‹ Grammaire historique de la langue française. PréfChapitre 11 sur 168 · I. M. G. Paris · texte numérisé non relu

I. M. G. Paris

PREFACE

lologie, vient s'ajouter un auxiliaire précieux, la compalaison. C'est par la comparaison que les théories se onfirment, c'est par elle que les hypothèses se vérifient : et dans l'exemple que nous venons de citer, la comparaison de l'italien et de l'espagnol aima au français dme apporte à l'hypothèse proposée d'invincibles éléments de certitude.

Armé de cette double méthode historique et comparative, un savant illustre de l'Allemagne, M. Frédéric Diez, écrivit de 1836 à 1842 la grammaire comparée des cinq langues filles du latin*, et montra suivant quelles lois elles s'étaient formées de l'idiome romain. S'appuyant sur les principes philologiques posés par M. Diez, MM. Bartsch et Màtzner en Allemagne, en France MM. Littré, Guessard, P. Meyer, G. Paris, ont repris son œuvre pour la langue française en particulier, et par de nombreux travaux de détail ont éclairai le problème de nos origines *.

4. Les Allemands ont rivé les cinq langues de la famille latine (italien, espagnol, Trançais, portugais, valaque) par le nom générique de Langues Romanes, dénomination commode et claire, tout à fait entrée aujourd'iiui dans le langage de la science, et que nous em-

lolerons durant tout le cours de ce litre.

5. Cependant les travaux des philologues Tiançais sont loin d'être ous également bons : sans parler ici de la compilation Tort inégale de

M- Ampère, ni du livre de M. Chevallel, œuvre estimable en son temps^ mais dépassée aujourd'hui, on ne peut trop déplorer le succès qui accueillit, il y a vingt ans, le livre de M. Génin {rariatiuns de la angue française) y recueil de paradoxes et de tours de force, oii l'aueur jongle avec les mots, au grand ébahissement du public éblouL D'ailleurs homme d'esprit. Coin savait que les lecteurs français préféreront lot^ours une épigramme bien tournée à une sèche vérité.

PRÉFACE

Malgré ces efforts incessants, les principes de la philologie française, à peine connus chez nous du publie savant, sonl encore ignorés de la grande majorité du public lettré. J'ai pensé qu'on pourrait répandre et • ulgariser ces résultats en les débarrassant de Téciiafaudage scientifique , et rendre ainsi accessibles au plus grand nombre des lecteurs, en les résumant sous un mince volume, les lois qui ont présidé à la formation de notre idiome national. — D'ailleurs une telle œuvre n'est point chose nouvelle, hors de France du moins. Chez nos voisins d'Allemagne et d'Angleterre, l'étude de la langue nationale a conquis son droit de cité dans les collèges et les gymnases, où elle règne sans conteste à côté du grec et du latin* : elle n'a pas encore pénétré chez nous, pas même dans renseignement supérieur.

M. Fortoul qui, a côté de beaucoup d'erreurs, a eu quelques créations heureuses, décréta en ISbSl'ensei-

— et lai qai n'aTait Jamais la (et pour caase) une ligne d'allemand, raillait agréablement « le* nébuleuses élucubrations des cerveaux ger* wuuiiques », plaisanterie un peu usée, mais toujours applaudie clici nous : Génin oubliait qu'un bon mol n'a Jamais tenu lieu d'un arguaient, et qu'en matière scienliflque, la question n'est pas d'avoir de« dées allemandes ou des idées françaises, mais avant tout des idéej ,nstes.

4 . Je ne citerai que deux livres tout i fait élémentaires et don M nombreuses éditions attestent le succès : — en Angleterre, VHi*eir* de la langue anglaise^ de Gleig {Ifistory of english language^ Jans le» Gleig's School séries) — en Allemagne, la Grammaire his" torique de l'allemand, par Vilmar, à l'usage des classes supérieuret des gymnases. {Anjangsgriuide der dtutschen Grammatik, xunaechst tir die obersten Klastem der GymMosiem^ r. D' Vilm«r, «le Auflagr 1864.)

PRÉFACE

gnementde la grammaire comparée dans les classes supérieures des Lycées. C'était un acheminement vers Yé • lude de la langue française: cette œuvre fut détruite par son successeur; acte d'autant plus regrt>ttable, que le ministère actuel, qui a cessé d'imposer Tétude du grec et du latin à des élèves qui n'en ont que faire, qui a créé enfin l'enseignement industriel à côté de l'enseignement classique, devrait fortifier d'autant celui-ci, en introduisant l'étude des trois langues classiques parallèlement à celle des trois littératures. — Un seul homme en France, l'honorable M. Monjean, directeur du collège Ghaptal, a osé introduire un cours d'Histoire de la langue française dans la classe de rhétorique, et cet essai a réussi; puisse cet exemple enhardir l'Université, et la décider à répandre dans les classes supérieures de nos lycées les résultats incontestablement acquis à la science 1 Mon but serait pleinement atteint, si ce modeste manuel de philologie* française pouvait, en quelque chose, bâter cette rénovation.

\jt} n'est pas en doux cents pages qu'on peut avoir la prétention d'exposer complètement la Grammaire historique d'une langue, lorsque trois volumes y suffiraient à peine. Laissant dans l'ombre tous les points secondaires et les lois de détail, j'ai dû me borner à mettre en lumière les lois essentielles et les principes fondamentaux, pour ne point sortir du cadre que je m'étais tracé.

Le sujet de ce livre n'est donc point, je le répète, la

PRÉFACE

Grammaire du vieux français. L'ancien français ne 6gure ici qu'à propos de la langue moderne (pour appliquer à mon livre ce que M.Littré disait de son Dictionnaire HISTORIQUE — siparva licet componeremagnis — ). L'usage présent dépend de l'usage ancien et ne s'explique que par lui : le français moderne sans la langue ancienne est un arbre sans ses racines ; le vieux français sans la langue moderne est un arbre sans ses branches et sans ses feuilles; les séparer peut se faire et s'est fait à tort jusqu'à présent: les avoir réunis est l'originalité de cette grammaire. De là son titre de Grammaire historique.

Ce livre comprend trois parties bien distinctes : l'Introduction, où j'ai esquissé l'histoire de notre langue, de sa formation et des éléments qui la composent; la Grammaire historique qui étudie successivement les lettres (livre I), la flexion (livre II), la formation des mots (uvre III) ; enfin, un Appendice contenant les règles à suivre dans la recherche des étymofogies^. Le» notes qui terminent le volume fournissent au lecteur, avec l'mdicalion des sources auxquelles j'ai puisé, un choix des meilleurs travaux publiés en Franco et en Allemagae sur l'histoire de noire langue.

Je veux, en terminant, exprimer toute ma reconnaissance à MM. Egger, Littré et Ernest Renan, membres de rinsiitul, qui ont bien voulu m'aider de leurs conseils et de leurs encouragements; à M. ^ Emile Lemoine, ancien élève de l'École polytechnique; enfin

1 Voir ïlmtrodudion do Diel. étymologiqut

1 0 PRÉFACE

8t surtout à MM. Paul Meyer et G. Paris, dont Tamitié m'a conseillé et soutenu dans cette tâche ; si ce livre vaut quelque chose, c'est à eux que le public le devra.

Golfe iDttn 6 mal 1807.

HISTOIRE ET FORMATrON DE LA LANGUE FRANÇAISE

César rapporte qu'à son arrivée en Gaule il trouva trois peuples distincts de langue, de mœurs et de lois : les Belges au Nord, les Aquitains entre la Garonne et les Pyrénées, au centre les Gaulois proprement dits ou Celtes. De ces peuples, les Celtes et les Belges, comme nous rapprennent d'autres sources, étaient de même race. Les Aquitains semblent avoir eu en partie une origine ibérique, c'est-à-dire qu'ils appartenaient à ce^. tribus appelées par les Romains Ihhrts ou habitant le.bords de l'Èbre, et dont la langue a peut-être persisté dans le basque ou Euskara,

Le territoire actuel de la France était donc presque entièrement occupé par ces penplades que les Romains appelaient Celtes (du nom d'une de leur plus impor-

tantes confédérations), et qui, dans leur propre langue,' se nommaient Gais ou Gaéls, Les anciens nous les dépeignent comme de grands corps blancs et blonds, avides de bruit et de mouvement, dont Tunique souci est de bien combattre et de finement parier. « Les Gaulois, dit Gaton l'ancien, se livrent avec passion à deux choses, aux armes et à la discussion. » Leur civilisation, qui sous le rapjiort de l'industrie et de l'agriculture, était assez avancée, et qui offrait une organisation politique originale et intéressante, aurait pris peutêtre un développement important si la conquête romaine lui en avait laissé le temps et le pouvoir* Depuis combien de siècles habitaient- ils la Gaule, et quelle suite d'événements les avait amenés au bord de TOcéan? C'est ce que nous ne saurons jamais*, puisque les Gaulois n'écrivaient point; leur histoire authentique commence du jour où la Gaule, abdiquant

4. Remarquons en passant que les monuments de pierre qu'on désigne en France par le nom àe celtiques (dol-men, menbir, elc...,) ne viennent sans doute point des Gaulois, et que ces prétendues pierres druidiques n'eurent jamais rien de commun avec les Druides. Un savant danois, M.Worsaae, et en France M. Prosper Mérimée, ont démontré récemment que ces monuments appartiennent à une hvf inanité plus ancienne: jamais aucun peuple de la race indo-européenne n'a bAti de la sorte. On sait qu'ils se trouvent égalemen) dans tout le nord de l'Afrique, et dans l'extrême nord aussi bien que dans l'ouest de l'Europe.

t. En ravanche, la philologie nous a appris d'une façon sûre d'od ils venaietu ut A quelle race ils appartenaient. En comparant entre eux le celtique, le grec, le latin, le slave, le gothique, le sanscrit, les savants ont reconnu que ces langues forment six rameaux d'un même tronc, et qu'elles viennent toutes de la langue aryenne, aujourd'hui disparue, parlée il y a six mille ans sur les bords de l'Oxus: comme la filiation des langues prouve la filiation des peuples , il est

son indépendance, devient province romaine. C'est aux vainqueurs que nous devons de posséder quelques ttotions éparses sur la vie, l'état social, les mœurs et la religion des vaincus : et l'on petft dire que la Gaule indépendante naît à Thistoire du jour où elle a cessé d'exister.

Vers le sixième siècle avant J. G. des Grecs chassés de Phocée débarquèrent à l'embouchure du Rhône, où ils fondèrent Massilie, qui fut plus tard Marseille. Par les relations qu'elle entretint avec Rome, cette colonie devait être un jour la source de tous les malheurs des Gaulois. Alliée de bonne heure aux Romains, c'est elle qui leur ouvrit le chemin des Gaules, en les appelant à son secours contre les Ligures (153). Les Romains commencèrent par s'emparer du bassin du Rhône : dès lors la voie était ouverte, et ils s'élancèrent avec César à la conquête de ce pays inconnu ; les Gaulois résistèrent vaillamment, btûlant leurs villages, leurs récoltes, leurs provisions, changeant le pays en un désert pour aSamer l'ennemi. César ne put les réduire que par la terreur : à Bourges, il massacra dix mille femmes et enfants ; à Vannes, il fit égorger tous les chefs d'une tribu, et vendit la tribu entière à l'encan ; à Uxellodu-

certain qu'entre le quaraoïième et le viogUème «iècle avant notre ère, la famille de peuples connue sous le nom d'Arjens quitta la Bactriane et les plateaux de l'Asie centrale pour se diriger vers l'Europe, ot par la séparation successiTe de ses principales tribus, forma les Celles, les Germains, les Slaves, les Grecs elles Latins. C'est ainsi qiM l'origine des Gaulois nous a éié révélée par le seul fait quo ''*nr langue entre dans le concert des langues indo- européennes.

Qum, il coupa les mains à tous les prisonniers. Après huit ans d'une guerre atroce et d'hoiribles massacres^ la Gaule était aux pieds de César. Les Romains allaient administrer leur conquête.

Le grand secret de la politique romaine réside^ comme chacun sait, dans la perfection de son mode de colonisation. Lorsqu'une province était conquise, on employait deux moyens pour la conserver; le moyen mihtaire consistait à entourer la portion conquise par des légions placées à la frontière : une fois le pays conquis isolé ainsi de toute influence extérieure, on instituait à* l'intérieur une administration énergique qui broyait en peu de temps les résistances locales ; on imposait aux vaincus la langue et la religion des vainqueurs, on exterminait à huis clos ou l'on transportais les récalcitrante*, qu'on remplaçait par des colons et des affranchis venus de Rome.

Grâce à ce mode violent et habile, en quelques années la fusion des vaincus et des vainqueurs était accomplie, et moins d'un siècle après la conquête, on parlait latin dans toute la Gaule. Mais ce latin, qu'importaient en Gaule les colons et les soldats, ressemblait aussi peu à la langue de Virgile que le français enseigné par nos soldats aux Arabes d'Algérie ressemble à l'idiome de Bossuet ou à celui de Chateaubriand*; lise distinguait du latin classique ou latin

I. César te TanUil d'avoir baUu monnaie en vendant comme eselaves un million de Gaulois.

a. Il lui ressemblait moins encore, caries différences syntaxiques étaient plus considérables.

écHi par un vocabulaire spécial et des formes particulières, dont l'originalité mérite que nous nous 3 arrêtions un instant.

C'est une loi de l'histoire que touto langue comme toute nation, une à l'origine, ne tarde point à se dédoubler en classe noble et classe populaire, et parallèlement en langue noble et langue populaire. C'est ainsi qu'au bout de peu de temps les diverses habitudes de chaque classe de la société finissent par briser l'unité de la langue, et l'approprient à toutes les nécessitéi différentes; c'est ainsi que toute langue se scinde au moment où elle arrive à l'art et à la poésie, et cette période littéraire se marque par la séparation de la nation en deux corps : les lettrés et les illettrés, les pairiciens et la plèbe.

La langue latine n'échappa point à cette nécessité, el c'est au temps de la deuxième guerre punique que remonte la scission de l'idiome latin en langue vulgaire et en langue littéraire ou langue écrite : sorties l'une et l'autre d'une souche commune, elles allèrent toujours en divergeant davantage. Au deuxième siècle, l'introduction de l'art grec à Rome par les Scipions, la conquête de la Grèc^ et sa réduction en province romaine mirent la langue grecque à la mode dans Taristocrati romaine, et, suivant l'expression d'Horace, « la Grèce conquit à son tour son brutal vainqueur. » L'écart qui séparait le latin populaire du latin classique s'accru* alors brusquement, car l'importation des mœurs grecques dans les hautes classes de la société romaine eut pour

conséquence l'introduction dans la langue littéraire d'une foule de mots purement grecs qui ne pénétrèrent point dans l'idiome populaire. C'est ainsi que les patriciens romains empruntèrent aux (jrecs plusieurs centaines de mots , tels que : cptXodocpîa, YewYpaçfa, à[x<pi6éaTpov, îirTroSpOfxo;, éçafxéxpoç, IcpiTCTciov, etc., qu'ils transportèrent en latin, presque sans changement {philosophia, geographia, amphitheatrum* hippodromuSj hexameter^ ephippium, etc.).

Ces mots de bon ton, calques serviies des mots grecs, restèrent aussi étrangers à la langue du peuple que les emprunts aristocratiques faits aujourd'hui à la langue anglaise {turf, sport, cricket, steeple- chose) ou aux langues savantes {diluvium, stratification, ornithologie) le sont aux paysans de nos campagnes. Cette importation de mots savants, cet emprunt artificiel à un idiome étranger, en transformant la langue littéraire latine, accrut les différences qui la séparaient du langage populaire ; et comme les deux côtés d'un angle divergent d'autant plus qu'ils s'éloignent du sommet, ainsi la langue littéraire, la langue classique, le sermo no6i/w enfin, s'éloigna de plus en plus et éiait devenue, au temps de César, tout à fait différente du latin vulgaire, de cet humble idiome que les écrivains latins appellent avec dédain « la langue de la populace, des paysans et des soldat? •• {sermo plebeius, rusticus, — castren§e verbum).

Chacun d'eux avait des formes grammaticales et un vocabulaire distincts. Ainsi l'idiome littéraire exprimait l'idée de frapper par vcrberare, l'idiome populaire

par batuere; cheval, semaine, aider, doubler, bataille, etc., étaient respectivement dans la langue patricienne, eqi:>uSy hebdomaSy juvare, duplicare, pugna, dans la laogue du peuple , caballus, septimana, adju' lare, duplare, batualia.

Cette langue latine populaire ne s'écrivait point, et nous aurions toujours ignoré son existence si les grammairiens romains n'avaient pris soin de nous la révéler, en citant plusieurs expressions usitées dans le penple qu'ils recommandent d'éviter comme basses ou triviales. Ainsi Gassiodore nous aporend qu'on appelait vulgairement batalia les combats simulés des gladiateurs et les exercices des soldats « quœ vulgo batalia dicuntur exercitationes gladiatorum vel railitum signi- 6c&nt. » Pugna était le mot littéraire, batalia le mot populaire ; c'est pugna qui a disparu, et batalia nous est resté sous la forme de bataille. Ces Vaugelas de leur temps ne pouvaient guère prévoir que cet idiome littéraire, si admiré par eux, disparaîtrait un jour et qu'à sa place régnerait le latin populaire, donnant naissance à l'italien, au français, à l'espagnol, assez fort enfin pour porter la littérature de trois grands peuples.

Importé en Gaule par les soldats et les colons, le latin vulgaire s'y acclimata rapidement, et dès le premier siècle de notre ère il avait supplanté le celtique par toute la Gaule, à l'exception de l'Armoriqae et de quelques points isolés. Cent ans après la conquête, les femmes et les enfants chantaient des chansons latines, et l'usage du latin devint assez exclusif pour qu'au

temps de Strabon on ne regardât déjà plus les Gaulois comme des barbares. D'ailleurs, le séjour prolougé des légions romaines, l'arrivée incessante de nouveaux colons, la nécessité pour les gens du peuple de plaider aux tribunaux romains, plus tard la conversion des Gaulois au christianisme, enfin la mobilité d'espritnalurelle aux Celtes et leur amour du changement *, tout contribuait à faire adopter au peuple gaulois la langue des vainqueurs.

En même temps que, forcé par la nécessité, le peuple oubliait le celtique pour le latin vulgaire, les hautes classes gauloises, poussées par l'ambition, adoptaient le latin littéraire et s'exerçaient à l'éloquence romaine, afin d'arriver aux fonctions politiques. Dès le temps d'Auguste, la Gaule était pour Rome une pépinière de rhéteurs et de grammairiens ; les écoles d'Autun, de Bordeaux et de Lyon, étaient célèbres dans tout l'Empire. Pline se vantait dans une de ses lettres* que ses œuvres étaient connues dans toute la Gaule. César ouvrit le Sénat aux Gaulois; Claude leur permit de prétendre à toutes les charges de l'État, sous la seule condition d'apprendre le latin ; on voit sans peine pourquoi la noblesse gauloise oublia si vite le celtique.

Celui-ci disparut de la Gaule en laissant sur la langue latine quelques traces bien faibles, il est vrai, mais qui témoignent de son passage. Ainsi, les Ho-

4. c Les Gaulois, dit César, sont cbangeacts dans leurs desseins, mobiles dans leurs résolutioni, et surlouk avides de nouveauté. >• D( hello Gallico, IV, S.

mains remarquèrent que l'oiseau, connu chez eux sous le nom de galerita^ s'appelait chez les Gaulois alauda, que l'orge fermentes, nommée en latin zythumj était dans la langue gauloise cervûia; ils introduisirent alors alaïuia et cervisia dans leur propre langue, et ces nouveaux mots latins, passant six siècles plus tard en français, donnèrent à notre langue alouette* et cervoise. Ces mots isolés et quelques autres (surtout parmi les noms de lieux) composent toute notre dette envers la langue gauloise ; et même , pour parler d'une manière exacte, nous n'avons rien emprunté aux Gaulois, puisque ces mots ne sont venus au français que par l'intermédiaire du latin; ils ne sont point aiiés directement du celtique au français, mais ils ont subi une transcription latine; ces emprunts sont du reste si peu nombreux, qu'on peut presque dire que l'influence du celtique sur le français a été insensible.

Ainsi tandis que le fond de la nation française est de race celtique, la langue française n'a conservé qu'un nombre insignifiant de mots qui puissent être ramenés à une origine gauloise. Fait bien étrange, et qui, mieux encore que l'histoire politique, montre combien fut absorbante la puissance romaine.

Le celtique venait à peine de succomber E sa défaite', que la langue latine, désormais maîtresse de

1. Le lalin alqthîa n'a pas donné immédiatement alouette^ roaia le Tîeux Trançait aloue qui avait le môme sens, et dont alouette est la diminutif comme cuvetu de eu¥ty amourette de amoWf herbettt d« hierbe^ etc....

2. Refoulée dans TArmorique par les conquérants romains, 1.j langue gauloise j réeui pendant plusieurs siècles i la fftTwr

la Gaule eut à soutenir une lutte nouvelle, et à repousser un nouvel assaillant. L'invasion germanique commençait. Dès le deuxième siècle de notre ère, les invasions barbares avaient apparu sous la forme d'infiltrations lentes qui, en minant sourdement les digues de l'Empire romain, devaient en amener la rupture, et aboutir à la terrible inondation du cinr quième siècle.

Pour protéger le nord de la Gaule contre les mcursions germaniques, les Romains garnirent les frontières d'un cordon de légions, ou de colonies militaires; et quand ces vétérans devinrent impuissants à faire respecter le sol romain, les Empereurs usèrent

«on isolement; celles Iradilion du celtique fut ramée au seplième siècle par une immigralion des Kymris chassés du pays de Galles. Les Brelons furent aussi réfraclaiies à la conquête franke qu'ils l'avaient été à la conquête romaine ; el ce qu'on nomme aujourd'hui patois bas-breton n'est autre chose que l'héritier de la langue celtique. Le bas breton a une liuéralure assez considérable (des contes, des chants populaires, des pièces de théâtre), dont on a récemment surfait l'ancienneté bien qu'elle ne remonte pas au delà du quatorzième siècle. Depuis mille ans, pressé sans relâche dans son dernier refuge par la langue française comme il l'a été, le bas-breton, on le comprend, est aujourd'hui bien loin du celte primitif; outre que les élémcnls d'origine celtique ont dû se corrompre par un usage de dix-huit siècles, ce patois a été forcé d'admettre une fouie de mots étrangers^ c'est-à-dire français. Aussi beaucoup de mots bretons offrent-ils ce singulier phénomène d'avoir presque toujours deux synonymes, l'un ancien et d'origine celtique, l'autre plus récent, emprunté au ftançais, et habillé d'une terminaison celtique : ainsi le b-ançais

7 u«f« est en breton indiflérenmient egwirion ou >ust secrètement — — ekuz secretameni

troublé — — cnkrezet troubUt

colère — — buaneçez coUr etc.

De ces synonymes, les premiers {•gwiri-m^ ekuz^ 'n^reset, bmanégez]

d'une mesure fort habile qui recula d'un siècle la grande invasion, et assura quelques années de sécurité à l'Empire : pour arrêter les Barbares, ils résolurent de les cantonner dans la Gaule Septentrionale, et, en les attachant ainsi à l'Empire, d'élever une barrière durable contre les invasions à venir. Ce furent les LèteSy colonies barbares qui reconnaissaient la souveraineté nominale des Empereurs et jouissaient, à titre de fiei militaire, des terres qui leur avaient été concédées ; en même temps qu'ils cantonnaiei^t les Barbares, les Empereurs attiraient à prix d'argent les Franks, les Burgondes, les Alains. pour remplir les cadres vides de leurs légions.

lont let Tfem mot* d'origine celtique; les Mcond* (/tu/, sécrétament^ troubUt^ coUr)^ qui ressemblent si Tort au Truiivai^i, ne suni en effet que des mois français corrompus. — Je n'aurais point insisté sur une vérité aussi élémentaire, si au dix-huitième siècle d'aventureax esprits, Trappes de cette ressemblance, n'en avaient aussitôt conclu que les mots comme troublât^ j'ust^ col'er^ etc., n'étaient point des importations françaises, mais bien l'origine même des n^ots français correspondants. Le Brigant, et l'illustre La Tour d'Auvergne aussi extravagant philologue que bon patriote , déclarèrent que la langne française venait du bas-breton. On les eût bien étonnés en lenr prouvant que c'est le contraire qui est vrai, que ces mots (yu/f, secretament , troublet^ etc.), au lieu d'avoir donné naissance au français, lui avaient été empruntés, et que loin d'être du celtique primitif, ce sont des moU français corrompus et niïublés d'une terminaison celtique. — Ces folies étymologiques, que Voltaire appelait plaisamment la c^/to-mam^, amusèrent le dix-huitième siècle aux dépens des Celtomarus; ne mettant plus de bornes à leurs divagaliont, les Celtomanes en vinrent à affirmer que le celtique eiajt la langue du Paradis terrestre, qu'Adam, Eve et le premier sef peoC parlaient bas-breton. Ces erreurs regretubles ont eu un autre résultat plus (Icbeux encore, celai de Jeter sur les études celtiques nn discrédit qu'elles ne méritent pns.

Il en résulta d^ns la langue latine vulgaire une invasion croissante de mots allemands, servant à désigner, comme il est naturel, les choses militaires. Dana son manuel de tactique, De re militari, Vegèce nous apprend que les soldats romains appelaient burgus (bourg), un ouvrage fortifié* : c'est le même mot que l'allemand Burg. Ainsi, près d'un siècle avant l'invasion, des termes germaniques s'introduisaient déjà dans là langue latine; cette invasion linguistique sera bien autrement considérable, lorsque, cent ans plus tard, l'Empire d'Occident va disparaître. Avant de raconter l'influence qu'exerça sur la langue ce grand événement historique, revenons à la Gaule romaine ; efforçons-nous de ressaisir les traits principaux et la physiononiie du latin, pendant les derniers siècles de l'Empire.

Nous avons laissé ■ la Gaule florissante et prospère moins d'un siècle après la conquête romaine. Le latin littéraire et le latin vulgaire y poursuivaient leur marche parallèle, l'un dans le peuple des villes et des campagnes, l'autre dans l'aristocratie et la classe moyenne. Au deuxième siècle, la plus brillante époque de la Gaule romaine, pendant que le latin populaire est dans l'ombre, le latin littéraire brille d'un vif éclat; avec les écoles gauloises fleurissaient, nom l'avons vu', les avocats et les rhéteurs : et Juvénal ap^

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