LA CONSTRUCTION LATINE
Mot à mot grammatical et ordre des mots.
207. La connaissance de toutes les règles précédentes permet de faire le mot à mot grammatical d'une phrase, condition nécessaire, mais non unique de son intelligence complète.
En effet, le mot à mot grammatical nous fait saisir dans une phrase les rapports syntaxiques exprimés par les terminaisons, mais non Tordre des idées exprimé par l'ordre des mots, puisque cet ordre des mots est précisément brouillé par le mot à mot grammatical.
Soit la phrase :
Urbem captam hostis diripuit; le mot à mot grammatical la transforme ainsi :
Hostis diripuit urbem captam.
V ennemi pilla la ville prise.
Ce mot à mot nous a montré les rapports syntaxiques (hostis, sujet; urbem, complément, etc.), mai s en même temps a complètement brouillé l'ordre des idées. En effet, il a mis la dernière (captam, à u fin) l'idée qui devrait être la première, puisqu'il a fallu prendre la ville avant de la piller.
Il reste donc quelque chose à faire après le mot à mot grammatical :
C'est de retrouver dans Tordre primitif des mots de la phrase latine Tordre des idées ;
Puis, quand on traduit, de conserver, autant que
I. P. — * Pour la construction, les élèves se trouvent en présence non de règles fixes, mais plutôt de simples habitudes n'ayant rien d'absolu.
possible, cet ordre des idées si important en disant, par exemple :
La ville prise, l'ennemi la pilla; ou bien :
L'ennemi prit et pilla la ville; ou bien :
L'ennemi prit la ville et la pilla.
D'où les principes suivants :
1° Étant donné l'importance de Tordre des mots, changez cet ordre, autant qu'il le faut, mais pas plus qu'il ne faut, pour faire le mot à mot grammatical *.
Voici le texte iatin de la seconde phrase de l'Agricola :
« Sed apud priores ut agere digna memoratu pronum magisque in aperto erat, ita celeberrimus quisque ingenio ad prodendam virtutis memoriam, sine gratia aut arnbitione, bonae tantum conscientiae prelio ducebatur. »
Il serait abusif de bouleverser cette phrase, de la t déconstruire », comme fait la traduction juxtalinéaire ci-dessous :
Sed, ut agere Mais, comme faire
digna memoratu des choses dignes d'être citées
erat pronum était chose naturelle
magisque in aperto et plus à champ ouvert (facile)
apud priores, chez nos devanciers,
ita quisque ainsi chaque écrivain
celeberrimus ingenio très -célèbre par le génie
ducebatur tantum était conduit seulement
pretio bonae conscientiae, par le prix d'une bonne conscience,
sine gratia aut ambitione, sans affection ou ambition,
ad prodendam à mettre au jour
memoriam virtutis. le souvenir de la vertu.
A la rigueur, il aurait pu suffire de changer deux mots de place :
I. P. — 'Si les élèves font si souvent les traductions plutôt avec leur dictionnaire qu'avec leur logique, n'est-ce pas parce qu'ils lâchent ce guide logique qu'est l'ordre des mots?
« Sed apud priores ut agere digna memoratu erat pronum magisque in aperlo ..., ita celeberrirnus quisque ingenio ducebatur ad prodendam virtutis memoriam, sine gratia aut ambitione, bonae tanlum eonscientiae pretio ...»
Il aurait suffi de « mobiliser », pour ainsi dire, les verbes, et cela suffira souvent*. Il est vrai que ce ne sera jamais qu'un minimum, et toujours nécessaire.
2° Si vous avez dû changer l'ordre des mots, — après le mot à mot grammatical, hâtez-vous de le retrouver en relisant la phrase latine dans son ordre vrai, et en faisant de cette lecture une lecture expressive de Tordre des idées.
3° Une fois Tordre des idées retrouvé, rendez-le par la traduction, parce que Tart de traduire est Tart de trouver les tournures qui permettent de conserver en français Tordre des idées.
.V. B. — S'il faut veiller à la succession des idées, il ne faut pas être esclave de la succession des mots, et, par exemple, vouloir toujours conserver à chaque mot la même place en français qu'en latin.
En particulier, il serait aussi inutile qu'impossible de vouloir toujours maintenir le verbe à la fin en français, parce qu'il est à la fin en latin.
Ordre des mots dans la Proposition simple.
208. Principe général : L'ordre des idées détermine la place des mots dans la proposition simple.
Vulneratum ducem milites abstulerunt.
Vulneratum est en tête, parce que le général a été blessé avant d'être emporté.
I. P. — * C'est évidemment à l'abus, ou tout au moins au souci unique du mot d mot grammatical, qu'est dà l'embarras des élèves d trouver dans leurs thèmes ou dissertations un ordre des mots vraiment latin
Hègle unique. — La règle unique et essentielle de la construction latine est la suivante (cf. p. 1) :
Les compléments précèdent le terme complété*.
Brutus Caesarem occidit.
Brutus, sujet, en tête.
Occidit, verbe, à la fin.
Caesarem, complément, avant le terme complété.
Le verbe est généralement à la fin, parce que c'est la condition pour qu'il soit précédé de tous ses compléments.
Exceptions. — Il arrive souvent que cet ordre n'est pas observé, pour quelqu'une des raisons suivantes :
i° Pour l'ordre chronologique. — Les mots se succèdent suivant l'ordre chronologique des faits qu'ils expriment :
Paratas naves Scipio conscendit.
Parafas est en tête parce que, chronologiquement, l't équipement » des navires a précédé l't embarquement •.
2° Pour la liaison des idées. — L'idée initiale d'une phrase est généralement liée à l'idée finale de la phrase précédente :
Victores trucidabant quos pellere non poterant.
Pepulerunt tamen jam paucos superantes.
Hostes îegatos miseront. Una cum his legatis dux venit.
C'est pour cette raison que les démonstratifs is, hic, le relatif qui, les particules ibi, inde, tum, commencent si souvent les phrases.
I. P. — • De là résulte qu'en latin la pensée est tenue en suspens jusqu'à la fin de la phrase»
3° Pour l'importance des idées. — Un mot qu'on veut faire ressortir est placé soit au début, soit à la fin de la phrase, ces deux places étant les plus importantes :
Flebunt Germanicum etiam ignoti.
(Tacite, Dernières paroles de Germanie us, Ann., II, 71.)
Flebunt est en tête pour faire ressortir les f pleurs ». Tanta sanguinis nostri hauriendi est sitis !
(Tite-Livb, Dise, de K. Virius, XXVI, 13.)
Sitis est à la fin pour que ressorte la force de ce mot.
4° Pour la variété. — On évite, dans la construction, une uniformité fatigante.
5° Pour l'harmonie. — On évite de rapprocher leasons durs, stirps splendida, ou les sons identiques, cum cum eo fuissent.
6° Pour la clarté. — On emploie la construction analytique au lieu de la construction synthétique, quand on veut être spécialement clair, par exemple dans les définitions.
7° Pour des raisons de métrique, en poésie*. — C'est pour ces raisons de métrique qu'on trouvera toutes les habitudes ordinaires de la construction beaucoup plus souvent violées en poésie qu'eu prose.
Remarques. — I. Liaison des mots. Les mots, liés dans la pensée, sont généralement aussi rapprochés dans la construction, que ces mots expriment des idées analogues ou des idées contraires :
Sublato tyranno tyrannida manere video.
Virl muliebriter agunt.
I. P. — * Le changement d'un seul mot entraine souvent le changement de toute la construction, le mot qui change amenant avec lui ses compliments, etc.
H. Enclave des mots. Entre deux mots qui se rapportent l'un à l'autre, on enclave souvent leurs compléments * :
Magnam hominis montent.
O divina senatus frequentis in aede Bellonae ad mur mu ratio.
Tu» in me benevolentia.
Dans ce 3* exemple Y enclave est de règle, car le latin ne lie un substantif à un substantif ou à un pronom par une préposition v sauf cum et sine) que grâce à Y enclave.
Ordre des propositions dans la phrase complexe.
209. Principe général : L'ordre des idées détermine la place des propositions dans la phrase complexe.
Double règle. — Tantôt la période latine est formée par une réunion de principales, tantôt par l'union d'une principale et d'une ou plusieurs subordonnées.
i° Période à principales (Dichotomie). — La période à principales se présente généralement sous la forme de deux phrases marchant pour ainsi dire parallèlement, et précédées de deux conjonctions ou autres mots qui se correspondent :
Non solum me saucium recreavit, sed etiam me praeda donavit.
Telles sont toutes les phrases où se trouve une dichotomie (coupe en deux), c'est-à-dire les phrases séparées en deux membres parallèles, phrases que le latin recherchait beaucoup, dans son amour de la précision, et par suite de l'antithèse :
Magister nec habeat vitia, nec ferat. Non austeritas ejus tristis, non dissoluta sit comitas, ne inde odium hinc contemptus oriatur. Quo saepius monuerit, hoc rarius castigabit...
(Quiai-iiux , II, S.)
!• P. — 'Par suite, les mots enclavés ne doivent généralement pas être *oarés dans la traduction de ceux qui les enclavent.
Voici le tableau des principales dichotomies : Introduisent des phrases dichotomiques*