CHAPITRE I
REMARQUES GÉNÉRALES
1. Les adverbes servent à modifier le sens d’un verbe: il s’est défendu vaillamment, il l’a bien mérité ; d’un adjectif: il est peu aimable , votre bien dévoué; d’un adverbe: il vit très modestement, il est bien plus riche que son frère. Ce sont là les trois fonctions principales des adverbes. Il y a pourtant plusieurs adverbes qui ne possèdent pas les trois fonctions indiquées. Ainsi beaucoup ne s’emploie pas devant un adjectif au positif; l’usage n’admet pas il est beaucoup grand, mais on dit bien il est beaucoup plus grand que son frère. Il faut enfin ajouter comme quatrième fonction que parfois un adverbe d’intensité peut servir à modifier le sens d’un substantif: nous avons très faim (§ 6).
Remarque. Nous avons déjà fait observer dans les volumes précédents qu’il n’y a aucune limite fixe entre les adverbes et les adjectifs. Nous avons constaté que beaucoup d’adjectifs fonctionnent comme adverbes: parler bas, sentir bon, marcher droit, chanter faux, etc. (voir V, § 108), et que plusieurs adverbes fonctionnent comme adjectifs: la presque totalité, un presque frère, une femme très bien, elle est la mieux (III, § 659 et V, § 111).
2. On distingue ordinairement huit espèces d’adverbes: les adverbes d’intensité ou de quantité, de comparaison, de lieu, de temps, de manière ou de mode, d’affirmation, de négation, de doute. Mais on pourrait facilement augmenter ou diminuer le nombre de ces groupes qui ne se distinguent pas, d’une manière très nette, les uns des autres. Certains adverbes appartiennent en effet indifféremment à plusieurs des
groupes cités: autrement fonctionne ainsi comme adverbe de comparaison, d’intensité et de manière.
Remarque. Quelques adverbes et locutions adverbiales peuvent être suivis d’une proposition introduite par que. On ne trouve pas seulement peut-être que, mais aussi heureusement que, avec ça que, même que , etc.; voir § 162.
8. Sur l’origine et la forme des adverbes et des locutions adverbiales, il faut remarquer:
1° Le français a conservé un certain nombre d’adverbes latins: heri > hier; inde > en; i b i > y; jam> jà; magis > mais; melius > mieux; trans > très, etc. Ont disparu cras, haud, nuper, olim, et nombre d’autres.
Remarque. A côté de l’ancien adverbe voir (voire), qui remonte au lat. verum (vera), il existe un homonyme qui ne s’emploie qu’après certains impératifs: voyons voir, montre voir, et qui signifie ‘un peu,’ ‘donc’. Dans un volume précédent de cet ouvrage (IV, § 47), nous avons regardé les deux mots comme identiques quant à l'origine. Il vaut sans doute mieux reconnaître dans la combinaison voyons voir l’existence d’un infinitif qui, grâce à son emploi, a pris un sens adverbial. Selon M. E. Staaff voyons voir s’explique comme un croisement de voyons avec allons voir; de même montre voir est issu des deux tours montre et fais voir. Voir s'emploie de cette manière après les verbes dire, écouter, essayer, montrer, penser, regarder, songer, voir. L’emploi de voir comme adverbe explétif, très général autrefois, s’est beaucoup restreint dans la langue littéraire actuelle; dans les patois, au contraire, il est très répandu.
2° A côté des adverbes latins, on constate l’existence de beaucoup de créations nouvelles: Autrefois, toujours, dorénavant, toutefois, partout, longtemps, etc.; pour les détails, voir III, § 591—614.
3° Il faut aussi noter l’existence d’un très grand nombre de locutions adverbiales: A peine, à bas, à couvert, à loisir, à merveille, à outrance, à rebours, à pic, à tâtons, à la dérobée, à la légère, à la pareille, à la française, à la diable, ci l'amiable, à l’étroit, au préalable, au petit bonheur, à la queue leu leu (I3, §182; V, § 99, s). D’abord, de retour, d’emblée, de léger, de nouveau, de plus belle, de travers, de longue date, d’arrachepied (cf. § 87,3). En bas, en haut, en arrière, en tapinois. Par hasard, par bonheur, par cœur. Sans peine, sans faute, etc.
4° Le français a toujours été très riche en adverbes et locutions adverbiales. Voici un relevé sommaire des adverbes
dont s’est servi l’auteur de la Chanson de Roland: adenz, alques, altrement, altrer, altresi, altretant, amunt, anuit, après, aprof, arere, asez, atant, aval, avant, avoec, belement, bien, ça, car, ci, cum, cnment , cumfaitement, conquerantement, cuntremunt, cuntreval, darere, dedenz, dedevant, demain, demaneis, derere, desmesureement, desur(e), desuz, devant, dreit, dulcement, dune, durement, einz, en, enceis, encuntre, endementres, endreit, enoit, enprès, encoi, ensemble, ensement, ensurquetut, envers, enz, esfreedement, estreit, fieblement, fîerement, forment, fors, gaillardement, gentement, guaires, haltement, hoi, i, idunc, ier, iloec, ireement, isnelement, issi, itant, ja, jamais, jus, la, laidement, lungement, main, mais, mal, maternent, malvàisement, mar(e), matin, mielz, menut, merveillusement, mie, mult, ne, nen, nepurquant, nient, nis, nun, o, oïl, or(e), orgoillusement, par, parfundement, petit, plus, poi, pois, près, primes, qufejiement, seir, sempres, sez, si, suef ', sul, sum, sus, suvent, tant, tart, tens(a), tost, très, trestut, trop, tut, u, uan, ultre, uncore, unkes, vassalment, veie, veirs, veirement, vertuusement, volenters. Comme on le voit, il s’agit ici d’un vocabulaire très riche et très varié ; les créations nouvelles abondent. On voit aussi que beaucoup des adverbes cités ont disparu; le vocabulaire adverbial se renouvelle en effet de siècle en siècle.
4. La création de locutions adverbiales n’a jamais cessé; en dépit des puristes on en a créé jusqu’à nos jours. Voici quelques formations curieuses qui sont presque toutes des créations récentes: comme quoi, par exemple, Dieu possible, plus souvent, tu parles, avec ça. Nous allons étudier sommairement les différents emplois de la dernière locution, qui, au point de vue de la formation, rappelle l’ancien composé populaire apud hoc:
1 0 Sens propre. L’employé de magasin dit à la dame qui vient de choisir un objet: Avec ça, Madame ? La cliente: Cest tout; merci, Monsieur. Cet emploi est très général. Il se retrouve avec un léger changement dans le passage suivant: De l’honneur, du sang-froid et des muscles, quand avec cela on aime bien la France, tout va (P. Bourget, Le Disciple, p. 175). Avec ça est souvent synonyme de ‘par dessus le marché’. Ex.: Avec tout ça, je n’ai pas déjeuné (H. Bataille, L’Enfant de l’amour, III, sc. 4). Ce n’est rien, un petit étour-
dissement, à cause de l’air qui est très vif. Avec ça, les rues sont si drôles dans cette sacrée ville (É. Zola, La Conquête de Plassans).
2° A côté de avec ça, on trouve aussi avec ça que (analogique de sûrement que, peut-être que, non que): Avec ça que je m'ennuie (— et puis, je m’ennuie). Exemples littéraires: Avec cela que Madame n’est pas couverte (Musset, Le chandelier, I, sc. 2). Le comte. Fichu temps, hein, Edmond? - — Le maître d’hôtel. En effet, monsieur le comte. Avec ça qu’on ne soupe déjà plus beaucoup. Ah! c’était autre chose sous l’Empire (H. Lavedan, Viveurs, II, sc. 2). Littré, dans son Dictionnaire (s. v. ça) qualifie cette locution de vicieuse; mais il ajoute qu’à la rigueur elle est »très-familière« et qu’elle «pourrait être acceptée, s’expliquant par: mettez avec ça, joignez avec ça que . . .«. Il existe actuellement, à côté de avec ça que, la conjonction synonyme même que. Ex.: Même qu’elle a eu un grand, grand succès dans les journaux (R. Martin du Gard, Les Thibault, I, 151).
3° Avec ça s’emploie surtout après une phrase négative, comme une sorte de formule familière de protestation; elle exprime le doute et l’incrédulité et sert à détruire la phrase qui précède; elle signifie tantôt: mais si, tantôt: pardon, bah, à d’autres, chansons que tout cela! Ex.: Vous ne m’avez pas reconnu dans ce déguisement ? — Avec ça! Vous ne savez pas vous y prendre. — Avec ça! Exemples littéraires: C. C’est impossible ... Ils n’oseraient pas. — L’abbé. Ils n’oseraient pas? Avec ça: Ils ne respectent plus rien (O. Mirbeau, Le Foyer, II, sc. 11). Mais Georges, tu te trompes! Le petit Jésus n’achète rien dans les magasins! — Georges. Avec ca! J’ai vu la petite automobile de ma tante! Même qu elle est rouge et j’avais écrit sur le papier que je la voulais bleue (H. Bernstein, Le Bercail, III, sc. 3).
4° On trouve aussi avec ça que, employé également pour marquer une protestation. Ainsi Avec ça que je m’ennuie signifie actuellement le plus souvent: Vous vous trompez, je ne m’ennuie pas. La conjonction avec ça que peut aussi être suivie d’une proposition négative. Ex.: Vous ne savez pas vous y prendre. — Avec ça que je ne sais pas m’y prendre.
5U Avec ça que s’emploie enfin d’une manière railleuse et acquiert à peu près le sens de: il ne manquerait plus que
cela. Exemples littéraires: Eh bien! vous me faites une belle réputation! - — Avec ça que Monsieur ne la connaît pas, sa réputation (T. Bernard, Un Perdreau de l'année, I, sc. 1). Avec ça que tu n’es pas heureuse . . . quand tu apprends par les journaux que ton enfant a conduit dans son automobile . . . à Ostende ... le Jockey-Club (O. Mirbeau, Les affaires sont les affaires, I, sc. 5). Et pourquoi pas? reprenait le concierge clignant derrière ses lunettes un œil égrillard; avec cela qu’il n’a pas pu galipauder tout comme un autre en son jeune temps (Bourget, Le Disciple, p. 323). On dit couramment: Avec ça que tu ne m’as pas fait du tort (= mais si, certainement, tu m’as fait du tort).
6° L’origine des emplois spéciaux du tour étudié n’est pas tout à fait claire. Il faut d’abord remarquer que avec ça se prononce souvent sur un ton ironique, et c est probablement l’emploi ironique de la locution qui a amené le changement de sens: avec ça a été compris comme une exhortation moqueuse à celui qui parle de continuer avec ses sottises. Cet emploi ironique, en même temps que dubitatif et interrogatif, devient facilement l’expression d’une protestation. C’est un développement analogue que nous trouvons dans la locution triviale et ta sœur ?