‹ Grammaire historique de la langue française. PréfChapitre 70 sur 168 · SINGULIER · texte numérisé non relu

SINGULIER

rôf ^^ mtiru-s — murs pdstor — pâtre *

rôjam "" mûru-m — mur pastôrem — pasteur

PLDRIKL.

rôsa __ , mûri — mur pastores — pasteurs

rôsas mûros — murs pastdrw— pasteur»

1 . On Toit immédialcmenl la conséquence de celte disiincUon de cas ; du moment que c'est la forme du mot (comme en latin), — et non plus sa position (comme en français moderne), qui donne le sens de la phrase, les inversions étaient possibles. Aussi sonl-ellos Tréquentes dans l'ancien français. On disait indifféremment le roU conduit le cheval (caballum conduit rex), ou comme en latin: le cLe< ^'al conduit le rois. Grâce à Vs désinentielle qui est la marque du s ijct roi-* {rex) , il n'y a point d'ambiguïlé possible.

2. PâtrCy s'écrivait en vieux français pastre. Paslre et paslour n'é • taientpoint en Tieux français, deux mois distincts, mais bien lesdcoi cas d'un même mot

On disait au sujet : la rose est belle, le murs est haut^ le pâtre est venu; au régime, j'ai vu la rose, le mur, le pasteur, etc....*

A l'inspection des trois paradigmes, on est frapp( de ce fait : d'une part que l'accent latin est toujours respecté, et de l'autre que (sauf un cas) le français prend s partout où le latin le met, en un mot que la déclinaison française repose sur les lois naturelles de la dérivation.

Entre le latin qui est synthétique, et le français moderne qui est analytique nous trouvons un état intermédiaire, une demi-synthèse. C'est la déclinaison du vieux français, qui marque un temps d'arrêt dans cette marche de la synthèse vers l'analyse *. Mais ce système était encore trop compliqué pour les esprits du treizième siècle : de même que les Barbares avaient réduit

1. Dans tons ce* exemples de notre ancienne langue il fallait

écrire /( mûri et non le mur^ U étant le nominatif singulier ei U

l'accaïaUr, comme on le Terra tonl à l'heure au chapitre da l'article ;

œaia roulant conduire le lecteur du connu i Tinconnu, nous nous

ommes abstenni. ^

3. Rajnooard qni a retrouTé en 4811 les lois de la déclinaison française, leur donna le nom de règle de Vt, à cause de 1'/ qui marque fréquemment le sujet. Cette découverte est un des plus grands services qni aient été rendus i l'étude de notre ancien idiome, ef à l'histoire de notre langue. « Sans cette clef, dit irès-Jusiemenl M. Littré, tont parait exception ou barbarie ; avec cette clef on dé' couvre un système écourté sans doute, si on le compare au latin mais régulier et élégant. » On discute beaucoup l'utilité et le ri> goureox emploi de cette règle de 1'/ pendant la durée du moyen Age : son utilité pratique est restreinte, elle a été violée plus d'une fois ; mais c'est son existence (beaucoup plus que son utilité), qni constitue on fait do plus haut intérêt, car elle nous permet de constater la transition du latin au français , et comme une halte dans la march« Ae la syndièse vers ranaljae.

à deux les six cas de la déclinaison latine, le treizième siècle imagina qu'il était beaucoup plus régulier de réduire à une seule ces trois déclinaisons françaises. On prit comme type la deuxième déclinaison, parce qu'elle était la plus fréquemment employée, et on ap- |i iqua aux deux autres les règles de celle-ci. Or la caractéristique de cette déclinaison était un s au cassujet du singulier : mur5 (muru5). On dit alors contrairement au génie de la langue française, et aux lois de la dérivation latine : le pastres, comme on disait le murs. On violait ainsi les règles de la dérivation, car en latin pàstor n'a point d's au cas-sujet, et n'en a pas besoin, puisqu'il se distingue de Taccusatif paS' îdrem par la place de l'accent tonique. Cette adjonction d'un s au nominatif de tous lès mots comme pàstor^ qui ont une double forme en français (pastrCy pasteur), semblait simplifier la flexion des noms, , elle la com- X)liqua au contraire, et c'est cette erreur qui a déduit le système de la déclinaison française. Car c'était fonder notre déclinaison sur un fait purement artificiel et arbitraire, l'adjonction d'un «, tandis qu'elle reposait auparavant sur les lois naturelles de la dérivation. On voit que dans sa première période (neuvième-douzième siècle) la déclinaison française repose. sur l'étymologie ; et dans la deuxième (douzième- quatorzième siècle), sur l'analogie : la première est naturelle, la seconde artificielle; la première était faite avec Toreille, la seconde avec les yeux.

La déclinaison française de la première époque, nous venons de le voir, était naturelle^ basée sur l'éty-

mologie, et les lois de la dérivation, mais précisément à cause de cela, elle était particulièrement fragile, « puisqu'elle n'avait que des règles de seconde main, c'est-à-dire des relations avec la forme et l'accentuation latines et qu'elle n'avait point de soutien et de garantie dans l'enchaînement même de sa propre langue*. » Aussi la déclinaison française était-elle promptement condamnée à périr et la malencontreuse réforme qui consista à unifier les trois déclinaisons en soumettant les faits particuliers au fait le plus général ne réussit point à la sauver de la ruine. Rejetée par le peuple, dès le treizième siècle, constamment violée à la même époque par les lettrés, la déclinaison française achève de se décomposer au quatorzième siècle. Elle disparaît, et la distinction d'un cas sujet et d'un casrégime est abandonnée ; on se borne désormais à a'employer qu'un seul cas pour chaque nombre. Mais lequel des deux subsista? Ce fut le cas régime (falcônem-faucon); il était ordinairement plus allongé et plus consistant que le sujet, et revenait plus fréquemment que lui dans le discours. Dès lors le cas sujet disparut (fàlco, en vieux fr, fauc) : la déclinaison moderne était créée.

Cette adoption du cas régime comme type du substantif latin, eut une conséquence curieuse pour la for* mation des nombres. Dans le paradigme,

SmOUUIS. ^ PLURIEL.

murus — mar-ff mûri — mur

murum — mur muroi — mui*i

4 M. Utile.

l.')2 FLEXION.

le cas régime était pour le singulier, r>iur, pour le piuriel murs. Au quatorzième siècle, la nouvelle déclinaison prenant le cas régime pour type, il en résulta que 1*5 du. cas régime muro5 {murs)^ devenait pour la langue française la marque du pluriel, et que l'absence d*s au cas régime mur (murum), était déclarée la marque du singulier.

JSi l'on avait au contraire adopté, comme type, le cas sujet, et abandonné le cas régime, on aurait eu murs (murus), au singulier, au pluriel mwr (mûri), et Vs qui est aujourd'hui la marque du pluriel, fût devenu dès lors la marque du singulier.

Du jour où la présence de Ys final cesse d'être le caractère propre des cas pour devenir la marque distinctive des nombres, la déclinaison française du moyen âge avait disparu ; le quinzième siècle l'ignora complètement, et lorsqu'au temps de Louis XI, Villon essaye, dans une ballade, d'imiter le langage du treizième siècle, il néglige d'observer cette règle de 1*5 que nous avons retrouvée; dès lors son imitation manque du cachet distinctif du moyen âge. Il est piquant de voir relever, au dix-neuvième siècle, les fautes commises par un écrivain qui tentait d'écrire au quinzième siècle un pastiche du treizième.

La déclinaison k deux cas étant, comme on l'a vu, le caractère distinctif et fondamental de l'ancien français, cette perte des cas est ce qui a le plus rapidement et le plus sûrement vieilli la langue antérieure au qua-

iorzième siècle, et établi entre les deux ères de notre idiome le vieux français et le français moderne, une démarcation bien plus profonde qu'il en existe en italien et en espagnol, entre le langage du treizième siècle èl celui du dix-neuvième.

Il subsista cependant de Tancienne déclinaison française quelques vestiges importants, qui nous apparaissent aujourd'hui comme des anomalies inexplicables; et dont l'histoire de la langue française peut fournir seule la solution. Avant d'aborder l'élude des genres, reprenons une à une l'étude des déclinaisons de l'ancien français, pour rechercher les traces qu'elles ont laissées dans le français moderne.

1* Deuxième déclinaison. Nous avons supprimé le cassujet, et conservé le cas-régime (mur-murum, serf-servum, etc.). Cependant il nous est resté quelques débris du cas-sujet dans les neuf mots suivants : fib (filius), fondj (fundus), lacs(Iaqueus),leg5 (legatus). Vis (lilius), le2 (latus)*, puitj (puteus), rets (refis), queua? (coquiis), qui dans Tancien français, étaient au cas-régime : fil (filium), fond (fundum), lac (laqueum), leg (legatuin), li (lilium), lé (latum), puit (puteum), ret (retem), qucu (coqaum). On voit qu'ici c'est le cas-régime qui a dispara, et le sujet qui a persisté'.

i. *,jt tf sont éqaWalenU en Tieaxfrançaii, comme signes onho graphiqaei ; ainsi voix (rox) s'écrîTait indifTéremment veux, voû, voit Une trace de cet otage est restée dans nez (na/as) , lez (latu/) , et dans les plnriels en » [cailloux^ /eux, maux) qni en Tiens français s'écrivaient aossi bien arec t qa'aTec x.

9. Il en est de même dans quelques noms propres, Char1c#(é^<iro/iu), Louii ^éudovieu$)^ Verrini {rtrbinmê), Orléans [Aiu-tliantu) ^ etc....

C'est aussi par Thistoire de la seconde déclinaison qu'on peut expliquer la formation du pluriel en aux : mal, maux ; cheval, chevaux, etc....

Le paradigme de la seconde déclinaison était au

treizième siècle :

SINGaUBR. PLUBBL.

mais (malus) mol (mali)

mal (malum) mais (malos)

Or l s'adoucissant en! u quand il est suivi d'une consonne (pawme-palma, au6e-alba, 5aw/'-salvus), — :nals de vint. mau5:

SINGULIER. PLUBIElr.

maus (malus) mal (mali)

mal (malum) maus (malos)

Quand le quatorzième siècle détruisit la déclinaison en abandonnant les cas-sujets pour ne conserver que le régime, on eut alors au singulier mal (malum), au pluriel mûus ou maux (malos) . De même pour chevaux, travaux, baux, etc....

2» Troisième déclinaison. — En latin, l'accent se déplace (dans cette déclinaison) quand le mot passe du nominatif aux cas obliques, pàstor-pastôrem, H en résulta, nous l'avons vu, pour la troisième déclinaison française, une double forme : l'une pdstre (pastor) au cas sujet, l'autre pasteur (pastdrem) au cas régime. Là, comme dans la deuxième déclinaison, c'est le cas régime qui l'emporta au quatorzième siècle : on peut s'en convaincre en jetant les yeux

sur ce paradigme de l'ancienne déclinaison franaisc :

àbhcu — abbe, abbâiem — abbé

fdlco — fauc, falcônem — faucon

UUro — lerre, latrônem — larron

térptm — ' serpe, serpéntem — serpent

infant — énfe, xnfdntem — enfant, elc.

Les sujets abbe, fauc, lerre, serpe, cnfe on disparu les régimes, abbé, faucon, larron, serpent, enfant ont persisté.

Dans quelques mots très-pen nombreux, c^est au contraire le régime qui a disparu :

idror — sœur, sorôrem — seror

pUtor — peintre, pietôrem — painteur

anteeéssor — ancêti'e , antecessàrem — ancesseur iraditor — traître (v. fr. traitr** , traditôrem — traiteur

Dans beaucoup d'autres mots, les deux formes, sujet et régime, ont subsisté parallèlement, mais au lieu de rester les deux cas d'un même mot, elles devin* rent des mots différents, — tels sont :

cdntoT — chantre, eantôrem — chanteiLr

fdstor — pAtre, past&rem — pasteur

téntor — sire (v. f.. sinre), seniôrem — seigneur *

. 1 . Le génitif latin a laissé quelques trace^^ans l'ancien franc^ais, Il est inutile de citer ces formes, puisque le françab moderne les a rejfeires à l'exception toutefois de leur (illûrum), et chandcleur (ca" delânim [fista].)

S 2. 6«Lres.

Des trois genres que possédait la langue latine, \f français n'adopta que le masculin et le féminin. Le neutre disparut, et on ne peut qu'en approuver la suppression, car la langue latine avait tout à fait perdu le -, sentiment des raisons qui à l'origine avaient donné à tel objet plutôt le neutre que le masculin, et le bas- " latin en réunissant celui-ci à celui-là, préparait cette simplification du langage, que les langues romanes ont adoptée. Le neutre n'est utile que là, où, comme dans l'anglais, il appartient exclusivement à ce qui ' n'est ni mâle, ni femelle.

Cette suppression du neutre qui remonte à une époque fort ancienne, et bien antérieure à l'invasion des Barbares, s'est opérée de deux façons :

1* Les substantifs neutres ont été réunis au masculin. On trouve dans Plante dorsus^ xvus, coUus, gutturem f cubitus y etc..,; dans les inscriptions antérieures au quatrième siècle , brachius , monument ius , collegius , fatus, metallus^ etc.; dans la Lex salica : animalenif retem , membruSy vestigius , prceiiLSf folius t palatins, templus, tectuSy stabulus, ju» dicius, placituSy etc.... Il est d'ailleurs inutile de mul tiplier les preuves de ce fait , qu'un rhéteur de l'Empire, Gurius Fortunatianus, avait déjà observé, et " qu'il nous a transmis en ces termes : « Romani ver^ fMCula plurima et iieutra multa masculino gemre

potius enuntiant, ut hune theatrum^ et hune prodigium^, »

2** Le« substantifs neutres se fondirent dans les noms féminins, Je pluriel neutre en a (pecora) ayant été pris (par suite d'une erreur étrange) pour un nominatif singulier de la première déclinaison. On trouve dans des textes du cinquième siècle des accusatifs tels que pecoraSypergamenam, pecoram, vestimentaSy etc....

Notons maintenant quelques particularités de l'ancienne langue qui nous aideront à expliquer les anomalies telles qu'amour^ orgue, hymne y délices (véritables inconséquences grammaticales).

Tous les noms abstraits en or qui étaient masculins en latin devinrent féminins en passant en français : do/(^em-<louleur , errdre/n-erreur , ca/drem-chalejr, awwJrcm- amour. Ce féminin en contradiction avec le latin, chagrina les latinistes du seizième siècle ; aimant mieux parler latin que français, ils essayèrent de rendre le masculin à tous ces noms et de dire le douleur, le chaleur. Cette tentative eut tout l'insuccès qu'elle méritait; cependant honneur et labeur en sont restés masculins, et c'est depuis lors qu'amour a les deux genres*.

Hymne était originairement masculin, et le genre féminin qn'on lui attribue en parlant des hymnes d'éghse n'a rien qui se justiHe soit dans l'étymologie, soit dans l'histoire du mot.

1. P. Mejer. ÉiiuU tw fhut. </« U langmm jramçaisêt p. SI, St; Litiré, p. 40e.

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