‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 4 sur 97 · ADVERBES D’INTENSITÉ ET DE QUANTITÉ · texte numérisé non relu

ADVERBES D’INTENSITÉ ET DE QUANTITÉ

5. Beaucoup de ces adverbes servent en même temps à modifier une qualité ou une action (il est très aimable , il a beaucoup réfléchi ) ou à indiquer une certaine quantité d’êtres ou de choses (il a beaucoup d'amis, il a peu d’argent). Voici les plus importants de ces adverbes: assez, beaucoup, bien, combien, davantage, fort, mal, par, peu, plus, presque, quelque, si, tant, tout, très, trop, et, pour la vieille langue, moult, prou. Nous allons étudier sommairement l’emploi de quelques-uns d’entre eux.

6. Très (lat. trans) est étymologiquement préposition (§ 46); mais il fonctionne aussi comme adverbe d’intensité dès les plus vieux textes, et, comme tel, il s’est conservé jusqu’à nos jours. Il s’emploie:

1° Devant un adverbe. Ex.: Ferez, paien, car très ben les veintrum (Roland, v. 1535). Cet usage vit toujours.

2° Devant un adjectif. Ex.: La refu li trésors si très granz trovez (Villehardouin, § 250). Autrefois très s’employait aussi devant un superlatif, et on disait la 1res plus bele dame, la plus très bele dame, le très meilleur home-, pour les exemples, voir II2, § 470. Cet usage disparaît avec le moyen âge; après la Renaissance, très ne se met que devant un adjectif au positif. Très a aussi servi à renforcer tout; voir II2, § 576, u.

3° Devant un nom d’être vivant employé comme attribut ou épithète. On disait au XVIIe siècle il est plus homme de bien que moi et de même il est très homme de bien; Racine fait dire à Chicanneau: Oui, vous êtes sergent, monsieur, et très sergent (Les Plaideurs, II, sc. 4). Un vieux bonhomme qui lut jadis illustre, un peu ministre, très membre-de-1’ Institut (Revue bleue 1898, II, 349). Une façade très Louis XIV

(G. Réval, Les Sévriennes, p. 14). Phrase entendue: Il est devenu très Académie Française. Rappelons aussi la locution savoir le fonds et le tréfonds d’une chose.

4° Dans le parler familier de nos jours, très se met devant le régime direct de plusieurs combinaisons verbales, tout comme si (voir § 8,2). On dit avoir très froid , et sur ce modèle on a formé avoir très peur, très faim , très soif. On dit cela me fait très mal, ce qui amène cela me fait très plaisir. Exemples littéraires: J’ai eu tort. — Très tort (H. Becque, La Parisienne II, sc. 4). Il a raison, très raison (Maupassant, Mont-Oriol, p. 343). O11 dit de même avoir très envie, avoir très hâte.

5° Devant une préposition suivie de son régime. Ex.: Mort le tresturnent, très en mi un guaret ( Roland , v. 1385). Si s’en passent très par devant Constantinoble (Villehardouin, § 133). Cet usage s’est maintenu jusqu’à nos jours; on dit des femmes très dans le train, exécuter un ordre très à la lettre, très pardessous jambe, être très à son avantage, une mélodie jadis très en faveur, très au loin.

6° Devant un verbe. On avait en ancien français des composés tels que trespenser (être très soucieux), où très est bien l’adverbe d’intensité et non la préposition comme dans tresporter, maintenant transporter-, mais, en dehors des composés, très ne sert pas à renforcer un verbe: on disait ordinairement molt m'en deult, et non très m’en deuil. Cependant un tel emploi de très n’est pas tout à fait inconnu. Mme de Sévigné écrit: Ils m’ont très assuré que la vendange [bain de vendange] m’aurait empirée (Lettre du 30 sept. 1676). Ayant très observé la vie et les hommes, il lui paraît difficile de formuler une règle de conduite certaine ( Revue bleue 1905, II 91 a). Les puristes condamnent cet emploi.

7° Le langage familier de nos jours emploie très d’une manière absolue dans les réponses. Ex.: Elle est bien jolie — Oui . . . très (J. Sarment, La couronne de carton, p. 33). Ne plaisantez pas. Je suis sûre que Villiers est ému. — Très (ib., p. 82). — Stupéfiantes, dans quel sens? — Gentilles? — Très (P. Loti, Les désenchantées, p. 116). Tu 11e dors pas bien, en ce moment? — Pas très (R. Martin du Gard, Les Thibault. La belle saison. P. 116). Cet usage remonte au moins à la première moitié du siècle passé. Ex.: Es-tu incommodé? — Je le suis très (Varner, La sœur de Jocrisse. Paris, 1841. P. 17).

7. Nous examinerons les autres adverbes de quantité par ordre alphabétique:

1° Assez (prov. asatz, it. assai ) continue un composé populaire adsatis. Dans la vieille langue, assez signifiait ‘beaucoup’ et même ‘trop’. Ex.: En ceste tere ad asez osteiet ( Roland , v. 35). La furchëure ad asez grant li ber (ib., v. 3157). Dans ce dernier passage, asez grant veut dire ‘très grand’, ‘énorme’. L’ancien sens se constate encore au grand siècle. Ex.: Et l’on m’a vu pousser, dans le monde, une affaire D’une assez vigoureuse et gaillarde manière ( Misanthrope , v. 790). Dans la langue moderne, assez a perdu beaucoup de sa force primitive (cf. IV, § 155); il est maintenant, le plus souvent, synonyme de ‘suffisamment’ ou indique une quantité médiocre (en angl. rather). La phrase elle est assez jolie contient actuellement une réserve, et l’énoncé est moins affirmatif que: elle est jolie ; autrefois c’était le contraire. Pourtant l’ancien sens n’a pas tout à fait disparu. Ex.: Regardez cette jeune fille! Est-elle assez jolie et le sait-elle assez ! Ces tours interrogatifs sont aujourd’hui de véritables formules de superlatif. On dit maintenant assez d’argent , autrefois la préposition pouvait faire défaut. Ex.: Quant vos venrés, biaus fiex, a le roi court, Assés i troverés dus et contours ( Aiol , v. 184). Comp. V, § 101,2. Remarquez que l'usage actuel admet: Il a de l'argent assez.

2° Beaucoup (cf. III, § 595) sert à renforcer un verbe et un adjectif au comparatif: Il a toujours beaucoup travaillé. Il est beaucoup plus fort que moi. Il peut aussi suivre le comparatif, et, dans ce cas, il demande la préposition de (comp. § 87,4): Il est plus capable que son frère et de beaucoup. On dit aussi: Il est de beaucoup plus capable que son frère , à côté de: Il est beaucoup plus capable que son frère. L’emploi de de est de rigueur devant un superlatif: Il est de beaucoup le plus capable.

3° Bien sert à renforcer un verbe, une locution verbale, un adjectif au positif ou au comparatif: Il a bien travaillé. Il a bien raison. Faites bien attention. Fille est bien aimable. Elle est bien plus aimable que sa sœur. On dit bien du monde, bien des soldats, bien de l'honneur avec l’article partitif complet; dans ces énoncés, bien est primitivement un mot de quantité isolé, sans aucun rapport avec le substantif: c’est de

l’honneur — bien; puis: c’est — bien — de l'honneur. Comp.: Des altres i out bien ( Roland , v. 108). Dans quelques cas isolés, bien a été assimilé à beaucoup, quant à l’emploi de l’article: bien d’autres, bien de fertiles campagnes, bien de braves bourgeois. Au point de vue sémantique, bien a perdu son sens amélioratif primitif, et on peut dire sans aucun scrupule: Il m’a bien ennuyé, c'est bien mauvais, elle est bien malade, etc. Beaucoup indique tout simplement une quantité sans aucune idée accessoire: il a beaucoup d'argent; si l’on se’ sert de bien, on ajoute quelque chose de subjectif, une idée de surprise, de contentement, d’intérêt: il y avait bien du monde au concert. Comp. encore: Il m'a fait beaucoup de mal, et: Il m’a fait bien du mal. La dernière phrase relève davantage la souffrance personnelle.

4° Combien est un adverbe interrogatif et exclamatif. A la différence de bien, il est suivi de de sans article: combien de peine perdue! Il peut être séparé de son complément: Combien, finalement, a t-on vendu d’exemplaires de cette Histoire de la rage, écrite par ton mari il y a trois ans (R. Benjamin, La prodigieuse vie d’ Honoré de Balzac, p. 14)? Combien sert aussi dans la langue actuelle à renforcer un adjectif. Ex. : Que vous fûtes belle, lui dis-je un jour, madame, et combien admirée (A. France, Le livre de mon ami, p. 183). S’ils avaient osé se soulever tous, hommes et femmes, et faire bloc, qu’ils auraient eu vite raison des brigands au pouvoir — une poignée et combien lâches (Bourget, Tragiques remous, p. 16). Vois combien vite en est le cours (J. Richepin, Causeries de vagues).

Remarque. Rappelons la locution pronominale ce que, qui, clans la langue actuelle, a parfois le sens de ‘combien’. Ex.: Et les princesses, donc, ce qu’elles sont jolies (J. Richepin, Il était une fois) I comp. V, § 277,4.

5° Moult ou molt, du lat. multum (cf.it. molto ), s’employait comme adjectif et comme adverbe jusqu’à la fin du XVe siècle (cf. V, § 111,3). Comme adverbe, moult était concurrencé par très. Parfois ils se combinaient et formaient un renforcement pléonastique. Ex.: Encontre va li rois moult très joieusement ( Berte ans granz pies, v. 251). Et moût très grant duel demena ( Vrai Aniel, v. 180). Depuis la Renaissance, moult ne s’emploie plus que dans les patois; il

est parmi les mots dont La Bruyère (Les Caractères, chap. XIV) regrettait la disparition. Au grand siècle, on ne rencontre moult qu’en style marotique. Ex.: Une soutane de satin gras qui était chose moult belle à voir (Furetière, Le roman bourgeois). Dans la langue moderne, l’adverbe précède toujours immédiatement le mot qu’il caractérise: Une petite fille très sage. Autrefois l’adverbe pouvait être séparé de son complément; on disait en vieux français: Moult est sages li reis et li reis est mult sages. Ex.: Moult i alast avec els volentiers ( Covenant Vivien, v. 1242).

6° Par continue le lat. per qui était une sorte de préfixe séparable, et qui servait à renforcer les adjectifs et certains verbes. Ex.: Nobis ista sunt pergrata perque jucunda (Cicéron, De Oratore). Per mihi mirum visum est ( ib .). Platoni per fuit familiaris (Gellius). On disait de même perhorridus, percommodus, perplaceo, peragito, pertimefacio, pergaudeo, etc. En français, par a conservé la valeur intensive, mais il n’est plus à regarder comme un préfixe; il est exclusivement adverbe et se combine souvent avec un autre mot de renforcement comme moult, tant, trop, corne, si, ainsi. Ex.: Com par fui avoglez (St. Alexis, v. 394). Or par sui vedve, sire, dist la pulcele (ib. v. 491). Tant par fut bels (Roland, v. 285). Mult par est pruz sis cumpainz Oliviers (ib. v. 546). Tant par est douce (Aucassin et Nicolete, I, 15). A côté de la vieille construction trop par est bons, se développe peu à peu par est trop bons, où l’adjectif a attiré l’un des augmentatifs. Ex.: Par fu trop la dolor comune (Roman de Guillaume de Dole, v. 4075). Ce type cède la place à il est par trop bons, qui remonte au XIIIe siècle. Ex.: Vous êtes par trop grant railleur (Patelin, v. 1497). Vaugelas n'aimait pas ce tour, qui, selon lui, était trop emphatique; il ajoutait que »le bon usage le condamne« (Remarques, II, 382). Pour une fois, Vaugelas s’est trompé (comp. I3, § 59); on dit couramment: Vous êtes par trop aimable. C'est par trop fort. Cest par trop se moquer.

Remarque. Dans la vieille langue, par, particule augmentative ou renforçante, s’ajoutait à certains noms et à certains verbes: on avait paradmirable, paradvisé, pardurable, pardifficile, parmi, parfin, paraccomplir, parachever, etc. Quand le verbe était construit avec un auxiliaire, par- se déplaçait souvent et venait se mettre devant l’auxiliaire. Ex.: Les .XII. per i parfurent ocis (Mort Aymeri, v. 2665). Et ce me par a acoré ( Ivain , v. 1478). Sur ce point, par- est comparable à re- (Voir III, § 494).

7° Pas mal. Cette tournure peut avoir le sens de ‘assez’: Il a fait pas mal de bruit. J’ai pris pas mal de notes. Quand il s’agit d un temps simple, la langue littéraire demande ne; on écrit il n’a pas mal d’ennuis; mais on dit toujours il a pas mal d’ennuis.

8° Peu (V, § lll,s). Ex.: Il a peu d’amis. Il a peu souffert. Il est peu aimable. Remarquez la différence entre peu

dans ce dernier exemple et un peu, qui a une valeur positive: Il me paraît un peu vexé. Comp. it. poco et un poco ;

ail. wenig et ein wenig; angl. little et a little (surtout en

Amérique). Peu est entré dans plusieurs combinaisons: quelque peu, à peu près (autrefois aussi peu près, voir Marot, Enfer), peu s’en faut, peu à peu.

9° Plutôt. Cet adverbe s’emploie depuis 30 ou 40 ans aussi comme intensif. On dit une aventure plutôt plaisante; les dernières années de P. Verlaine furent plutôt lamentables: il est plutôt riche, etc.

10° Prou ou preu, dont l’origine n’est pas tout à fait sûre, s’employait jusqu’au XVIIe siècle dans le sens de ‘assez’, ‘beaucoup’. Ex.: Vers els ne s’est proud defenduz ( Brut de Munich, v. 4140). Le mot, qui se trouve encore chez Brantôme et Henri IV ne vit plus que dans les patois; la langue littéraire a conservé la locution ni peu ni prou, sauvée de l’oubli par l’allitération qui aide souvent à maintenir des mots vieillis (cf. I3, § 510).

11° Tant s’employait comme intensif devant les adjectifs et les participes passés. Ex.: Ce juge tant divers (Marot, Enfer). Elle n’est pas tant sotte, ma foi (Molière, Fourberies de Scapin, I, sc. 3). Une femme autrefois tant aimée (Corneille, Polgeucte, IV, sc. 5). Actuellement cel usage a disparu surtout devant un adjectif; tant sot a été remplacé par si sot. Pourtant quelques symbolistes ont eu une prédilection marquée pour tant servant à renforcer un adjectif. On lit dans »Ame d’automne« de Stuart Merrill: Mon àme tant malade s’endort. Mon âme s’endort, Tant folle, à cette heure taciturne. Ce n’est là qu’un archaïsme d’école poétique.

12° Tout s’ajoute comme intensif aux adjectifs: il est tout honteux (cf. V, § 431). Autrefois, il s’ajoutait aussi aux adverbes; on trouve dans la vieille langue par ex. tout ainsi corne à côté de ainsi corne, et Corneille encore écrit tout

maintenant. Pour la langue moderne, rappelons que tout, employé comme intensif, fait concurrence à très ; mais il y a entre les deux termes une légère différence. Tout fait

penser à un état momentané, il marque un aspect passager et exclut l’idée d’une disposition constante: Je suis toute triste d’apprendre cette nouvelle. Son gilet est tout sale. Ce verre est tout plein. Elle est toute rouge de honte. Très, au contraire, indique surtout le haut degré d’une qualité constante, un

état envisagé en lui-même sans connexité avec un événement précédent: Il est très sceptique. Cet enfant est très malpropre. Une femme très heureuse avec son mari. On sent la différence entre il est très pâle et il est tout pâle (en ce moment, à cause d'une mauvaise nouvelle), entre le ciel est très bleu et le ciel

est tout bleu (il n’y a pas de nuages en ce moment). A

côté de tout, on a maintenant tout-à-fait. Autrefois on employait del tôt, du tout, qui ne se trouve plus que dans une proposition négative. Geofroy Tory signe ainsi sa préface du » Champ fleury«: Du tout vostre. On disait aussi de tôt, sans article. Ex.: Quar vous m’avez de tout voir dit Et ne m’avez de mot mentit (Châtelaine de Vergy, v. 496).

13° Trop, dont l’origine est incertaine, se trouve en français dès les premiers textes. Ex.: Guenes respunt: Mei est vis que trop targe (Roland, v. 659). Ço dist li Reis: Trop avez mal talant (ib., v. 288). Vous en avez assez et je en ai trop po (Berte, v. 837). Le mot est resté en usage jusqu’à nos jours et a peu varié d’emploi: Qui trop embrasse, mal étreint. Vous êtes trop aimable. C’est trop bien. Trop de larmes ont été répandues. Vous n’êtes pas de trop. De nos jours, le mot indique surtout un excès; autrefois il avait aussi le sens de ‘beaucoup’, tout comme l it. troppo. Ce sens s’observe par ex. devant un comparatif: Il est en lui trop mieulx séant Qu’ung crucifix en ung monstier (Patelin, v. 744). Encore dans Gresset: Trop mieux aimant suivre quelques dragons ( Vert-Vert ). La langue moderne n’admet plus trop devant un comparatif; mais elle lui donne parfois l’ancien sens de ‘beaucoup’ devant un adjectif au positif, et c’est trop naturel peut être synonyme de c’est très naturel. D’autre part elle a élargi le domaine de trop, qu’elle emploie fort bien devant un nom à valeur d’adjectif. Ex.: Ce chapeau est trop

deuil (Marni, Fiacres, p. 3). Une George Sand trop pot-aufeu et trop grand’ maman ( Revue bleue, 1899, I, 250).

8. Si est primitivement un adverbe de comparaison. Ex.: Pur ço sunt Franc si fier cume leun ( Roland , v. 1888). Dans des comparaisons incomplètes il devient un adverbe d’intensité. Ex.: Quant l ot Rollanz, Deus! si grant doel en out (ib., v. 1197). Ad oes Carlun si granz pais cunquis (ib., v. 1859). Ges ai oï si gramoier (Béroul, Tristan, v. 304). Il s’emploie régulièrement devant un adjectif (accompagné ou non d’un substantif) et devant un adverbe. Ex.: J’espérais ma part d’une si riche proie (Racine, Athalie, III, sc. 3). Ordinairement si est précédé de l’article indéfini on du partitif de: un si beau jour, de (des) si beaux jours; en français moderne, on trouve aussi l’article défini: Le si pénible hiver (P. Loti, Le roman d'un enfant, p. 245). Après les si beaux jours des deux dernières semaines, ce retour de froid est très dangereux (G. de Maupassant, Notre Cœur, p. 204). Autrefois, si pouvait renforcer un adjectif accompagné d’un autre intensif. Ex.: Je n’ai garde de me lasser Quant je voy places si très sainctes (Gringore, Œuvres complètes, II, 160). Certains parlers emploient encore les locutions si tellement ou tellement si devant un adjectif. Il faut encore ajouter les observations suivantes:

1 0 Dans la langue moderne, si s’emploie aussi devant un groupe prépositionnel; le groupe, qui forme bloc, est regardé comme un adjectif ou un adverbe; on dit elle est si en train, tout comme on dit elle est si gaie. Ex.: Jamais je ne l’ai vue si en train, si en l’air, si émouslillée (O. Feuillet, Histoire d’une Parisienne, p. 232). Dans des conditions si contre nature (E. et J. Concourt, Manette Salomon, p. 212). Ces façons si en dehors des usages (P. Bourget, Voyageuses, p. 211). Cet être si à elle (ici, La terre promise, p. 189). Ce jeune homme, si en dehors, si ouvert (Marni, Comment elles se donnent, p. 38). J’irai le voir demain matin — — je lui ai dit adieu si en courant le jour de ma fugue (Gyp, Le mariage de Chiffon, p. 246). On dit également si à propos, si en peine, si en passant, si au sérieux. Comp. § 6,5.

2° On sait qu’il n’y a entre les substantifs et les adjectifs aucune limite fixe (cf. V, § 85). Quelques substantifs sont

susceptibles de comparaison, surtout ceux qui désignent des êtres vivants: Elle est plus femme que vous; et ces substantifs, qui fonctionnent comme des qualificatifs, sont parfois accompagnés de si, et dès les plus vieux textes. Ex.: Un seul m’en nome Qui ait tesmoing de si preudome Con mes sire ot (. Ivain , v, 1680). Ne sois point si femme de bien, Et me romps un peu moins la tête (Molière, Amphitryon , v. 663). Et si bon enfant, si peuple, du Paris de la Halle (Daudet, Sapho, p. 225). Cet homme d’habitude si maître de lui (Bourget, La duchesse bleue, p. 334). Elle était si »jeune fille« cette Mlle Jasmine (Reboux, Pour Jasmine, p. 52). On peut même dire: Ces conjectures ne sont pas si conjectures que tu penses. Si s’emploie de même devant un nom attribut faisant partie d’une locution verbale: Ce serait si dommage de gâter ces belles fleurs (P. Bourget, Le Disciple, p. 228).

3° Si s’emploie dans plusieurs combinaisons verbales (cf. V, § 124) devant le régime direct, surtout dans les cas où celui-ci est un nom abstrait sans article; à côté de avoir raison, on trouve avoir si raison. Cet emploi de si remonte assez haut. Ex.: Je n’euch onques mais si soif ( Richars li Biaus, v. 927). Il a si peur qu’on ne le méconnoisse (Boileau, Discours sur la satire). Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même un pacte solennel (Bourget, La duchesse bleue, p. 142). . . . elle eut si raison ( id ., Complications sentimentales, p. 85). J’avais si soif et depuis si longtemps (Rostand, La Samaritaine, p. 45). Quand vous avez si besoin de vous monter le coup (E. et J. Goneourt, Manette Salomon, p. 211).

4° Si se construisait autrefois avec (que) de et un infinitif dans le sens de ‘assez pour’. Ex.: Ouais! je ne croyais pas que ma fille fût si habile que de chanter à livre ouvert (Molière, Malade Imaginaire, II, sc. 6). Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage (La Fontaine, Fables, I, 10). Comp. § 159,2.

5° Au moyen âge, les emplois de si étaient multiples; nous rappellerons seulement qu’il se mettait souvent après un autre adverbe (ou locution adverbiale) placé en tête d’une proposition principale. Ex.: Li bastars de Buillon un poi se recula, Les siens a fait retraire, et puis si leur cria . . . .

(. Bastart de Bouillon, v. 5099). D’autre part si est il bien prouvé par clergie .... (ib., v. 4081).

Remarque. Ainsi fonctionnait dans la vieille langue comme intensif. Ex.: Mist en son lieu une pucele Toute ainsi franche et ainsi belle (cité par Kjellman, p. 26). Cet usage se retrouve encore au XVIe siècle. Marguerite de Navarre écrit par ex. ainsy soudainement; après la Renaissance, on dit si soudainement.

9. Plusieurs adverbes de manière en -ment s’emploient comme adverbes de quantité et d’intensité. On dit: Il est terriblement curieux; elle a énormément d’argent; c’est rudement dur; elle est diablement gentille; c’est tellement beau; il avait bigrement raison. Exemples littéraires: Moi qui, justement aujourd’hui, ai à vous dire quelque chose de si étonnamment curieux et de si prodigieusement convenable (Meilhac, Froufrou). Elle sentait délicieusement bon (Boylesve, Je vous ai désirée , un soir . . . , p. 35). Je suis restée à côté, monstrueusement à côté (ib., p 92). Cet emploi renforçant, parfois catachrétique, remonte au moyen âge. Ex. : Et Richerin qe durement amai ( Raoul de Cambrai, v. 2789). Ernaus li quens durement redouta, Car ces destriers desoz lui estancha, Et li baucens durement l’aproicha (ib., v. 2876). C’était souvent une affaire de mode; les «mignons» de la cour d’Henri III abusaient de ces adverbes, ainsi que les précieux et les précieuses du siècle classique et les belles marquises du XVIIIe siècle; pour les détails, voir II2, § 473 et IV, § 153, § 598. On entend encore de nos jours: Sa sœur est bigrement jolie. C'est joliment vilain. Elle est terriblement jolie. (Comp. il est bien malade ). Ajoutons quelques mots sur autrement. Cet adverbe, dont le sens ordinaire est neutre (il ne pense pas autrement qu’il parle), s’emploie aussi comme une sorte d’intensif; quand je dis: il est autrement savant que moi, j’entends par là: il est bien plus savant que moi. Comp. IV, § 206.

Remarque. Les adverbes de quantité en -ment demandent maintenant la construction partitive avec de: Il a infiniment d’esprit. Au XVIIe siècle on disait aussi: Il a infiniment de l'esprit (cf. § 7,i). Cette dernière construction, que défendait entre autres le P. Bouhours, fut rejetée par l’Académie.

Kr. Nyrop : Grammaire. VI.

Page 1