II. SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE
Si Lodhuwigs sag rament, que son fradre Karlo jurât, conservât, et Karlus meos sendra de sua aart non
«. Traduction: Pour Tamour de Dieu el pour le saluldu f.euplu olirélien el noire commun salui, de ce jour en avani, aulani que Dieu De donne savoir cl pouvoir, je sauverai mon frère Cliar les elén aide U en chaque chose (ainsi qu'on doil, selon la juslice, sauver son rère), à condilion qu'il en fasse aulani pour moi, el je ne ferai avec Lolhaire aucun accord qui, Dar ma voloaié. Aorte préjudice à moo rrére Charles ici prétenl.
OS tanit, si io returnar non Hnt pois y ne io^ ne neuU cui eo returnar int pois, innulla adjudha contra Lodhuviig nun H iverK
Les serments sont, après les Gloses de Reichenau'^, le plus ancien monument de la langue française : sont comme elles d'une valeur inappréciable po l'étude de nos origines linguistiques; on y surprend e quelque sorte sur le fait le travail de la transformation du latin, et j'en ferai rassortir tout Tintérêt et i'utilité dans le cours du présent livre : bornons-nous, quant à présent, à constater (bien que cette preuve soit inutile après tant d'autres) que l'armée des Franks ne comprenait plus ni le latin, ni l'allemand, puisque l'empereur d'Allemagne, Louis le Germanique, dut prêter serment en français
Dès lors la langue vulgaire se substitue, pour toujours, au latin que le peuple n'entendait plus ; usité depuis deux siècles à l'exclusion de l'idiome romain, officiellement reconnu en 813 par l'Église, en 842 par l'administration, le français croît en importance, et, peu de temps après les serments de Strasbourg, il s'élève à la poésie. Au neuvième siècle nous trouvons une canlilène en vers français, sûr le martyre de sainte Euialie; au dixième siècle, deux poèmes assez courts
I . Traocctio.x : Si Louis garde le sermenl qu'il a Juré il soa frèr Charles, el que Charles mon mallre, de soo côlé, ne le tienne pas. si te ne l'en puis détourner, ni moi, nt nul que j'en puis détournfl>, Ml«i serai en aide coiMra Louis.
S ?OJM p. 34.
l'un sur la Passion de Jésus-Christ, laulre sur la Vie de saint Léger d^Autun : tels sont nos premiers monu* m cnts poétiques, textes précieux pour l'histoire de la langue, plus précieux encore pour celle de la poésie française, qui reconnaît ici son origine et ses premiers bégaiements. ,
hf) neuvième et le dixième siècle, qui assistent à la fi j malheureuse des derniers Carlovingiens, sont en apparence stériles et désolés; ils semblent au premier abord tout à fait vides et inutiles à l'humanité. C'est cependant l'époque la plus féconde de notre vie nationale ; c'est le moment où se constitue la nationalité française, et avec elle naissent dans l'ombre la langue, la pousie, l'art chrétien. Toutes ces grandes choses sont nées en dehors du pouvoir royal et à son insu, d'une sorte de fermentation populaire. Les prétentieux chroniqueurs latins de ce temps nous racontent comment la royauté décrépite des* Carlovingiens achevait de mourir; ils ne nous disent pas, ils n'ont pas su voir quelle vie puissante, quelle force créatrice animait au dixième siècle les dernières couches de la société et les rendait fécondes'.
4. Celte niissancc du français ea ua temps pleiDemenl historique cl qui noua est bien connu est d'une importance capitale : ce fait ncus nontrc comment ont pu naître et se former les langues telles que la atin et le grec, que nous ne connaissons qu'à Tâge adulte et dont nous gnorons l'enfance et le développement; et quand, dans nos livre» d'A«roire racontant longuement les combats obscurs des princes mérovin- S^ieni, on ne donne aucun détail sur ce grand événement, il est clair ^« la Traie histoire n'a pas encore pénétré dans renseignement. •— F'ojr. Littré, Histoire de la langue/rangaifttU 260. — «tla Hevue des DtuX'Mondes, 45 février 4 887.
Dès le dixième siècle, la nationalité française esi consacrée par les progrès du français, puisqu'un peuple n'est lui-même que du jour où il possède en propre un langage; la domination romaine s'est abîmée depuis longtemps; les invasions barbares sont à jamais terminées*. Sur les débris de l'empire carlovingieù, tentative grandiose et vaine, vivra pendant six siècles la féodalité, apportant avec elle une forme sociale nouvelle, intermédiaire de l'esclavage antique, et de la liberté moderne.
A mesure que se répand Tusage de la langue française, la connaissance du latin, jusque-là générale dans les hautes classes, devient de plus en plus rare. Hugues Gapet ne savait que le français : lors de son entrevue avec l'empereur d'Allemagne, Othon U, celui-ci parlant latin, Hugues dut recourir à un des évoques de sa suite, qui lui servit d'interprète. Dès le onzième siècle, le latin c<)sse d'être usuel dans les monastères, oïl il avait toujours été fort répandu ; beaucoup de prêtres ne connaissent plus que le français.
Le latin est délaissé par les hautes classes, comme il Tétait par le peuple depuis trois siècles : la langue française est hors de page.
4. La dernière tnTasion barbare Tut close an dixième liècle par la loumiMion des Normands et leur établissement en Neuslrie. La sch |)ériorité namériquedo côté des Neaslriens absorba les envahisseurs; lat Normands, qui parlaient on idiome scandinare, oublièrent leur pro« pre langue ponr adopter le français que parlaient les Taincus ; et no siècle après la mort da duc Rollon, la Normandie était réputée pour l'élégance de son français, comme autrefois la Gaule romaiae poor fixcellcnce d« ses rbéteart et de ses frammairienf .
Alors se développe, du onzième au treizième siècle, une littérature poétique, pleinement originale ; une poésie lyrique gracieuse ou brillante, ime poésie épique grandiose et dont la Chanson de Roland reste l'expression la plus parfaite. K Allemagne, l'Italie, l'Espagne, s'approprient nos poèmes et nos romans, les traduisent ou les imitent. Cet enthousiasme des étrangers au douzième siècle, analogue à l'admiration de l'Europe , au dix-septième siècle , pour notre littérature, est la meilleure preuve de son originalité artistique. Ce serait un beau chapitre d'histoire littéraire à traiter, que celui de VInfîuence de la littérature française à Vétranger. Pour qui l'entreprendra, le douzième siècle au moyen âge, le dixhuitième siècle dans les temps modernes, seront les principaux et les meilleurs représentants de notre génie national.
En même temps que notre littérature, notre langue s'imposait, depuis le treizième siècle, aux nations voisines comme elle fit plus tard au siècle de Voltaire.
La conquête normande a implanté le français en Angleterre ; en Allemagne, l'empereur Frédéric II et sa cour cultivent la poésie française. En Italie, l'usage du français est général ; c'est en français que le Vénitien Marco-Polo raconte ses voyages, que le maître de Dante, Brunetto Latini, écrit son Trésor de tapience, « parce que, dit-H, le françois est le plus délitable (délectable) langage et le plus commun (le plus répandu).» De toutes les parties de l'Europe, les étudiants accouraient à l'Université de Paris, et deux mau-
vais vers latins du moyen âge nous témoignent de '"/Ctte célébrité :
Filii nobilium, dum sunt juniores, Mittuntur in Franciam fieri doctores.
C'était un usage si répandu, et une mode si générale, qu'un moine italien, Benvenuto de Imola, disait à la fin du quatorzième siècle : « Je m'étonne et je m'indigne quand je vois toute notre noblesse italienne s'efforcer de copier les mœurs et les usages de la France, dédaigner leur langue pour celle des Français, et n'admirer que leurs livres. »
Qu'était donc ce français que l'Europe du treizième siècle s'estimait si fort honorée d'apprendre? Nous avons raconté son succès et son influence à l'étranger ; mieux eût valu commencer par le faire connaître au lecteur : reprenons notre langue à sa source, le latin populaire, et voyons ce qui advint quand la Gaule romaine échappa au joug impérial.
On sait que la cause première des altérations phoniques, et des transformations du langage, réside dans la structure de l'appareil vocal , en un mot dans la différence de prononciation: celle-ci résulte de la différence des races. Introduit en Italie, en Gaule, en Espagne, parlé par trois races distinctes de trois manières différentes, le latin se décomposa, nous l'a- ▼ons vn, en trois langues correspondant aux troii peuples qui le parlaient. En Gaule, le latin populaire se trouvant en présence de deux races rivales, celle da Nord, celle du Midi, donna iieu à deux idiomes din-
tincts: celui du Midi ou langue d*OCy celui du Nord ou langue d^Oil *. Ces noms bizarres proviennent de l'habitude fréquente au moyen âge, de désigner les langues par le signe de Taffirmation. Ainsi Dante appelle-t-il 'italien langue de si, de même les noms du français du Nord, langue d'oiL, et du français du Midi, langue d'oc, viennent de ce que oui était oil au Nord, oc an Midi.
La langue du Nord ou langue d'oily à son tour, se trouvant en présence de populations ou sous-races distinctes, très-caractérisées dans leurs variétés et leurs différences (les Normands, les Picards, les Bourguignons, etc., qui prononçaient chacun le latin à leur manière), se scinda à son tour en autant de dialectes qu'il y avait de centres indépendants : scission d'autant plus aisée qu'il n'y avait point, comme au-
!. Si l'on tire ane ligne de la Rochelle i Grenoble, on aura tracé U démarcation des deux langues, et fixé leurs frontières; au nord de cette ligne le domaine de la langue d'oil, au sud celui de la langue d'oc. On comprend bien que cette délimitation ne comporte pas la rigneur d'une opération cadastrale.
La Langue d'oc ou, comme disent plus Tolontiers les modernes, le provençal (d'une des régions les plus importantes de son domaine) se développa du dixième au onzième siècle, parallèlement à la langue du Nord: bien que ce ne soit pas ici le lieu d'étudier cette intéressante histoire, disons cependant que le provençal Tournit principalement au douzième siècle une brillante littérature lyrique.
La rivalité des méridionaux et des hommes du Nord, qui se termine par la guerre des Albigeois et la défaite du Midi, porta le coup de mort i cette littérature. En 4 272, le Languedoc passe i la France, et l'introduction du français suit de près cette annexion. Les patois provençaux, languedociens et gascons qui persistent aujourd'hui dam nos campagnes du Midi, ne «ont que les débris de cette langue d'oc qui jeta pendant denz sièclea un si vit éclat.
jourd'hui, une capitale du royaume qui pût imposer au pays la règle du bon ton et le modèle du beau langage. En brisant le royaume unifié des Romains et de l'empire Garlovingien , le système féodal morcela la Gaule en une foule de principautés locales qui possédaient autant de capitales, petits centres politiques, littéraires et administratifs, ayant en propre leur langue, leurs mœurs et leurs coutumes.
En Normandie ou en Picardie, par exemple, tous les actes officiels, aussi bien que les œuvres littéraires étaient rédigés en normand ou en picard, et le dialecte de rDe-de-France, ou, comme on disait alors, le français, y était presque regardé comme un idiome étranger. La séparation politique contribua, on le voit, à afTermir encore cette division de la langue en dialectes, division qui avait sa cause première dans la différence des races.
Notre langue comprenait, au moyen âge, quatre dialectes principaux: le normand, le picard, le bourguignon, et le français au centre du triangle formé par ce» trois provinces. Le français, je le répète, n'était à rorigine que le dialecte de la province nommée Ile-de France, et n'avait au dehors aucune espèce d'influence' Ces quatre dialectes, égaux en pouvoir et en influence, présentaient entre eux de» différences si tranchées, qu les étrangers eux-mêmes en étaient frappés : Rog Ba«-on, qui avait voyagé en France en 1240, cherchan
4 . Ati mojta êge on entendait par Fronçai* les habitants do l'Ii»> dc-Fraac€.
i4 INTPODUCTION.
(ians son Opus Majus, à montrer ce quç peuvent être les dialectes d'une langue , prend la nôtre pour exemple : « Souvent, dit-il, la même langue se divise en plusie'irs dialectes, comme cela a lieu en France, où les Normands, les Français, les Picards et les Bourguignons emploient chacun un dialecte diffirent *. » Ce témoignage d'un étranger du treizième siècle, nous dispense d'insister davantage.
Ces différences dialectales, comme dans les dialectes grecs, ne portaient point sur la syntaxe de la langue, mais sur la forme des mots qui étaient nettement définis pour chaque dialecte : ainsi le mot latin amabam était au douiième siècle, chez les écrivains bourguignons, ameve, chez les Français amoie, amoue chez ^-ea Normands.
Profitons de cet exemple pour remarquer combien la langue latine se contracte et s'assourdit à mesure qu'elle s'éloigne du Midi. Le mot latin est ici un thermomètre très-sensible qui s'abaisse de plus en plus, en montant vers le Nord, par une série de modifications continues et non point par un écart brusque ou un saut précipité. En voyant les teintes de la langue se succéder sans brusque interruption, par des dégradations lentes à mesure qu'on passe d'un climat à un autre, ou en conclut qu'il y a là un fait naturel,
I. « Nam et idiomata variantur cjasdem lingu» apud diverses, siout palet de tingua gallicana qus apud GaîUcos cl Normannos et Picardos et Burgundot mulliplici varialur Idiomale. Et quod propriè dicitur in idiomale Picardorum liorrescil apudBurgund.>f, inao opiid -9ftllico8 Ticiniores. s {Opiu Majus, III, 44 )
que les langues comme les plantes se modifient sous Tinfluence du climat, en un mot que le climat est, comme disent les Allemands, un des facteurs du langage.
Au moyen âge, les quatre dialectes de la langue d'oil (comme autrefois en Grèce les quatre dialectes ionien, éolien, attique, et dorien) produisirent quatre littératures distinctes ; le moindre commerce avec les auteurs de ce temps nous permet de reconnaître s'ils sont Normands, Français ou Bourguignons, en un mot à quelle province et à quel dialecte ils appartiennent. — La France littéraire du douzième siècle est, on le voit, profondément différente de la nôtre. Tandis qu'ici une langue unique s'offre comme un modèle de perfection aux efforts de tous les écrivains, nous voyons dans la France de Philippe Auguste quatre Jdngues distinctes, officielles, égales en importance, chacune ayant dans sa province une royauté absolue et un pouvoir sans partage. Gomment s'est opérée cette réduction de quatre langues à une seule, et pourquoi le dialecte de l'Ile-de-France a-t-il été adopté comme langue commune plutôt que le normand et le bourguignon? Autant de questions que l'histoire de la langue va résoudre.
En morcelant la France , le système féodal avail entretenu, par l'indépendance politique des provinces, leur indépendance linguistique et littéraire; mais iJ ^tait clair que du jour où le système féodal disparaîtrait au profit d'une monarchie une et centrale, les dialectes seraient entraînés dans sa chute, et suppri-
mes au profit d'une langue commune. Il était évident d'autre part qu'on prendrait pour type de la langu commune le dialecte de la province qui avait asservi les voisines, et absorbé la France entière.
Ce choix devait donc dépendre des événements politiques; l'usurpation d'Hugues Capet, duc de France, en décida et fixa la capitale future à Paris. Au onzième siècle et au douzième, les rois Capétiens, humbles seigneurs de l'Ile-de-France et de l'Orléanais, sont dépourvus de toute influence hors des limites du domaine royal : les dialectes sont en pleine vigueur et jouissent d'une valeur littéraire égale, sans- qu'aucun d'eux, pas plus le français que le bourguignon, soit en droit de s'arroger la primauté ; mais dès le milieu du treizième siècle, le domaine des Capétiens s'accroît, et parallèlement commence à s'étendre l'influence du dialecte français. Les seigneurs de l'Ile-de-France luttent vaillamment contre leurs voisins et s'agrandissent à leurs dépens. Dès l'année 1101, Philippe !•• achète le Berry; un siècle après, la Picardie est cédée à Philippe Auguste qui confisque la Touraine en 1203, la Normandie en 1204; le domaine royal s'annexe successivement le Languedoc en 1272, la Champagne en 1361.
En même temps que le duc de France supplanta dans chaque province nouvelle les anciens seigneurs, le dialecte français suit sa marche triomphante et chasse les dialectes indigènes des provinces conquises. En Picardie, par exemple, le français s'établit à la Uace du picard, en le remolaoant d'abord dans Ie«
actes officiels, émanant des agents du vainqueur, c'est-à-dire des Français, puis bientôt dans les écrits et les œuvres littéraires, enfin dans le langage des gens de bon ton.
Rebelle à cette invasion , le peuple seul garde son ancien langage et refuse d'accepter le français. Cessant tout à coup de s'écrire, le picard, livré alors à des altérations incessantes, descend du rang de dialecte (c'est-à-dire de langue écrite et parlée) , à celui de patois, c'est-à-dire d'idiome simplement parlé, et que ne reconnaît plus la langue française.
C'est ainsi que le dialecte picard, le normand et le bourguignon furent en moins de trois siècles supplantés par le dialecte de TIle-de-France , et tombèrent à l'état de patois, dans lesquels une étude attentive reconnaît encore aujourd'hui les caractères que nous offrent les anciens dialectes dans les œuvres littéraires du moyen âge. Les patois ne sont donc point, comme on le croit communément, du français littéraire corrompu dans la bouche des paysans : ce sont les débris des anciens dialectes provinciaux, que les événements politiques ont fait déchoir du rang de langues officielles, littéraires, à celui de langues purement parlées. L'histoire des patois nous montre leur importai'. ce pour l'étude de la langue française, et l'on ne sau-^ rait trop buer l'Académie des Inscriptions de proposer ses prix ctdx meilleurs travaux sur nos patois.
Mais le triomphe définitif du français sur les dialectes ses voisins, ne fut pas acheté sans combats, et dans cette lutte le vainqueur reçut plus d'une bleo-
sure ; l'indépendance provinciale protesta, et la résistance se manifesta par l'introduction dans le dialecte français d'un certain nombre de formes empruntées aux dialectes vaincus. On observe, dans le français moderne, plus d'un mot qui remonte au dialecte normand ou au bourguignon ; ces empreintes sont en désaccord avec l'analogie propre du français, et c'est ce qui les rend encore reconnaissables aujourd'hui. « Pour nous, l'habitude masque ces disparates; mais dès qu'on se familiarise avec les dialectes français du moyen âge, ou découvre bien vite les amalgames qui se sont faits, » confusions regrettables qui détruisent la régularité et la belle analogie du langage. Ainsi le c dur des latins, avait donné ch dans le dialecte de l'Ile-de-France, c dans celui de Picardie. Campus^ carruSf cantare^ carta, castellurriy catus, campaniaf cappa, cancellm, cancer, carrkurCy etc., étaient chez îes Français c/iamp, c/jar, c/ianter, c/iarte, c/iastel, c/iat, c/iampagne, c/iappe, c/iancel, c/iancre, c/iarger, — chez les Picards, camp, car, canter, carte, castel, cat, campagne, cappe, cancel, cancre, carguer, etc.... Qui ne voit aussitôt, en comparant ces deux tableaux, que si la langue moderne adopte les formes du dia» lecte français et délaisse celles du picard, cet abandon n'a point été absolu; et que si, dans la majorité des cas, elle abandonne le picard pour le français, l'ans quelques autres, heureusement fort rares, elle fi fait l'opération contraire ? Elle a délaissé le moi Champagne qui était de l'Ile-de-France, et lui a préféré la forme picarde campagne. Enfin, dans un petit
HISTOIRE DE IJi LANGUE FRANÇAISE. 49
nombre de cas, elle a admis à côté Tune de Tautre la forme picarde et la française , mais en assignant à chacune d'elles un sens spécial et distinct, alors qu'elles n'étaient au fond qu'un seul et même mot : ainsi campus, champ et camp^ — cappa, chappe et cappe, — CANCELLUS, chancel et cancel, — carta, charte et carte, — capsa, chasse et caisse, — cas- TELLUM, château (chastel) et castel, — carricare, charger et carguer, etc., où l'on voit la forme picarde persister à côté de la forme française. — Je ne puis m'arrêter, dans cette revue rapide, à montrer quelle a été aussi la part du normand et du bourguignon dans la formation de notre langue ; j'en ai dit assez pour appeler l'attention du lecteur sur ce curieux phénomène*.
£n résumé, on voit que la marche de la langue et celle de la nation sont parallèles, et qu'elles ont subi l'une et l'autre la môme révolution : il y a des dialectes tant que les grands fiefs subsistent : il y a des patois quand l'unité monarchique absorbe ces centres locaux ; la centralisation progressive dans le gouvernement et la création d'une capitale donnent l'ascendant à un des
I. Lei doublet formel telles que fleurir cl Jlorir, grincer cl grir^ eherf attaquer et attacher^ charger et carguer^ écorcher cl écorcer^ laisser ti lâcher, charrier et charroyer^ plier c\ ployer, lonl auss does i des innucncet dialectales, et ne sont au fond que Iesn)èv3et« mois dans des dialectes difTArenU.IIest plaisant, mainlenanl qct 11)!»' toire de la langue nous a fourni celle explication, de toir les grammairiens philosophes décréter que plier et ployer sont deux mots ^origine différente, et créer entre les deux des distinctions tout à fait tliûciellet, et que dément l'étade de noire ancienne langue.
dialectes, non sans quelque influence de tous les autres sur celui qui triompha. Cette révolution est achevée au quatorzième siècle ; la monarchie, humble et chétivc trois siècles auparavant, est devenue prépondérante, et avec elle le dialecte de TIle-de-France ; c'est à ce moment que les dialectes cessent d'exister en France : les patois en prennent la place; la langue française naît à l'histoire.
On peut résumer cette longue histoire de notre langue en disant que le latin vulgaire, transporté en Gaule, donna huit siècles après la langue d'oil, dont un des dialectes, celui de l'Ile-de-France, supplanta les autres, et devint au quatorzième siècle la langue française*. Dans les autres pays latins, le même phéno-
4. On voit maintenant de qnels éléments notre langue est formée. Cest une combinaison du latin populaire et d'un élément germanique assez Tort importé au cinquième siècle, et dans laquelle on retrouve quelques bien faibles traces celtiques. — Au français une fois né s'adjoignirent, vers le treizième siècle, quelques éléments orientaux^ au seizième siècle un certain nombre de mots italiens et espagnols ; au dix-neuvième plusieurs expressions d'origine anglaise (sans parler ici des mots scienliQques tirés des langues anciennes et introduits en français parles savants principalement au seizième et au dix-neuvième siècle.) Les éléments orientaux (je traiterai des autres à leur place, page 66-66) appartiennent à l'hébreu et à l'arabe. C'était un thème ''avori des anciens étymologistes de dériver toutes les langues de l'hébreu : les travaux des philologues modernes ont montré le néant de toutes ces rêveries: et le résultat le plus important de la science moderne a été de découvrir cette loi invariable: que les è!» nents des langues . correspondent aux èlémmts des races. Or nous ^ ommes d'une race tout à fait différente de la race juive, et les lapporls du français et de l'hébreu doivent être illusoires : ils sont en effet purement accidentels. Lorsque saint Jérôme traduisit rAncinn testament de l'hébreu en latin, il transporta dans sa traduction plusieurs mots hébreux dont l'équivalent n'existait point dans la langue latine» tels que ^«rapAim, cherubim, gehennon^pascka, etc.* et du laiin
mène s'est produit; la succession est allée des dialectes provinciaux à une langue commune : c'est ainsi que lo toscan en Italie, le castillan en Espagne, supplantèrent les autres dialectes, et que Tandalous et le navarrais d'une part, le milanais, le vénitien et le sicilien de Tautre, tombèrent du rang de dialectes écrits, où ils étaient au moyen âge,àcelui de patois, comme cela eut lieu chez nous pour le picard et le bourguignon.
Qu'était donc ce français du treizième siècle, intermédiaire du latin des paysans romains et de la langue de Chateaubriand? Etudions un instant sa constitution et ses formes pour nous rendre compte du chemin que le latin vulgaire a parcouru depuis la chute de l'Empire, et de la distance qui le sépare encore du français moderne.
eeclétiasUqne ilf passèrent cinq siècles plas tard an français {chérubUy séraphin^ gine^ pàquc)\ mais c'est du latin qne nous les avons appris, et l'on peut dire qae l'influence directe de l'hébreu sur le français a été nulle ; il en est de même pour l'arabe, dont les rapports avec le firançais ont été tout fortuits : sans parler des mots qui eipriment des choses purement orientales, tels qu'^/comn, bey , cudi, caravane, dtrvichey furtnan, janissaire^ narghilé, odalisque^ pacha, ttquin, sérail^ sultan, visir, etc..., et qui nous viennent directement d'Orient par les royageurs, le français reçut au moyen âge plusieurs mou arabes venus d'une autre sqnrce : l'influence des croisades, le grand mouvement scientifique arabe qui jeta un si vif éclat, l'étude dos philosophes orientaux, fort répandue en France du douzième sièclcan quatorzième, enrichirent notre vocabulaire de mots relatifs aux trois pences que les Arabes cultivèrent avec succès, i l'astronomie (azimuth, nadir, zénith), à l'alchimio {alcali, alcool, alamlnOyalehi» mù, élixir, sirop), aux mathématiques {algèbre, zéro, chiffre) ; encor en mou, exclusivement savants, ne sont-ils point venus directemcn 1« l'arabe au français , mais de l'arabe an klin scicntiflque du moyeu ftge, qui les a transmis au français. En somme, l'influence des languil orienules sur notre idiome n'a rien eu de populaire» et leur part dans Il formation de notre langue est, on lefoit, bien insignifiante eltoa' \ fait accidentelle.
On sait que la grande différence qui distingue le latin de notre langue présente est que le français exprime le rapport des mots par leur ordre, tandis que le latin l'exprime par leur forme. L'idée ne change point en latin si au lieu de dire: canis occidit lupum^ on dit: lupum occidit canis; elle devient tout autre en français si Ton dit : le chien tua le loup y ou le loup tua le chien; en un mot le français reconnaît le sens du mot à sa place; le latin, à sa désinence: ce qui frappe tout d'abord est que le latin possède une déclinaison, et que le français n'en a point. Le français a donc abandonné en chemin la déclinaison latine. Gomment cette perte estelle advenue ; le latin a-t-il toujours eu six cas, le français n'en a-t-il jamais eu plus d'un? C'est à l'histoire qu'il appartient de résoudre ce problème.
La tendance à simplifier et à réduire le nombre des cas se fit sentir de bonne heure dans la langue latine vulgaire ; les cas exprimaient des nuances de la pensée trop délicates et trop subtiles pour que l'esprit grossier des Barbares pût se complaire dans ces fines distinctions. Incapables de manier cette machine savante et compliquée de la déclinaison latine, ils en fabriquèrent une à leur visage, simplifiant les ressorts et réduisant le nombre des effets, quittes à reproduire plus souvent le même; dès le cinquième siècle, c'est-à-dire bien avan l'apparition des premiers écrits en langue française, le latin vulgaire réduisit è deux les six cas du latin classique : le nominatif pour indiquer le sujet; pour indiquer le régime, il choisit comme type l'accusatif qui revenait le plus fréquemment dans le discours. Dès lors \i
déclinaison latine fut ainsi constituée : un cas sujet, mu ru'S; — un cas régime, muru-m. Quand le latin vulgaire devint le français, cette déclinaison à deux cas persista, et fut la base de la grammaire française pendant la première moitié du moyen âge ; Tancien français eut à chaque nombre deux cas distincts, l'un pour le régime, l'autre pour le sujet. Ainsi l'ancien français était à l'origine une langue demi-synthétique, intermédiaire exact du latin, langue synthétique, au français, langue analytique.
On verra dans ce livre • quelles furent les destinées et les vicissitudes de cette déclinaison ; comment, après avoir triomphé jusqu'au treizième siècle, elle disparut au quatorzième, faisant place, dès le quinzième siècle, à la construction moderne '.
La révolution qui transforma le vieux français en français moderne nous offre une image en petit de la façon dont se défit le latin à la chute de l'Empire : en perdant quatre cas sur six, le latin devint le vieux français à deux cas, et descendit du rang de langue synthétique à celui de langue demi-synlhétique : au quatorzième siècle, la déclinaison à deux cas disparait de notre langue et fait ]ilace au seul cas qui subsiste aujourd'hui. C'est la perle de cette déclinaison qui, faisant passer la langue de l'état d^mi-synthétique de l'ancien