‹ Grammaire historique de la langue française. PréfChapitre 13 sur 168 · LATIN LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LATIN LITTÉRAIRE

LATIN POPDLAIIB

FRAHÇAIi

Tter .

viaticum

voyage

Verti

tornare

tourner

Urbs

villa

ville

Ot

bucca

bouche

Felû

catus

chat

Duplicart

duplare

doubler

Sinere

laxare

laisser

Tentamen

exagium

essai

Gulosus

glutonem

glouton

Jus

di reclus ou drictus

droit

Minas

minaciae

menace

Edere

manducare

mangn

Ignis

focus

feu

Ludus

jocus

jeu

Aula

curtem

cour, etc.'

Ces exemples nous montrent combien il est inexact de dire que le français est du latin classique corrompu par un mélange de formes populaires; c'est le latin populaire lui-même à l'exclusion du latin classique. 11 en fut de même en. Italie et en Espagne, l'invasion barbare tua la langue latine classique ; et du latin populaire naquirent l'italien, l'espagnol, le portugais, qui ne sont, comme le français , que le produit du lent développement de la langue vulgaire romaine *. C'est la cause de cette ressemblance frappante qu'on a souvent remarquée entre ces quatre idiomes, langues néo-

I. Nom aurons soin de marquer d'un astéri&que * les moli^ emprunlés au lalin vulgaire pour les distinguer dti laiin classique.

3. Gœihe, avec sa sagaciié Iiabiluelle, disait déjà en 4 775 : « Le rnoçais Tient du lalin populaire.»

latines, oa romanes (comme disent les Allemands) : elles «ont sœurs :

Faciès non omnibus una,

ffec diversa tamen , qualem decet esse sororum.

En détruisant dans la Gaule l'administration impé riale et en éteignant toute culture, les Germains, nous l'avons dit, avaient tué le latin littéraire au protit de la langue latine vulgaire : celle-ci, à son tour, allait absorber les vainqueurs, les forcer d'oublier leur propre langue pour adopter celle des vaincus , et montrer une fois de plus l'énergie de l'esprit romain et sa puissance d'assimilation.

Bien des motifs expliquent d'ailleurs comment les Franks abandonnèrent le francique pour le latin : en premier lieu le petit nombre des vainqueurs et la grande supériorité numérique des vaincus; les bandes frankes,, qui comptaient un peu plus de douze mille hommes , étaient comme noyées au milieu des six millions de Gallo-Ilomains qui peuplaient la Gaule. D'ailleurs, si les Barbares n'avaient point reconnu le latin, quelle langue commune eussent-ils adoptée ? il n'y avait point au cinquième siècle de langue allemande uniforme , mais autant de dialectes divers (le francique, le burgonde, le gothique, etc.) que de tribus envahissantes Toutes ces raisons conduisaient à l'adoption du latin tette nécessité fut confirmée par la conversion des Franks au christianisme, acte qui les obligeait au point de vue politique comme au point de vue religieux d'apprendre le latin.

Les Francs Neustriens s'empressèrent d'étudier la langue Gallo-romaine, et moins d'un siècle après l'invasion l'évêque de Poitiers Fortunat félicitait Ghaibert de ses succès dans la pratique du latin : ♦

Qualis es in propria docto sermone loquela Qui nos Romano vincis in eloquio?

A Strasbourg, en 842, Louis le Germanique prête serment en français devant l'armée de Charles le Chauve , preuve certaine que les soldats carlovingiens ne comprenaient plus l'allemand. Lorsqu'au siècle suivant Rollon, duc des Normands, jure fidélité à Charles de France, il avait à peine commencé la formule sacramentelle fiy Got (au nom de Dieu), dans son idiome germanique, que toute l'assemblée des seigneurs éclata de rire; il fallait que l'allemand fût bien profondément oublié pour paraître aussi ridicule et aussi barbare.

Il est inutile de multiplier ces témoignages qui noua prouvent avec quelle rapidité les conquérants désapprirent leur langue maternelle : mais si l'allemand ne parvint pas à supplanter le latin , il lui causa néanmoins un grave dommage, en le forçant d'adopter un grand nombre de mots germaniques pour désigner les institutions nouvelles que les Franks apportaient aveC' eux : cette intrusion d'ailleurs était nécessaire. Comment traduire en latin des idées telles que celles de vassal, alleu, ban, mail, fief? En remplaçant l'organisation monarchique, unitaire, centralisatrice de l'Empire romain, par le régime tout féodal des tribus germaines, les conquérants barbares durent introduire

HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE. 3l

dn même coup dans la langue latine les mots nécessaires à leurs innovations ; aussi tous les termes relatifs aux institutions politiques ou judiciaires, et les titres de Is. hiérarchie féodale, sont-ils d'origine germanique : ainsi les mots allemande tels que mahaly bann, alôdy skepeno, marahscalh, siniscalh^ etc., introduits par les Francs dans le latin vulgaire, devinrent respectivement bannum, mallum^ alodium, skabinm^ mariscalluSf siniscalliLS, etc., et passèrent au français, quelques siècles après, comme tous les autres mots latins, où ils donnèrent mail, ban^ alleu, échevin, maréchal, sénéchal, etc.

Il en est de même, et dans une plus torte proportion, ûes termes de guerre. Les Franks , qui ne reconnaissaient qu'une seule profession digne d'un homme libre, celle des annes, conservèrent longtemps l'important privilège de former la classe guerrière : et les Gallo- Romains importèrent dans la langue latine ces termes de combat qu'ils entendaient chaque jour prononcer autour d'eux ; tels sont : haubert (halsberc), heaume (helm), auberge (heriberga), guerre (werra), etc. On dvalue à plus de neuf cents les mots germaniques in troduits dans la langue latine par l'invasion barbare et passés de là en français. Cette immixtion germanique D'atteignit que le vocabulaire latin et laissa la syntaxe intacte; elle ne fut guère qu'une perturbation acciden- 10 lie et superficielle.

Le latin vulgaire n'en fut pas moins profondémeni modifié par cette masse de mots barbares introduit brusquement dans la langue ; tandis que son vocabu-

laire s'éloignait ainsi de plus en plus du latin littéraire, sa syntaxe contribuait encore moins à l'en rapprocher. Les tendances analytiques qui se sont développées dans le? langues modernes, et qui consistent à remplacer les cas par l'emploi des prépositions de et ad pour marque /a possession et le but, y apparaissent pleinement : là même oii le latin littéraire disait : do panem Petro, equus Pétri, le latin vulgaire disait : dono panem ad Petrum, cabaîlus de Petro; il en est de même pour les verbes , et l'on verra dans ce livre * comment le latin vulgaire créa les auxiliaires pour le service de la conjugaison.

Ainsi modifié comme syntaxe, ainsi accru comme vocabulaire , le latin vulgaire était décidément une langue nouvelle profondément distincte du latin littéraire ; c'est en réalité un idiome tout à fait différent, que les beaux esprits des temps mérovingiens appellent dédaigneusement langue romane rustique y c'est-à-dire latin des paysans {lingua romana rustica), en attendant qu'il se nomme langue française.

C'est si bien une langue nouvelle et tout à fait distincte du latin, que l'usage en est attesté de bonne heure par des témoignages nombreux; c'est par les écrivains ecclésiastiques que nous avons les preuves les plus anciennes de l'existence du français : il n'en pouvait être autrement ; par les missionnaires et les prêtres, l'Église s'adressait au peuple, et, pour en être comprise, devait lui parler son langage ; dès 660, nous

«. roy. page 198.

voyons que saint Mummolin fut élu évêque de Noyon « parce qu'il était familier non-seulement avec l'allemand, mais aussi avec la langue romane *. » On lit dans la Vie de saint Adalhard, abbé de Corbie(750), qu'il prêchait en langue vulgaire « avec une abondance pleine de douceur, » et son biographe exprime plus nettement encore cette distinction du latin langue savante, et du roman ou langue du peuple, lorsqu'il ajoute : « Saint Adalhard parlait-il en langue vulgaire, » c'est-à-dire en langue romane, on eût dit qu'il ne « savait que celle-là ; s'il parlait en langue allemandej

• il brillait encore plus; enfin, quand il employait la

• langue latine, il s'exprimait ^vec plus d'élégance en-

• core que dans les autres ^. »

Ainsi da Tivant de Gbarlemagne, ce passage nous Je prouve, le peuple ne comprenait plus le latin, et dès lette époque l'Église adressait au peuple des homélies et des instructions en français. Par un hasard heureui et une bonne fortune pour l'histoire de notre langue, nous avons conservé sinon un fragment de traduction de la Bible, du moins un glossaire explicatif des mots les plus difficiles. Ce fragment, connu sous le nom de Gloses de Reichenau^, et qui remonte à 768 environ (l'année même où Charlemagne monta sur le trône),

l.« Quia praeralebat non tantum in teutonica, sed etiam in romana ingua. n

2. « Quisivn1gari,i(lest romanalingua, \o<\tteret»r, nmninmalia* « mm putaretur inscius; si -vero teutonica, cnitehat perfcclius; si « /<7/{//a, in nullaomninoabsolnliiis. » {Jeta Sfinctortwi^]^ 410)

3 II a élc découvert en 1803, par M. Holtzniann, dans un ma nuscrit de la b/bliothèque de Reichenau.

'i INTRODUCTION,

est très-précieux pour l'historien de la langue ; les mots ^ont disposés sur deux colonnes; à gauche le texte la • 'in de la Bible, à droite traduction en français :

TBXTK ' TEADDCTION FRANÇAISE

DE LA BIBLE. DD VIII» SlàCLE.

Minas (menaces), Manatces

Galea (heaume), Helmo

Tugurium (cabane), Cabanna

Singulariter (seulement), Solamentê

Cœmentarii (maçons), Macioni

Sindones (linceul), Linciolo

Sagma (somme) f Soma, etc..

Ce patois, pourgrosslerqn'ilsemble, n'en est pasmoins d'un haut intérêt : c'est le premier monument écrit qui nous reste de notre langue, et il est vieux de onze cents ans ; j'ai placé entre parenthèses, à côté du texte de la Bible, la traduction en français moderne ; le lecteur pourra d'un coup d'oeil mesurer- la distance qui sépare cette langue encore informe et à peine dégagée des langes 'latins de l'idiome de Voltaire.

Ce fi agment confirme en outre, par une preuve de fait, pre uve palpable et incontestée, ce que nous savions déjà par des témoignages indirects, à savoir, que le peuple pariait français au temps de Gharlemagne, et que le fier conquérant germain a dû lui-même s'essayer à parler français.

Tandis que les Eginhard, les Alcuin, les Angilberf et les beaux esprits du temps aSectaient de mépriser ce patois informe, qui devait être un jour le français, et lui préféraient la langue latine, l'Église, qui n'avait

pas craint la première d'employer la langue vulgaire, comprit toute l'importance de ce fait accompli : au lieu de Topposer avec mépris à la langue latine, elle vit que les conséquences de la naissance de cette langue nouvelle ne pouvaient être retardées, et les mit habilement à profit. Elle s'était bornée jusque-là à tolérer, à encourager même l'étude du français chez les prêtres et les missionnaires, presque toujours en communion avec le peuple. Dès les dernières années du règne de Charlema?ne, TÉglise fit plus encore; elle imposa au clergé l'étude de la langue vulgaire, mesure nécessaire puisque* le peuple ne comprenait plus le latin. En 813, le concile de Tours enjoignit aux prêtres d'expliquer les Saintes Écritures en français, et ordonna de prêcher désormais en langue française*.

L'Église reconnaissait ainsi l'existence d,u français, et la mort du latin dans le peuple, comme un fait accompli ; et elle s'efforça d'en poursuivre sans retard les résultats, avec cette persévérance qui lui est hal)ituelle. Après le concile de Tours, ceux de Reims (813), de Strasbourg (842), d'Arles (851), renouvelèrent sans relâche l'injonction de prêcher en français, jusqu'à ce que la langue vulgaire fût en tous lieux subnituée au latin. Sous le tôut-puissant patronage de l'Église, l'usage du français gagna rapidement du terrain, et vingt-cinq ans environ après la mort de Gharlemagne, nous voyons le français employé com mt

4. diarlemagne, qui enlrctenail avec l'Église des rapport» conv •tanU> eat certainemeni connaitsADce vie cet preicriptiMM, s'il m l«t a point inapirécs.

langue des négociations politiques dans les fameuA serments de Strasbourg que prêtèrent Louis le Germanique à son frère Charles le Chauve, et l'armée de Charles le Chauve à Louis le Germanique, au mois de mars de l'année 842. Le neveu de Charlemagne, Nithard, nous les a conservés dans èon Histoire des Francs. qu'il écrivit vers 843, par ordre de Charles le Chauve, dont il était le confident. Les voici l'un et l'autra Ia) qu'ils nous ont été transmis :

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