I. — Lieu
1. Eici fecce hic ) = fr. ici, dans l'ancienne langue aici, qui est ainsi revenu chez nous, par suite de l'affaiblissement normal de Vai protonique en ei, à la f^rme qu'il a dû avoir en premier lieu, et que l'on trouve en effet, si je ne m'abuse, dans le fragment de l'ancienne traduction de l'Évangile de saint Jean*, que j'ai déjà cité plusieurs fois comme un des plus anciens monuments du dialecte limousin.
2. Aqui (eccum hic), à Tulle oti = fr. ici (le lieu même où l'on se trouve). Cet adverbe, d'une signification beaucoup plus
^y.Chrestomathie prov., 12, 7; annem de ici. Je pense qu'il fallait écrire d'eici. Plus loin, 14, 12, on trouve petit e ici, qui peut prêter au doute, parce que le sens, comme le texte latin, exige la conjonction et. Mais on peut ou supplt^or e, ou çidmeltre une contraction de la conjonction avec l'adverbe.
étroite, au moins dans l'usage actuel, que eici, perd souvent son a initial. Ily a quelques exemples de cette aphérèse dans les textes anciens : qui Ihi venguo doi ckrgue rie e letrat (G. de Rossillon, 7750) ; car prop es de qui (Vie de Gr. de Cabestaing (Mahn, Werke, I, 107)); echimortlo meferon (Blandin, 1140). A qui^e rattache veiqui=^iY. voici^, dont le premier élément est le vec de l'ancienne langue, qui résulte lui-même de l'union de ve (= vide) avec ee {ecce) ^. On introduit souvent entre vei et qui le pronom personnel : vei te qui, vei loû qui, ce qui n'est pas sans exemple dans les anciens textes : vec te qui soy ieu la sirventa Dieu ^ {Ba,rtsc\i, Denkmàler, 66, 28). Un autre équivalent de ecce, plus voisin du français voici, était ven, que nous n'avons pas*. Ex. : vesi vostr'esposa {Flamenca, v. 269), et, avec intercalation de pronoms : vei vos ci bel e clar {ibid., 3078). De même avec aici : ve vos ayssi {Blandin, v. 197). Mais plus ordinairement on employait seulement vec ou ve avec le pronom : vec vos, veus. On trouve aussi quelquefois, surtout dans les textes récents, l'idée de ecce rendue par aici ou aqui seul : e aqui de las soas chansos (Vie de B. de Ventadour); ayssi béni {Joyas, 182). Cet usage se retrouve aujourd'hui dans quelques dialectes voisins du nôtre, par exemple ceux du Quercy et du Rouergue. Ex. : olerto, oici Sent Janf (Pejrot.)
Composés de eici et de aqui : d'eici, d'aqui (hinc) ; per eici, per aqui (hac) ; enperaqui (fr. par ici, au sens de aux environs).
3. Ç ai '^ {ecce hac), affaibli en cei en plusieurs lieux (p. ex. Tulle). Cet adverbe est rarement employé seul, mais il l'est
* L'équivalent deuoi/ônous manque; m^ui sert pour les deux.
- Ec se rencontre rarement seul. On le trouve plusieurs fois dans la traduction de l'Évangile de saint Jean et dans Bo'éce. Je ne me rappelle pas l'avoir vu ailleurs.
3 M Bartsch place, à tort, selon moi, une virgule après te.
* Ci se rencontre pourtant quelquefois dnns les textes limousins des XIV"-XV" siècle.'i. Cette forme est assez fréquente dans les œuvre,? littéraires du XIV' siècle et de la fin du XIIl" [Flamenca, Jaufre, St-Honorat Blandin de Cornouailles).
' J'adopte ici le ç comme plus étymologique ; mais l'ancienne orthographe employait plus souvent Vs : sai, saintz. On trouve aussi sa { ça) dans quelques textes, et pareillement la pour lai.
PARTIES Dr DISCOURS 301
fréquemment dans ses composés en çai, de çai = vers ici, de ce côté-ci. — Çai combiné avec intz (intus) forma saintz, qui nous reste contracté en cen. Ex.: Dî sio cen (Dieu soit céans), formule de salutation quand on entre dans une maison. Cen, à son tour, uni à de, a formé decen = /c? (Fendroit, particulièrement la chambre, où l'on est), non usité à Nontron, mais qui Test ailleurs*.
Un doublet de çai est çau, produit soit par une mutation directe de ac en au, soit par une modification de ai. Cette forme est usitée en haut Limousin, mais non pas à Nontron.
4. Lai (illac) =• fr. là, mais indiquant en général un plus grand éloignement. Composés : alai, de lai, en lai, d'en lai,per en lai. A côté de lai, nous avons lôu, affaiblissement de lau (cf. ci-dessus paM), fort usité à Nontron. Il marque un éloignement plus grand que lai. Composés: en lôu, d'en lôu. — Comme çai en cei, le bas-limousin affaiblit lai en lei, ce qui a lieu quelquefois aussi en haut-limousin. Ex. du XVP siècle (1511) : per ley ana/* (Registres consulaires de Limoges, p. 30). Cf. dans les Joyas del gay saher, p . 90 : ley vay .
Çaie lai est un adverbe composé moins usité que le çà et là français. Une autre locution adverbiale formée des mêmes éléments est que de çai que de lai (de tous côtés), fort ancienne dans la langue. Voir p. ex. G. de Rossillon, v. 8952, et ailleurs. Cette locution, réduite du que (/e initial, est encore en usage; mais elle n'a plus, à ma connaissance du moins, de signification locale ; elle veut dire tout de même, pourtant, enfin '. Ex.: vou se vengu çai-que-de-lai = vous voilà venu enfin! Pour exprimer de tous côtés, nous disons de çai de lai.
Combiné avec intz, lai forma laintz, aujourd'hui len, plus usité en composition avec a, de et en : alen, deien, enlen. Delen n'a plus, malgré de, d'autre signification que celle de alen : l'ei delen = elle est là-dedans (p. ex. dans la chambre à côté). Pour exprimer de là-dedans, il faudrait dire de delen. De laintz
* On trouve déjà desains = ici (ot non d'ici) dans Jaufre, 151 b.
* Il en est de même dans le Rouergue, dans l'Agenais, où cette locution est devenue 5a7ueia (comme •î'crit Jasmin), et sans doute ailleurs.
se trouve déjà accidentellement avec cette signification dans quelques textes anciens. Ainsi Sainte Agnès, 737 : quant ar fom de lainz; St Honorât, p. 118 : etintret de lainz.
5. / (ibi). Cet adverbe se présente plus souvent, en haut et bas Limousin, sous la forme lî, qui appartient aussi aux dialectes du Languedoc et de la Provence. On en trouve déjà quelques exemples dès le XIV^ siècle. Voj. Bartsch, Dcnkmàlerj 240, 13 [S te Enimie) ; 301, 26 {Evangile de t Enfance) ; la Guerre de Navarre, v. 1233. Le suivant est tiré d'un texte limousin de 1436 : a ceus que H siran [Limousin historique , p. 413).
Li n'est pas usité à Nontron ; mais à sa place, comme du reste souvent aussi en haut Limousin, on emploie ni devant le verbe avei (à toutes ses formes) ou devant en findej : niavio de la gen; ni en o. Dans les deux cas, ni se contracte en un seul mot avec le verbe ou Tabverbe suivant. On s'en sert aussi devant les formes de avei qui ont subi l'aphérèse de Va *.
I, outre son rôle normal d'abverbe de lieu, joue quelquefois le rôle de pronom personnel, datif singulier, non-seulement au neutre, comme dans le frsiTicaiis f y pense ^ mais encore au masculin et au féminin. Ex.: z'î ai dit ■=je le lui ai dit; — si tu ne l'eimà pâ, perqué fî maridâ-tu? = si tu ne V aimes pas^ pourquoi te maries-tu avec (à) lui /ou elle). Cet emploi de l'adverbe i était, comme on sait, connu de l'ancienne langue ; mais dans les monuments de l'âge classique on ne le trouve guère qu'uni en diphthongue à lo ou la, ce qui a porté M. Diez, et d'autres après lui, à le considérer comme une forme, abrégée par euphonie, du pronom li. Mais des exemples tels que les suivants prouvent qu'ils se trompent: cel i respondero =• ceux-ci lui répondirent {Croisade albigeoise, dans Raynouard, Lex. rom . I, 251) ; et om portet las y = et on les lui porta [Guerre de Navarre, v. 588) ; car y eu mH puise fiar = car je
* Je trouve un exemple de ce ni (que connaît aussi le dialecte provençal; Fichasni en que ni ague! {Arm. provenç. de 1874;), dans un texte limousin de 1514 : Et aussi ny avio d'autres monediers (Registres consulaires, p. 72.)
l^ARTIBS DU DISCOURS 303
puis me fier^ à lui {ibid., 1403); si alguna mi cossen quHeu y jassa per mon argen (Bertran Carbonel, dans les Denkmâler de M. Bartsch, 19, 19) = . . . que je couche avec elle...
Aujourd'hui i {ie) sert en Provence, comme pronom, beaucoup plus généralement que chez nous, où on ne l'emploie qu'après les pronoms personnels à l'accusatif, et seulement moyennant élision de la voyelle de ces derniers [z'î, mH, fî, s'î, rî, v'î; mais jamais noît î, loû î, là î). Dans le dialecte de cette province, comme dans la partie voisine du Languedoc, il remplace même le pronom leur.
Cet emploi de i {ibi) pour li [illi] explique la confusion qui s'est faite de ces deux mots et comment li a pu prendre à son tour la place de i, ainsi qu'on l'a vu au début de cet article.
6. En {inde), primitivement ent {Boëce). Une autre forme était ne. Des deux réunies nous avons fait wen, qui est la plus commune aujourd'hui. JSe sert seulement devant les voyelles et élide son e {n'ai vu dié = f€n ai vu dix); en après les pronoms personnels dont la voyelle, quand il y a lieu, s' élide ou se contracte avec Ve : dounâ m'en; dounâ li en (prononcez Ihen). Partout ailleurs on emploie nen : prenê nen; dounâ nen a Piêre ;nenvêne.
Les plus anciens exemples de nen que j'aie remarqués sont les deux suivants, dont le dernier appartient à la Provence : quant nen son requerii {Coutumes de Limoges, p. 586); en ton hostal or nen aun. [Ludus sancti Jacobi, 591).
En se contractait avec nos, vos, en non, von. Le second seul nous est resté [voun); mais il n'est pas usité àNontron. Là on dit seulement ven, où c'est vou , non en, qui perd sa voyelle. Il se contracte encore, àNontron comme à Limoges, avec li : lin, aussi Ihen = lien.
Cet adverbe, outre son emploi normal avec les verbes de mouvement {6u s'en ané = il s'en alla ; lou san nen sor = le sang en sort], joue encore et bien plus fréquemment le rôle d'un pronom personnel à l'ablatif. Dans ce cas il sert, nonseulement comme neutre, mais encore comme masculin ou féminin {nen vole == j'en veux (de cela); nen aurai souen (de lui
OU d'elle), ce qui avait lieu déjà dans l'ancienne langue, même avec la signification du génitif (p. ex. dans Boëce, v. 181, où en = ejus, c'est-à-dire hominis*).
7. Ounle {imde), dans l'ancienne langue ont, on^. L'e dans ounte est paragogique comme dans quante ( pour quant = quando). Cet adverbe n'a pas conservé sa signification étymologique, qu'il paraît du reste avoir perdue dès le principe. 11 traduit exactement nbP. Pour rendre le \a,tmunde, il faut lui adjoindre lapréposition de : dounte (anc. dont.) Qua se traduit par per ounte.
Au lieu de ounte, nous disons ordinairement ente. Y a-t-il là quelque confusion de ont avec ent, ou n'y faut-il voir qu'un accident phonique? C'est sur quoi je ne saurais me prononcer.
Bon, dans notre ancienne langue comme en français, outre son rôle normal d'adverbe, jouait aussi celui de pronom relatif des trois genres et des deux nombres, au génitif et à l'ablatif. Ex. : e la boca don tan gen vos vey rir (P. Raimon), Dans cette acception qu'il a conservée (ex..' l'ôme doun fai parla)., il ne prend jamais chez nousl'e paragogique, ni ne change son ou en e, ce qui permet de distinguer toujours sûrement l'adverbe [dounte ou dente) du pseudo-pronom {doun).
8. Dedin, ancien dedintz, dedins = fr. dedans (sans mouvement vers l'extérieur). Pour exprimer un pareil mouvement, il faut ajouter de: de dedin, ce qui ctymologiquement correspond à de de de intus*. Cf. ci-dessus delen. Autres composés : en dedin, per dedin.
' Cf. dans Flamenca, v. 645-6: L'us diz di Samson cou dormi Quan Dalidan [Dalidane?) lietlocri.
2 Au lieu de on, on trouve très-fréquemment or dans le poëme de la Guerre de Navarre. On remarque la même forme (à la rime), dans une pièce deGiraudde Borneii (Mahn, die Werke der Troubadours, I, 186 : no sai vos or.)
3 Ubi avait aussi donné un dérivé o (ou), qui existait encore dans notre dialecte au XVII" siècle. C'est le seul qu'emploie l'auteur de Sle Valérie. [1 est possible quil survive encore dans quelques localités.
* On a là un exemple remarquable do la manière dont la signification
9. Deforo {de foras). Le simple foras, fors, n'est plus usité. L'a ici passe à Vo, contrairement à la règle générale de l'a long. S'unit comme dedin avec les propositions de, en, per.
10. Sii (= susum pour sursum), anc. sus. Composés : la-sû en-sû. Les trois ont le même sens (fr. là-haut), et le dernier peut s'unir avec les prépositions de et per. Ils ont pour synonyme amoun {ad monfem), connu aussi de l'ancienne langue {amon) et qui, uni à en, forme en-amoun, d'où d'en-amoun., per en-amoun, à côté de d' amoun, per amoun. On dit aussi en-nau (= fr. en-hauty. — Au français cfessws correspond dessur-, qui est aussi, et surtout, préposition.
11. Dessoû {de subtus), anc, desotz et dejoû {de *jusum = de deorsurn), anc. de jos. Tous deux ont la signification du français dessous. Ils peuvent s'unir aux prépositions de, en, per. Les simples ne sont pas usités comme adverbes.
12. Davan. Le simple avan {ab ante) ne sert que très-rarement comme adverbe. Avec les prépositions : de davan, per davan; mais seulement e/i avan.
13. Darei [de re^o), anc. dereire. On dit aussi dariè (anc. derrier). S'unissent aux prépositions de et per. Mais avec en, on emploie am' ou ariê. Un synonyme est detrâ {de trans], anc. detras, qui ne s'unit guère avec d'autre préposition que yoer.* per davan mai per detrâ .
14. Outour. C'est le français autour remplaçant entorn, qui persiste dans la locution à l'entour. On dit aussi a l'enviroun.
des éléments les moins importants des mots composés s'oblitère, à mesure que s'eftace la conscience de leur composition.
* A en nau s'oppose en bâ. Ces locutions désignent spécialement la partie supérieure et la partie inférieure d'une maison, par rapport à celle où l'on se trouve. Araoun a pour contraire aval, que possède le bas-limousin, mais que la variété nontronnaise ni, je crois, le haut-limousin ne connaissent.
2 Anc. dessus. Dans Flamenca (v. 846) on trouve de dessus avoc la signification pure et simple de dessus, à l'imitation de dedins.
3 Arei et areire, employés seuls, ont le sens de aussi, encore, dei'echef, qui a dû se développer de l'idée de retour, naturellement liée à ceile de rétro .
Mentionnons ici a drecho (ou a dre), a gaucho, sous-entendu wo {main), que souvent même on exprime. — A côté se rend par de countre.
15. Alhour {aliorsum),a.nG. alhors^ =fr. ailleurs. — Alicubi et nusquam se rendent par les locutions en quauque Ho, en degunlio '; ubique a été, comme en français, remplacé par pe7' totum, pertout (anc. pertot).
16. Prê (pressum), anc. près, plus usité dans les composés auprê, tou-prê. Prop [prope), que possédait aussi l'ancienne langue, est aujourd'hui inusité chez nous. Il persiste dans le Languedoc sous la forme prep, qui ailleurs, par ex. en Agenais, est devenue prêt, par suite de la mutation en t que subit habituellement dans cette contrée le p final ( cf. cat^ cot, =. cap, cop).
17. Louen [longe), anc. lonh, luenh, loing, ne peut s'unir, comme prê, qu'à la proposition de. La vieille langue avait aussi por ( àQporro ) =loin, avec mouvement. Cet adverbe se rencontre fréqueniment dans G. de Rossillon, dans Jaufre et ailleurs.