‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 1 sur 89 · MAY · texte numérisé non relu

MAY

^^Sl^'iy OF TO^S^

Dans les deux premières parties de cet ouvrage, grammaire élémentaire et grammaire syntaxique, nous n'avons guère étudié que le côté orthographique et, en quelque sorte, matériel de la langue; malgré cela, si nous voulions rester dans les limites que se sont posées jusqu'à ce jour les grammairiens, nous pourrions écrire ici, en lettres capitales, le mot Fi>;is ; mais, quand on est parvenu à cette profondeur, peut-on dire que la mine soit véritablement creusée, épuisée? Ne reste-t-il pas encore à exploiter un filon autrement riche que la couche superficielle qui a été fouillée? En d'autres termes, connaît-on suffisamment la langue qu'ont écrite les Pascal, les Bossuet, les La Fontaine, les Corneille, les Racine et les Fénelon, quand on a acquis ces notions préliminaires? Assurément non, et voilà pourquoi nous avons jugé nécessaire de compléter notre travail par une nouvelle étude, à laquelle nous donnons sans hésiter le titre de grammaire littéraire.

Le laboureur qui veut cultiver un champ doit exécuter deux opérations successives, dont l'une est la conséquence, le couronnement de l'autre : préparer, puis ensemencer. Au terme où nous sommes parvenu, la terre est suffisamment remuée et hersée ; les mauvaises herbes — et l'on comprend ce

LIVHE DE L't-LliVE. i

que nous entendons par ce mot — sont extirpées; il s'agit donc de déposer dans le sol des semences qui germeront pour sortir de terre et fleurir au soleil. Flevrir, voilà le mot auquel nous voulions arriver, car il s'agit ici des fleurs qui émaillent si brillamment notre littérature. Quelques exemples vont donner un corps à notre pensée. Supposons qu'un jeune homme ou une jeune fille trouve dans ses lectures des phrases comme les suivantes :

« Un fou, qui se croit sage, méprise ou hait tout ce qui ne pense pas comme lui ; il veut, pour le bien public, forcer son prochaLu à se soumettre à son opinion ; tout homme, qui émet un avis opposé au sien, est un ennemi de l'm-dre, de l'État et de Dieu ; dans sa hautaine folie, dans sa sottise glorieuse, il dit :

Qui méprise Citin n'eslime point son roi. Et n'a, selon Cotm, ni Dieu, ni foi, ni loi. »

Comte DE SÉGUK.

« Le suffrage universel, à un seul degré^ n'est au total qu'un moyen élémentaire et grossier de se mettre d'accord sur quelque point en litige ; mais il n'est pas certain que cela soit iufiniment préférable aux dés du juge de Rabelais, puisque les résultats de ce mode électoral sont assez souvent contraires au sens commun. »

H. Castille.

« Supposez-vous à ces poètes anciens, chanteurs ambulants dans la Grèce, à Homère enfin, qui les résume et les illustre tous, supposez-vous à ces aèdes de profonds desseins de philosophie, de morale et d'enseignement? Ont-ils voulu être des auteurs, des hommes de lettres, et ont-ils poursuivi la gloire épique, comme le Tasse à la cour de Ferrai-e, Miltou à Londi-es, Voltaire à Paris? Non. Chose étrange, merveille à peine croj'able, ces poètes étaient de sublimes ignorants. Ils ignoraient même qu'ils fissent de la poésie épique, à peu près comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir. » ^ {Revue de l' Instruction j)ublique.)

« M. Guizot nous dit, en de belles et sévères paroles, « qu'on ne « juge pas les rois. » L'auriez-vous dit à ces vieux invalides do l'idéologie que vous appeliez à l'honneur de ressusciter avec vous l'Académie des sciences morales et politiques, et qui, relevés ainsi de leur déchéance intellectuelle, recevant, en face de nos plus grandes gloires scientifiques et littéraires, une sorte de seconde con-

S(^cr.T.tioa et de réhaLilitation suprême, purent cacher sous leur lialiit vert la tache indélébile, celte tache de sang que lady Macbeth lavait toujours et n'effaçait jamais? »

A. DE POKOIAKTIX.

« M""'s de Guemay, les deux brebis de la maison, étaient trop molles ou trop chrétiennes pour haïr comme il faut. Leur âme droite, mais sans ressort, croyait difficilement au mal, et ne sonjrcait point à lui livrer bataille. De même que les plaisants de Paris disaient, en 1764 : Comment peut-on être Persan? elles étaient femmes à s'écrier ; Comment peut-on être méchant? »

Ed. About.

« Pour Lamartine, M. Maxime Du Camp ne craint pas de le comparer au Christ crucifié ! Comment arrive-t-il à cette étrange comparaison? Je vous lu donne en cent. Lamartine crucifié est tout simplement Lamartine condamné à l'histoire forcée. L'expression est délicate et mérite d'être consignée. Si M. Du Camp, avant de saisir la plume, avait pris la peine de relire l'Ours et l'Amateur des Jardins, j'aime à croire qu'il n'eût pas lancé sur le visage de Lamartine cet aflfreux pare. » Gustave Plakche.

« L'ancienne aristocratie, l'aristocratie de race, avait de belles mains ; celle qui surgit sur les débris de l'ancienne se contente d'avoir de beaux gants, qui servent à cacher des mains vulgaires. Ou pourrait lui dire, comme La Fontaine ;

Montrez-moi patte blanche, n

Alph. Karr.

(( On reparle de l'Académie, et les on dit courent un train de poste : « Le nombre des fauteuils va être porté à cinquante. » Il y a huit jours, un soi-disant critique demandait que les quarante fussent soixante de plus. Mais il est orfèvre, M. Josse, il se réserve 171 petto le numéro 100. » (Revue de Paris.)

« C'est une remarque à faire que les villes très-commerçantes n'ont jamais montré grand souci de s'embellir par les arts et par les monuments. La plupart se contentent des beaux yeux de la cassette. C'est là tout leur mérite et toute leur renommée. »

Cutillier-Fletjrt.

« Je connaissais le Jai-diu botanique d'Athènes, qui n'est ni trèsbeau ni très-riche. Le jardin royal ofiî-ait plus de ressources. J'ai passé là de bonnes journées au milieu des plantations. Le jardin n'est public qu'à certaines heures; mais je parlais grec aux sentinelles,, et, pour l'amour du grec, ou me laissait entrer. »

Ed. About.

Supposons, comme nous l'avons dit avant ces citations, que des phrases de ce genre tombent sous les yeux d'un lecteur inexpérimenté; les parties que nous avons soulignées à dessein seront le plus souvent lettres closes pour lui ; et cependant , ces allusions forment ce qu'on pourrait appeler l'assaisonnement du style. C'est ici que le Sésame, ouvretoi, des Mille et une Nuits, devient indispensable à tous les esprits curieux. Telle est précisément la clef d'or que nous nous proposons de mettre entre les mains de chaque élève.

PiF.RRE Larousse.

Page 1