I . a. Paris, Jeeem latin^ p. ai
aux yeux du philologue, une création plus parfaite, puisqu'ici la perfection est en raison de la régularité : cette appréciation n'est juste qu'autant qu'on distingua entre la forme et l'expression.
La langue du dix-septième siècle, si intéressante pour le littérateur et pour l'artiste qui examinent surtout le« œuvres qu'elle a produites, n'offre que peu d'intérêt an philologue et à l'historien, qui la considèrent surtout en elle-même. Au point de vue de la forme, c'est une langue déjà appauvrie, si on la compare au français des siècles précédents, chargée de mots savants; on n'y retrouve plus la structure régulière qu'on adhiire à l'origine de notre langue.
Considérée au point de vue à^Y expression, la langue du dix-septième siècle reprend sa suprématie ; elle esî plus analytique que la langue du treizième siècle, plus apte à rendre les idées abstraites, et comme instrument d'expression, il n'est point douteux que l'idiome de Racine ne soit bien suoérieur à celui de V'ilehardouin.
Considérée au point de vue de la forme, la langue française, on le voit, est d'autant plus parfaite qu'on remonte plus avant. Au douzième siècle, par exemple, a langue est toute populaire, il n^y a pas encore /race de mots savants. On verra da as ce livre combien cette régularité de structure, si belle à l'origine, s'est émoussée dans le français moderne, et combien est fausse l'opinion qui met dans les langues la barbarie au début. Ainsi se trouve encore une foie confirmé le principe posé pir Jacob Grimm, que
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l'époque littéraire des langues est ordinairement celle de leur décadence au point de vue purement linguistique. On dirait que l'instinct construit les mots et que la réflexion les gâte : en un mot la perfection des langues est en raison inverse (Je la civilisation; les langues se déforment à mesure que la société se civilise.
Je rappelle de nouveau au lecteur que dans cette démonstration nous n'avons point considéré les langues au point de vue de Tart, mais au point de vue de la science. Les langues, comme les plantes, peuvent et doivent être étudiées sous deux faces différentes : tandis que Tart considère la rose au seul point de vue de la beauté, la botanique étudie la rose pour y rechercher la régularité de sa structure et le rang qu'elle occupe dans le monde végétal; pour l'artiste, deux arbres qu'on aura tendus ou rapprochés, de manière à former un portique gracieux, pourront avoir leur charme; aux yeux du botaniste ce ne sera rien qu'une monstruosité artificielle, qui n'a point sa place dans la classification de la nature et qui ne mérite pas l'attention.
U en ièi de même pour le laogage; tandis que le littérateur a le devoir de le considérer au point de vue de Tart, au point de vue de la beauté tslhétiquey notre tâche est différente : se préoccupant plus de la forme que de l'expression, le philologue, pour qui le langage est un organisme vivant, cherche à découvrir les lois de sa formation et la beauté d'un idiome est pour lui en ndson de sa régularité. C'est là une distindioD quM)
faudra toujours avoir présente à l'esprit, en lisant con livre.
Les lettres, les flexions, la formation des mots, telles sont les trois divisions naturellement indiquées pour ce travail. Un fil conducteur nous guidera dans ce labyrinthe : ce fil est la distinction sévère des mots populaires et des mots savants, de la langue populaire, produit de l'instinct spontané et irréfléchi, — de la lan^ gue savante, produit de la réflexion : la première langue régulière, la seconde œuvre arbitraire et personnelle des savants, et qu'on ne peut chercher à ramener à des lois. Un exemple fera saisir cette distinction.
Quand on lit (page 95) que le et latin devient toujours en français it, facius (fait), tracius (trait), octo (huit), nociem (nuit), fructus (fruit), il est clair qu'on n'entend parler ici que de 'a langue populaire, des bons et vieux mots qui remontent au latin rustique, laissant de côté les moifl savants récemment introduits dans la langue (trac/ion, facfum, nocturne, etc.), copie servile des vocables latins * .
La distinction des mots populaires et des mots savants forme la base de ce livre : et nous rejetterons de cette étude tout mot introduit dans la langue postérieurement à son époque de formation.
De plus, nous aurons toujours soin de citer, quand il
1. L'orthographe /oie/, traict, etc..» est l'œuvre grotesque et barbare des pédants du quinzième siècle. Le français du moyen âge disait comme nous/aj7, trait , etc.. Voulant rapprocher ces mots de leur original latin, les latinistes intercalèrent un c, et direntfaictftraict, sans se douter que it représentait déjà le et latin.
£3ra nécessaire, les formes de l'aDcien français; elles éclairent la transition et marquent, comme des poteaux indicateurs, la route qu'a parcourue le latin pour arriver au français moderne : nous voyons mieux com* ment s'est opéré ce passage quand les étapes successives sont sous nos yeux. De prime abord on comprend difficilement qu'âme dérive d'anima; mais l'histoire, fil conducteur de la philologie, nous montre qu'au treizième siècle âme s'écrivait anmCy qu'il est devenu aneme dans les textes du onzième, anime dans ceux du dixième, et nous amène sans hésitation au latin anima. Les formes de l'ancienne langue, intermédiaires naturels du latin au français moderne, senties coureurs dont parle Lucrèce qui se transmettent l'un à l'autre le flambeau de la vie; le mot latin passe ainsi de bouche en bouche et nous arrive bien éloigné de son point de départ. Pour le retrouver sans hésitation ni tâtonnements, quel moyen plus sûr que de refaire avec lui le voyage entier?
Nous allons aborder en détail l'étude de ces grandes lois qui ont transformé le latin en français : « Pour connaître le plan de l'univers, dit Bacon, il faut disséquer patiemment la nature » ; c'est par l'étude patiente des faits particuliers qu'on s'élève à la contemplation des lois, à ces lois qui sont comme des tours auxquelles on ne peut monter que par tous les degrés de l'expérience, mais du haut desquelles on découvre un vaste horizon. Forts de celte grande autorité, nous ne craindrons pas qu'on nous reproche de nous arrêter à des détails trop mmutieux. L'esprit scientifique, bien loin
de se laisser écraser par la masse des petits faits qu'il recueille et qu'il observe, devient d'autant plus large et compréhensif qu'il peut appuyer plus solidement sa conception de l'ensemble sur la connaissance des détails : « Veux-tu comprendre le Tout et en jouir y a dit Gœthe, apprends à le voir dans la plus petite de ses parties» j>