I. — Suppression de consonnes
A. — Aphérèse. — Cet accident, ordinaire à l'a, comme on l'a vu, mais que les autres voyelles n'ont subi qu'exceptionnellement, atteint assez rarement les consonnes.
Le p de ptisana et de psalma est tombé, dès le temps de l'ancienne langue, en vertu d'une règle générale qui sera énoncée plus loin. Le g de grundire a également disparu, dès lors, bien qu'aucune loi phonique ne l'y contraignît, puisque, au contraire, nous avons vu le g normalement appelé devant r, dans granoulho. Après ces exemples, je citerai les deux suivants, qui paraissent plus particuliers à notre dialecte : liro = glirem; — eirisseû = petroselimim [pr. peiressil) et certaines prononciations rustiques et mangées du pronom vou, où le v disparaît, phénomène inverse de celui que nous avons constaté ci-dessus à l'article de Yh.
Dans quelques mots, l'aphérèse atteint non-seulement la consonne initiale, mais encore la syllabe entière. Ex.: lûto = beliito (fr, bluette), dissime = fr. grandissime. La seconde syllabe
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a même disparu avec la première dans morfôusâ = fr. métamorphoser.
B. — Syncope. — Il faut distinguer trois cas:
a. — Consonne simple entre deux voyelles. — En pareille position, le d est la seule muette dont la chute, dans notre dialecte, soit constante. Cela vient, je suppose, de la répugnance que nous avons à l'affaiblir en z, car au lieu de tomber, les autres muettes à qui cela reste possible se bornent en général à s'affaiblir. C'est ce qu'on a vu pour les fortes c, /*, p, et même pour les douces g et b. Mais ce sont celles-ci naturellement qui devaient présenter et qui présentent en effet le plus grand nombre d'exceptions. (Voir, pour les développements et les exemples, le chapitre V ci-dessus, P"*, 2» et 3^ sections.)
La syncope des liquides et des spirantes est rare et exceptionnelle. Ex. : recheivâ=: pr. recalivar, biasso =*bisaccia. C'est le V qui en présente le plus grand nombre d'exemples. Même, pour cette dernière consonne, la règle est qu'elle tombe entre iei a. C'est ce qu'on voit dans pie [dent de peigne ou de râteau) := pr. piva et dans les imparfaits en ia, où le v disparu n'était, d'ailleurs, qu'un affaiblissement du b latin des flexions ebam, iebam, remontant jusqu'au latin vulgaire.
b. — Groupes de deux consonnes. — Tout couple de consonnes dont la première est une muette et la seconde toute autre qu'une liquide se réduit à l'unité par l'élimination de la première *, lorsqu'il n'y a pas eu vocalisation de celle-ci. Ex. : october, otobre ; — september, setembre; — delectare, deletâ; — adversarius, aversiê^; — deb(i)lum, dete; — vidva, vevo; — gaudja, jôyo; — infectio, infecî ; — et de même dans les mots empruntés au français, si la première des deux consonnes est
* T est exceptionnellement tombé dans mialho {mealha) ^ metalla, mais après s'être préalablement changé en d.
' La chuto des muettes, en pareille position, a lieu aussi en initiale, comme on l'a vu ci-dessus dans tisano, saume ~ ptisana, psalnia-
' Le diable^ comme envieux français.
une muette forte, tels que aciden -^ accident, adotâ == adopter. Si cette première consonne est une muette douce, on aime mieux quelquefois insérer une voyelle (e) entre elle et la suivante, poi.r éviter leur concours, que de la laisser tomber. Ex : ademirable = admirable. Cette prononciation est constante chez les paysans, et tout mot français qu'ils adoptent doit se plier à ces lois.
Quand les deux consonnes qui se suivent sont les mêmes, la règle s'applique également et, ici, sans distinction de classes, c'est-à-dire que les spirantes et les liquides s'y conforment comme les muettes. Ex.: russa, rousso (on ne fait sonner qu'une s); — terra, têro* ; — gutta, gouto; — pulla, poulo; — medulla, meûlo; — bella, bêlo; - anguilla, anguilo; — mappa, ndpo ; — flamma, fldmo '.
Les couples composés de ,s et d'une autre consonne se réduisent presque toujours à l'unité par la chute de Vs. D'autres fois aussi, comme on l'a vu ( chap. V, section II, S), les deux consonnes persistent toutes deux. C'est la règle à Tulle et l'exception à Limoges.
Pour les couples dont la première consonne est une liquide ou une nasale, voir la section IV du précédent chapitre, particulièrement les articles de / intérieur et de n intérieur.
Les couples dont la seconde consonne est une liquide ou la nasale n, et dont la première ne s'est pas vocalisée, persistent, sauf à changer en r / ou n, si ces consonnes sont antipathiques à la première. (Voir le chapitre précédent, section IV.) Quelquefois aussi ils se réduisent à l'unité; mais alors, contrairement à la règle générale, c'est la seconde et non la première consonne qui tombe, et cela s'explique facilement par sa moindre consistance. Ex.: plorare, purâ ; — plus, pu; — fr. plaît-il?, peti? ; — prestre, pêtre ; — clavicula, chavillio : — lamfijna, lâmo ; — domfijna, dâmo.
* C'est la prononciation de Nontron, mais elle n'est pas générale. Plus bas, par exemple à Ribérac, on continue de faire sentir les deux r dans ce mot et dans les semblables.
' Exception : annado ( -- ^ annata ). dont l'a initial est resté nasal.
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Le même mode de réduction a été appliqué exceptionnellement à deux couples inversement composés {rv et nd) dans gara = vervactum ( pr. garag ), et dans prenei, reipounei = prendere. respondere. Contrairement encore à la règle générale, le y ( ou M consonne) tombe souvent après t et s, comme nous avons vu ci-dessus (chap. V, 3'' section) qu'il le fait toujours après g et q. Ex. : futuere, fouiei; — sua, sa.
c. — Groupes de plus de deux consonnes. — La dernière consonne d'un groupe persiste et c'est d'elle que dépend la chute ou le maintien de Tavant-dernière. Celle-ci, à son tour, si elle a pu se maintenir, exerce sur l'antécédente la même action souveraine et ainsi de proche en proche, La règle générale qui régit les groupes de deux consonnes s'applique donc aussi aux groupes d'un plus grand nombre*. Il suffit de les diviser par couples successifs, en commençant par la dernière et en considérant chacune des autres tour à tour comme la première d'un couple, et, si elle est maintenue, comme la seconde d'un autre couple. Soit, par exemple, umbra. Nous avons d'abord hr, qui, d'après la règle, persiste ; puis mb, qui persiste également. Umbra donne donc régulièrement oumbro. On décomposera de même le groupe sbtr de presb(y)t(e)rum en ^r, qui persiste ; bt, qui se réduit à t; st, qui, à Nontron, dans ce mot, laisse tomber Vs, et l'on ixnra, pêtre . Autres exemples : hosp{i)tale :pt se réduit à ^, st persiste ; donc oustau; — alterum: tr persiste, l devant t se vocalise ; donc autre; — ordfijnem : d persiste, moyennant que n consente à se changer en r, rc? persiste; donc ordre; — marmfojr: r ne souffrant pas devant soi de nasale, tn, pour éviter la chute, se change en b, rb persiste ; donc marbre ; — monstrare : tr persiste, se persiste, ns se réduit à s ; donc mostrar (pr. ), à Nontron montra, par réduction subséquente de la forme provençale.
* Elle y est aussi naturellement sujette aux mêmes exceptions. Ainsi l tombe dans sangu =.pr. sanglut (singultus), comme dans purâ — plorare ; v tombe dans cotisei ■-■=. consuere, comme dans foutei = futuere.
C, — Apocope. — Les mots latins, dans leur passage en langue d'oc, en perdant, quand il y a eu lieu, leur voyelle désinentielle, avaient conservé intactes leurs consonnes finales, tant radicales que flexionnelles*, excepté le m, déjà oblitéré, d'ailleurs, en latin vulgaire, de l'accusatif singulier. Ces consonnes, il suffit ici de le rappeler, sont toujours tombées en limousin*, sauf les liquides et les nasales, dans les cas et sous les conditions déterminés dans la section IV du précédent chapitre. Lorsqu'il y en a plusieurs à la fin d'un mot, elles tombent toutes, à moins que la première ne soit liquide ou nasale, auquel cas celle-ci persiste, toujours sous les conditions déjà déterminées. Ex.: temps, tem; — corps, cor; — essartz, eissar; — forn, four; — serps, ser ; — est, es, ei; — sept, set, se.
Remarquons ici que la consonne radicale (la dernière, quand il y en avait deux), supprimée ou vocalisée à la fin des mots, reparaît dans la dérivation ou dans la flexion, sauf à subir, s'il y a lieu, les aflaiblissements imposés dans le corps des mots
' Il faut excepter quelques mots proparoxytons, dans lesquels, contrairement à la règle, la pénultième voyelle ayant été maintenue, la dernière a entraîné dans sa chute la consonne antécédente. Tels sont: orfe ■= orphanum, orgue = organum, (as)sale — salicem, pâle = pallidus, ôre = horridus, tebe -- tepidus. Mais peut-être eu de pareils mots la règle violée est-elle moins celle qui prescrit la chute de la pénultième voyelle atone que celle qui régit les groupes de consonnnes: râfe, par exemple, représenterait dans ce cas non rapha(num), mais raph(a)num. rafne, dont Yn, au lieu de persister en se transformant en r, comme dans côfre (coph(i)num), ou en imposant la chute à la consonne précédente, selon la règle générale , comme dans jaune {=■ galb(i)num), serait elle-même tombée.
' L'apocope a même atteint, dans notre dialecte, la syllabe finale entière de quelques mots, dont la dernière voyeUe, conformément aux lois phoniques, avait persisté dans la langue classique. Ex.: pat, mai, frai*; — paire, maire, fraire, qui, du reste, se disent aussi en quelques endroits. De même, eicri, deitruî, plus usités que les formes complètes eicrire, deitrmre.
* On trouve déjà /rat dans l'ancienne langue, à côtô de fraire et d'une troisième forme /rar. Cf. faire et far de facere. Pour ce dernier mot, c'est /ar, réduit, selon la règle, à fâ, qui a prévalu à Nontron .
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aux consonnes de son espèce. Ex.: peu (pel),pelâ; — blan, blancho; — ver, verdo (ou verto]\ — poû (pultem) eipoûtî; — gru (granum), engrunâ ; — gran, grando; — eue (pr. cuech), cuecho.
Lorsque la consonne finale était Tune des deux mouillées, Ih ou nh, elle reparait également dans son intégrité, et pour cela reprend à la voyelle antécédente ce qu'elle lui avait prêté d'elle-même, pour la diphthonguer seulement si elle était Ih, pour lui donner de plus le son nasal si elle était nh, en sorte que cette voyelle redevient simple et pure. Ex.: trabalh, trabai, trabalhâ; — jinolh, janouei, janoulhd ; — besonh, besouen et besoun, besounho.
C'est ici le lieu de parler des liaisons. Notre dialecte en a peu de souci, ayant au contraire, comme on Ta vu, un goût prononcé pour l'hiatus. Aussi n'est-ce que par exception, dans des cas rares et particuliers, qu'on voit reparaître dans la prononciation une consonne finale devant la voyelle initiale du mot suivant. Les consonnes qui, absolument oblitérées ailleurs, reparaissent ainsi dans certaines positions, sont d, t, s, z, /et w.
Le d, de la préposition ad reparaît devant quelques mots tels que un, aqueû : ad uno fenno, ad aqueû prî ; mais cela n'est ni général ni constant.
T final reparaît, à la troisième personne du singulier et du pluriel, dans les verbes, devant les pronoms personnels masculin et féminin eu et elo, à la fin de net (noctem) dans la locution net e jour, dans les noms de nombre set^ huet *, vint, cent, devant deux ou trois mots seulement, tels que aw, ourâ., dans tout, devant toutes les voyelles, et encore accidentellement à la fin de quelques autres mots, tels que petit, tant, quant.
S final reparaît, mais en prenant le son de z, entre les pronoms nous, vous, et le pronom en dans les locutions nan-nousen, nâ-vous-en (fr. allons-nous-en., allez-vous-en'^.)
' Dans certains lieux où la forme /tuec/i a prévalu, le ch reparaît également en liaison.
' En bas limousin, Vs de l'article pluriel, masculin et féminin, reparaît aussi en liaison. Il en est de même dans certaines parties du Périgord. Mais cela n'a lieu ni à Nontron, ni en haut limousin.
Le 2 final de diez {detz) reparaît dans les noms de nombres composés diez-ue, diez-e-nôu (18, 19) et devant an et ourâ.
L'n de un, de boun et des pronoms moun, toun, soun, reprend devant tous les mots à voyelle initiale une existence réelle pour se lier à eux, et la voj'elle antécédente de nasale redevient pure. Ainsi un ôme, houn ami, moun efan, doivent être prononcés u-nôme, bou-nami, mou-nefan.
L7du pronom (a)g'Me/, vocalisée enw partout ailleurs, reparaît en liaison devant les voyelles : quel ôme, quel efan. Il en est de même, mais non pas constamment, de 17 des pronoms tal, quai., et plus rarement encore de celle des adjectifs soûl., bel.
Remarque. — On constate dans certaines locutions trèsusitées quelques suppressions de consonnes, soit initiales, soit finales, mais qui ont plutôt le caractère d'une syncope que celui d'une aphérèse ou d'une apocope, parce que le mot qui les subit paraît toujours, dans la prononciation, n'en former qu'un avec celui qui le précède ou celui qui le suit, quelquefois même avec tous les deux. La chute de la consonne rend l'union plus intime encore, grâce à la contraction qui s'ensuit. Ex.: sisseteû = se disset-eû ( fr. dit-il); — dueinan = d'uei en un an (fr. tan prochain ) ; - peino {poueino ) = pouen uno ( fr. pas une ) . J'ajouterai, comme autre exemple de contraction violente, bien qu'ici la consonne disparue fût intérieure, la locution dabouro i=- de bouno ouro ( fr . de bonne heure ) .