'a pas suivi le développement de comté; il était féminin au moyen âge et il a gardé ce genre jusqu'à nos jours.
688. ELLE est presque exclusivement du féminin : La bagatelle, la cervelle, la chapelle, la ficelle, etc. C'est pourquoi les mots suivants sont devenus féminins malgré leur étymologie : La bertavelle (it. bertovello), la filoselle (it. filosello), la kyrielle (it. chiriello, du grec xvqis Bléi]oov), une ombrelle (it. ombrello), la ritournelle (it. ritornello). Il y a eu hésitation pour ombrelle qui était d'abord masculin; violoncelle (it. violoncello) a gardé son genre étymologique. Ajoutons que modèle a été assimilé aux mots en -elle au XVP siècle; Ronsard écrit la modelle.
889. ÈRE et 1ÈRE. Ces terminaisons sont tantôt masculines: mystère (mysterium), ulcère (ulcus, ulcéris), cimetière (xoLiurjTiÎQiov)^ tantôt féminines: colère (colera), misère (mise ri a), matière (materia), prière (*p recari a). Cet état de choses a de bonne heure amené des incertitudes; on a autrefois fait cimetière, clystère, mystère, ulcère du féminin et colère, misère du masculin. Dans la langue moderne il y a encore hésitation pour cratère (lat. crater) qui est régulièrement du masculin, et patère (lat. paiera) qui est régulièrement du féminin, mais Millevoye chante de profondes cratères, et Littré remarque: » C'est une faute assez commune de faire patère du masculin. «
690. ETTE est une terminaison féminine: une brunette, une coquette, une bavette, une alumette, une omelette, etc. De là des hésitations pour les mots suivants qui sont étymologiquement du masculin:
Amulette, emprunté du lat. amuletum; l'Académie l'a fait masculin dans les éditions de 1762 — 1835; il est maintenant regardé comme féminin.
Caillette est primitivement le nom d'un bouffon célèbre du XVP siècle. On a fait sur lui un poème intitulé »La vie et trespassement de Caillette« (voir Montaiglon et Rothschild, Poésies françaises des XV^ et XVP siècles, X, 379). Son nom a de bonne heure été employé comme appellatif; on disait d'abord un caillette (encore dans Cotgrave, 1611) ou, sous l'influence de la terminaison, une caillette; c'est le genre féminin qui l'a emporté.
Squelette^ emprunté du grec oxélexog; il a gardé son genre masculin jusqu'à nos jours malgré beaucoup d'hésitations. Au XVIP siècle on disait couramment une squelette. Ménage remarque: »M. de la Mote le Vayer l'a fait féminin avec le petit peuple de Paris. Il est masculin* (Observations, p. 144). Les gens du peuple disent encore une squelette (comp. § 674); on entend aussi un esquelette (I, § 461).
691. EUR. Cette terminaison est féminine dans les noms abstraits (§ 671,3): la couleur, la ferveur, la maigreur, la pâleur, la pudeur, etc. Dans ces mots -eur remonte à -or, -oris (§ 229). A côté de ces mots il y en a d'autres qui sont masculins et qui ont une tout autre origine ; citons heur, bonheur, malheur, où eur provient de -eur (I, §276); pleurs, substantif tiré de pleurer; cœur (lat. cor). Entre ces deux groupes il y a eu des influences réciproques qui ont amené des hésitations. Rappelons aussi ce que nous avons dit ci-dessus (§ 675) sur l'essai dû aux savants de la Renaissance de réduire les mots abstraits en -eur à leur genre étymologique. Il faut examiner à part les mots suivants:
Couleur est masculin dans quelques locutions toutes faites telles que: couleur de feu, couleur de rose, couleur de chair, couleur d'eau, couleur d'or, couleur de citron, etc. Ces combinaisons ont dû être regardées comme des expressions neutres; elles s'emploient aussi adjectivement après les substantifs: Je vous trouve les lèvres cTun couleur de feu surprenant (Molière, Impromptu de Versailles, se. III). Des souliers couleur de rose.
Erreur. Le genre masculin que lui attribuaient volontiers les érudits d'autrefois, s'employait encore au XVIP siècle, et juste-
ment dans le cercle des savants. Vaugelas proteste vivement contre un erreur, mais il ajoute que si l'on reprend ceux qui le disent, »ils vous diront aussi-tost, qu'erreur en latin est masculin et qu'il le doit être aussi en François. De mesme ils croiront que seruir à Dieu, soit mieux dit que seruir Dieu parce qu'en Latin on dit seruire Deo, au datif « (Remarques, II, 285).
Honneur, du lat. h on o rem, était féminin jusqu'au XVP siècle; on lit encore dans Montaigne: leur honneur sauve. Le genre masculin, qui finit par l'emporter, apparaît au XIV^ siècle; il est probablement dû à une influence du mot bonheur. Comme honneur se comporte déshonneur.
Humeur était régulièrement féminin au moyen âge. Le genre masculin, si général au XVP siècle (§ 675), apparaît déjà dans la traduction de la chirurgie d'Henry de Mondeville (1314).
Labeur, substantif tiré de labourer, est régulièrement masculin (§ 541); par suite d'une influence des noms abstraits qui remontent à -or, -oris, il était aussi souvent féminin au moyen âge; c'est le labeur qui l'emporte.
Pleurs, postverbal de pleurer (§ 545,6); il est régulièrement masculin (comp. esp. lloro, port, choro); mais Vaugelas fait observer que quelques poètes l'ont fait féminin (Remarques, I, 146), et ce genre lui est encore attribué par J.-J. Rousseau et Lamartine; ce dernier écrit: Et de ses pleurs de fils, non encore épuisées (Jocelyn, 3^ époque). Ce changement de genre peut avoir une double cause; on' a assimilé les pleurs à les fleurs, les sœurs et aux mots abstraits en -eur; ou les pleurs a subi l'influence de les larmes.
Rancœur, voir § 681.
692. IGE ou ISSE. Cette terminaison reproduit tantôt le latin -icium, -itium (ou -issus), tantôt le latin -icia, -itia; elle est donc soit masculine: un indice, un narcisse, un office, un service, un vice, soit féminine : une justice, une pelisse, une réglisse. De là des incertitudes.
1^ Mots masculins devenant féminins:
Armistice, formation hybride modelée sur solstice; l'Académie l'a fait féminin en 1762. Il est maintenant toujours du masculin.
Caprice, emprunté de l'italien capriccio. On trouve la caprice chez Ronsard.
Esquisse, emprunté de l'it. schizzo qui était masculin; on trouve en français seulement une esquisse, jamais un esquisse.
Exercice, emprunté du latin exercitium. On trouve dans Marot exercice amoureuse.
Office, emprunté du latin officium. Déjà au moyen âge on hésitait entre un office et une office, et cette incertitude dure jusqu'au XVIP siècle: Geste office (Jehan de Paris, p. 83). Toutes offices d'amitié (Rabelais, I, 50). Office vacante (Baïf).
Vice, du lat. vitium; autrefois on a dit, mais bien rarement, une vice.
2^ Mots féminins devenant masculins:
Immondice, emprunté du lat. immunditia. Au moyen âge on trouve, mais rarement, un immondice.
Malice, emprunté du lat. malitia. Au moyen âge on trouve plus souvent le malice que la malice; ce n'est qu'au XVP siècle que le genre féminin a le dessus et l'emporte définitivement sur le masculin.
Narcisse, est féminin dans le peuple.
Réglisse, du lat. liquiritia (comp. I, § 517,2); il était parfois masculin au moyen âge. Pour la langue moderne, voir § 726.
Sévices, du lat. saevitias; le français ne connaît ce mot que comme masculin.
693. IGE. Cette terminaison est surtout masculine; on dit le litige, le prestige, le prodige, le vestige et par analogie le vertige, quoique vertigo soit féminin. En français, tige est le seul mot en -ige qui soit féminin: au XVP siècle on a dit assez généralement un tige.
694. ILLE est une terminaison féminine: une aiguille, une anguille, une béquille, une cheville, etc. (comp. § 257). C'est pourquoi les quelques mots empruntés en -ille qui grâce à leur origine devraient être masculins, ont abandonné leur genre étymologique; on dit ainsi une coquille (lat. conchylium), une jonquille (esp. junquiUo), une pastille (lat. pastillus), une pointillé (it. puntiglio). — Les mots suivants demandent un examen particulier:
Apostille, dérivé du verbe apostiller. Voir § 551.
Myrtille (blat. myrtillus) était du masculin au moyen âge;
il est du féminin au XVII'^ siècle (E. Rolland, La Flore populaire, V, 2). Pour la langue moderne, Littré et l'Académie lui assignent toujours le genre féminin, mais le Dict. Gén. tient pour le masculin.
Peccadille est emprunté de Tesp. pecadillo. Marguerite de Navarre garde le genre étymologique et écrit un peccatile (Heptaméron, n° 72); partout ailleurs on trouve une peccadille.
Quadrille reproduit trois mots espagnols: el cuartillo, el cuadrillo, la cuadrilla; il est masculin ou féminin selon le sens. Le quadrille est un jeu de cartes qui se joue à quatre persoiines (cuartillo), un losange dans le dessin d'une étoffe (cuadrillo) et enfin un nombre pair de couples qui exécutent des contredanses dans un bal; pour ce dernier sens il y a eu autrefois des hésitations dans le genre. Une quadrille est une troupe de cavaliers divisée d'ordinaire en quatre groupes, figurant dans un carrousel; l'usage tend à faire ce mot masculin.
695. INE est une terminaison exclusivement féminine: aubépine, bottine, cantine, colline, coquine, etc» Sur ces mots s'est modelé mandoline, emprunté de l'it. mandolino. Platine, qui vient de l'esp. platina, était d'abord féminin; il est maintenant masculin, au moins officiellement, mais le peuple conserve le genre primitif et dit la platine est la plus pesante des métaux.
696. OIRE est tantôt masculin, tantôt féminin; on dit un ciboire (ciborium), un conservatoire (conservatorium), un consistoire (consistorium), un interrogatoire (interrogatorium), etc., et une histoire (historia), une victoire (Victoria), une foire (feria), une poire (*pira), etc. Il paraît que le genre féminin a été prépondérant; c'est pourquoi on dit une armoire (armarium), une écritoire (scriptorium), et on trouve sporadiquement une auditoire (encore au XVIP siècle), une interrogatoire (employé par Amyot), une monitoire (employé par Fléchier), une oratoire, mais pour ces derniers mots c'est le genre étymologique qui l'a emporté. De même il y a eu hésitation entre un et une écumoire, un et une ivoire; voir Vaugelas. Pour les mots primitivement féminins, l'analogie de la terminaison masculine -oire s'est fait sentir dans histoire; on
trouve souvent au moyen âge un histoire. Sur mémoire, voir § 726.
697. OLE. Ce suffixe (§ 346) se trouve ordinairement dans des mots féminins: on dit une auréole, une bestiole, une camisole, une casserole, une coupole, une métropole, etc.; et le pétrole, le protocole, le symbole. Le genre féminin a été introduit par analogie dans faséole (emprunté du lat. faseolus) et malléole (emprunté du lat. m aile o lus). Alvéole (lat. alveolus), qui est féminin encore chez Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, est revenu au genre étymologique. Le peuple continue à dire une alvéole.
698. ON. Cette terminaison est masculine dans les mots venant de noms latins en -o, -onis: carbonem ) le charbon, sermonem ) le sermon, et dans les dérivés formés à l'aide du suffixe -on (§ 282): le ballon, le coupon, le feuilleton; elle est féminine dans les mots où elle remonte au lat. -ionem: lectionem > la leçon, rationem > la raison; ajoutons les mots savants : la dévotion, la direction, la religion. Il paraît que les mots masculins sont en majorité et nous voyons plusieurs féminins passer au masculin; quelques-uns gardent le nouveau genre analogique (frisson, poison, soupçon); les autres tels que portion, raison reviennent au féminin après des hésitations. Au moyen âge achoison, enchoison, marisson, royon étaient des deux genres. Voici quelques détails:
Alcyon, du mot latin féminin alcyon; il est devenu masculin en français.
Frisson, du lat. frictionem, était féminin encore au XVI® siècle. Ronsard écrit: D'une frisson tout le cœur me frétille. Depuis la Renaissance le genre masculin est le seul employé.
Poison, du latin pot ionem. Toujours féminin au moyen âge, il hésite au XVP siècle entre le masculin et le féminin. Encore Malherbe écrit cette lâche poison. Vaugelas (Remarques, I, 97; II, 308) n'admet que le poison. Ménage permet de dire la poison en poésie. Thomas Corneille, qui est de l'avis de Vaugelas contre Ménage, fait observer que »la plupart des femmes disent encore amer comme de la poisons. L'Académie ne reconnaît que le genre masculin, qui s'est conservé intact jusqu'à nos jours, au moins dans le langage cultivé, car il est
encore féminin dans le parler populaire. Le passage au genre masculin peut être dû à l'influence du mot synonyme le venin.
Soupçon, \ir, souspeçon, du lat. suspectionem, hésitait au moyen âge entre le masculin et le féminin. Encore Montaigne écrit ma souspeçon, mais à partir de la fin du XVP siècle on ne dit plus que le soupçon.
Sur les mots féminins en -on devenus masculins à cause d'un changement de sens, voir § 709.
699. OUR. Les mots en -our sont ordinairement masculins: un autour, le carrefour, le four, le jour, le labour, le tambour, le tour (de tourner); mais la cour, la tour (de tu r ri s). Deux mots demandent un examen particulier:
Amour, du lat. amorem, était régulièrement féminin dans la vieille langue; vers la fin du moyen âge on commence à le faire aussi masculin et durant plusieurs siècles il hésite entre les deux genres. De nos jours, le genre masculin l'a emporté; pourtant on peut encore employer le genre féminin, surtout au pluriel, très rarement au singulier, mais cet emploi ne se rencontre que dans le langage poétique ou archaïsant: Leurs amours carnassières (A. France, Thaïs, p. 140). Ne te souvient-il plus de Vamour ancienne^ (De Hérédia, Les Trophées, p. 173). On a dit autrefois: On revient toujours à ses premières amours; on dit maintenant: On revient toujours à ses premiers amours.
Humour est donné comme masculin par la plupart des lexicographes; Larousse seul lui attribue les deux genres. Dans la littérature on trouve le plus souvent un humour; une humour, qu'écrit par ex. F. Coppée, est probablement dû à l'influence de une humeur.
700. ULE. Les mots en -ule, presque tous savants, sont tantôt masculins, tantôt féminins. On dit le corpuscule, le crépuscule, le fascicule, le scrupule, le ventricule (comp. § 406), le vestibule, et la bascule, la capsule, la formule, la péninsule, la pilule. Il y a eu hésitation pour appendicule et opuscule, qui sont maintenant masculins mais qui ont été féminins au XVP
et au XVIP siècles; renoncule^ tiré du lat. ranunculus, est féminin dès son apparition dans la langue et il a gardé ce genre jusqu'à nos jours. Le peuple dit fautivement une animalcule, une monticule et un campanule, un molécule. Sur le rapport entre le pendule et la pendule, voir § 715. Remarquez que émule et noctambule sont naturellement des deux genres.
701. E FÉMININ. Comme l'a final latin s'est affaibli en un e féminin, cette dernière voyelle est devenue la marque caractéristique d'un grand nombre de formes féminines : terra > la terre, bucca > la bouche, vicina ) la voisine, libra ) la livre, etc. Un e féminin final se trouve aussi comme voyelle d'appui dans des mots masculins: librum ) le livre, magistrum ) le maître, a si nu m > un âne, etc., mais les mots féminins sont en majorité, et nous voyons qu'on a regardé l'e féminin final comme tellement nécessaire aux mots de genre féminin qu'on l'a parfois introduit dans les mots où il manquait. C'est ainsi qu'on est arrivé à écrire la cuillère, la dote, pour la cuiller, la dot. De l'autre côté l'instinct populaire a demandé qu'il n'y eût pas d'e féminin final au masculin. C'est cette même tendance qui fait parfois retrancher l'e féminin final des mots masculins; la langue littéraire a adopté le pédant pour le pédante qui est la forme primitive (II, § 394), mais elle a rejeté le patriot. On a souvent créé d'un mot féminin un doublet masculin en retranchant simplement la voyelle finale; nous en avons déjà donné plusieurs exemples (II, § 376). Ajoutons ici qu'on trouve sporadiquement dans la vieille langue un caracol, un squelet, etc. Cependant l'existence d'un e féminin final ne suffit pas pour provoquer un changement de genre; il faut que toute la terminaison offre un certain aspect féminin pour qu'un changement se produise et l'analogie d'autres mots primitivement féminins est souvent nécessaire. Nous allons maintenant passer en revue un certain nombre de mots devenus féminins, soit définitivement, soit sporadiquement.
Remarque. Nous avons déjà (§ 551) cité un certain nombre de substantifs postverbaux qui ont hésité entre les deux genres: apostille, délivre, doute, écoute, encombre, encontre, erre, jeûne, manque, offre, relâche, rencontre, reproche, reste; nous n'y reviendrons pas ici.