DÉCLINAISON
Lorsque la langue d'oc commença, en même temps que la langue d'oil, à se dégager du latin populaire, les flexions casuelles étaient en train de disparaître dans ce dernier idiome. La première déclinaison en avait déjà probablement perdu toute trace', et les autres ne distinguaient plus que deux''cas : le nominatif, remplissant toujours le rôle de sujet, et l'accu-
' Quelques exemples, en attendant la conclusion de cet ouvrage, où ceci sera repris et développé, me feront bien comprendre :
Le languedocien et le provençal disent, comme le castillan, son, sa, ses, au lieu de leur, conservant ici l'usage latin, que le limousin, comme la langue classique, n'a pas adopté.
Le languedocien donne des pluriels sensibles {es) aux substantifs dont le radical se termme en «(ex.: pas, passes). Ces formes sont étrangères au limousin comme à la langue classique pure.
Le languedocien et le provençal allongent en igu . . le prétérit des verbes en ir {partiguet). Ces formes, étrangères à la langue classique, le sont aussi au limousin correct.
2 C'est ce qu'on ost autorisé à conclure de la présence en très-grand nombre, dans les textes mérovingiens, de nom. plur. en as. Cette forme devait être habituelle au latin populaire: elle était du reste fort ancienne. Nonius en relève un exemple dans Pompeius Prseco: Lœtitia.s insperatas mihi irrepsere insinum. (Voir Burnouf, Gram. lai., g l'20. note, et A. Boucherie, Vie de sainte Euphrosyne, p. 28.)
satif, qui cumulait avec ses propres fonctions celles de tous les autres cas obliques*.
On sait que ce débris de la déclinaison latine fut conservé longtemps par la langue d'oil et par la langue d'oc, et que le caractère particulier d'archaïsme qu'elles en ont reçu est ce qui les distingue le plus, d'une part, d'elles-mêmes dans leur état moderne, et, d'autre part, de tous les autres idiomes romans, à quelque moment de l'histoire de ces derniers qu'on les y compare .
Simple produit dans le principe de la dérivation, je veux dire résultat absolument fatal du seul jeu des lois phonétiques, cette déclinaison, ainsi reçue par la langue naissante à l'état de ruine, ne tarda pas à devenir l'objet d'un essai de restauration partielle et de régularisation. L'analogie s'y appliqua, mais timidement, sans ensemble et comme avec le pressentiment de la vanité d'une pareille entreprise, pour y introduire, ici par retranchement, là par addition, des distinctions casuelles que la dérivation n'avait pas données 2,
Tout porte à croire que ces distinctions, même celles qui étaient étymologiques, restèrent toujours peu observées du peuple, chez qui s'effaçait rapidement le sentiment des cas, devenu de plus en plus étranger au génie de la langue , tandis que l'instinct, cette fois large et vrai, de l'analogie, le portait à faire disparaître, en ramenant tout au type le plus simple, les anomalies d'une déclinaison qui laissait complètement en dehors de son système un nombre considérable s, plus du tiers
* Même, dans beaucoup de mots de ces déclinaisons, soit au singulier, soit au pluriel, soit au singulier et au pluriel à la fois, le nominatif et l'accusatif devaient se confondre.
2 Ex.: la suppression de Vs au nom. plur. des noms masc. de la 3' déclin, {fraire — /raires), l'addition de l's au nom. sing. des noms terminés autrement en latin {mars = mare, vercjcs --- virqo] .
3 Savoir, tous les noms provenant <ie la l"= déclinaison latine ou qu'on avait formés sur son modèle et, de plus, tous ceux qui se dégagèrent avec une sifflante en finale.
peut-être, des noms de la langue, et n'y admettait qu'à demi la moitié du reste*.
Ceci n'est pas seulement une conjecture. On sait en effet, par le témoignage de Raymond Vidal de Bezaudun*, que, de son temps (XlIIe siècle), les noms dans lesquels la langue écrite distinguait le cas sujet du cas régime n'avaient guère dans l'usage commun qu'une forme pour chaque nombre, sans s au singulier, en s au pluriel. La déclinaison à deux cas n'était donc plus dès lors, et sans doute depuis longtemps, qu'une plante sans racines, artificiellement conservée par les lettrés pour leur seul usage, et qui, si la tradition littéraire venait à subir quelque notable affaiblissement, devait achever promptement de périr. C'est ce qui eut lieu dans le XIV® siècle, malgré les efforts tentés par l'école érudite des troubadours de Toulouse, dont le code pédantesque fournit lui-même la meilleure preuve de l'impossibilité du succès de ces efforts *. Il n'y eut plus dès lors, dans la langue écrite non plus que dans la langue parlée, de cas sujet ni de cas régime, et la déclinaison se réduisit à marquer seulement le nombre et le genre, rapports dont le sentiment, loin de s'effacer comme celui des cas, s'était au contraire fortifié et étendu .
Parmi les mots qui se déclinent, les uns servent à désigner les personnes ou les choses, soit par leur nom, soit par le rôle qu'elles jouent dans le discours : ce sont les substantifs et les pronoms. Les autres servent, soit à qualifier les personnes ou
' Savoir, tous les noms féminins d'une autre désinence que a. Ex.: sing. suj. razos, rég. razo; plur. suj. et rég. razos. La règle de Y s, comme on l'a appelée, ne s'appliquait au pluriel qu'aux noms masculins. (Voir Hugues Faidit et Raymond Vidal, 1" édit., p. 4-8 et p. 77.)
2 V. Grammaires provmçales de Hugues Faidit et de Raymond Vidal, 2» éd., p. 74, 75, 77, et l'introduction de M. Guessard, p. xxxiv-xxxv.
'V. les Leys d'amors,t. Il, p 152, 154, de las Termenatios dels cazes. Ce passage montre clairement que l'ancienne déclinaison à deux cas n'était plus alors depuis longtemps, même pour les lettrés, que comme celle d'une langue morte, qu'il fallait apprendre dans les livres et qu'on ne pouvait apprendre que là.
les choses, soit à les déterminer plus ou moins précisément : ce sont les adjectifs qualificatifs et les adjectifs déterminatifs. Les adjectifs qualificatifs correspondent aux substantifs, dont ils remplissent d'ailleurs souvent la fonction et à qui réciproquement ils cèdent souvent la leur, et ils suivent les mêmes règles de déclinaison*. Les adjectifs déterminatifs, qu'on pourrait aussi appeler pronominaux, jouent, comme adjectifs, un rôle analogue à celui des pronoms, des radicaux desquels ils sont pour la plupart formés, et dont ils suivent en général les règles de déclinaison. *
Je passe à l'examen particulier de chacune de ces espèces de mots.