PREMIÈRE LEÇON
Lire très-atterdivement les groupes de locutions qui suivent.
Nota. Voici comment nous procédions no:is-méme avec nos élèves. Nous arrivions en classe le manuscrit en main; nous lisions lentement, à haute et intelligible voix, chaque groupe. Inutile d'ajouter que nos jeunes gens écoutaient celte lecture avec l'attention qu'ils auraient mise à entendre le récit d'un fait historique intéies.sant ou un conte des Mit/e et une Suils. Venaient ensuite nos commentaires, puis les questions des élèves, auxquelles nous répoudiOiis toujours de notre mieux; c'était une sorte de causerie littéraire, moins savante , moins brillante sans doute que celles du spirituel M. Sainte-Beuve, mais toujours instructive. Gela fait, nous dictions les exercices qui devaient servir d'application, et la leçon était terminée. Lei phrases étaient dictées telles qu'elles figurent ici ., c'est-à-dire avec des points mis à la place des locutions ?. trouver.
A la leço'i suiv.inte, nous corrigions les devoirs; nous donnions lecture de la deniiéme leçon et nous dictions les applications. Ces séances avaient lieu deiu fois la s'emaine, le lundi, pour bien préparer au lalieur hebdomadaire; le jeudi, à litre de récompense. Il ne nous reste plus que quelques mots à dire sur la règle qui a présidé au choix de nos phrases d'application. Toutes Celles que nous avions préparées à priori, c'est-à-dire avant l'expérience, n'ûl)tenaient pas dpoii de cité. iNous .disions à chacune d'elles : < JMoiiirez-iuiii patte blanche, ou je n'ouvre pas; > et cette épieuve, c'étaient les élèves eux-mêmes qui la faisaient. Dans la classe se trouvaient quelques élèves d'une in!ellii;ence ordinaire , ni transcendante ni obtuse. C'était la pierre de louche qui nous servait à essayer nos phrases Si la difficulté était vaincue, la ptirase avait le bénéfice du diijnus inlra>e; dans le cas contraire, elle était rangée impitoyablement parmi les boucs.
Abdication de Sylla , allusion à un des traits les plus singuliers, les plus extraordinaires dont l'histoire fournisse l'exemple — Syl'a abdiquant à l'apogée de sa puissance — et auquel on compare quelquefois une résolution spontanée, à laquelle on ne s'attendait pas, surtout s'il s'agit d'un renoncement à une autorité, à un comrnandement, à une position brillante.
Abime de Pascal, allusion à une sorte d'hallucination qu'éprouva Pascal à la suite d'un accident où il faillit perdre la vie; hallucination qui lui faisait toujours apercevoir, à son côté gauche, un abîme ouvert pour l'engloutir.
Dans l'application, on rappelle V abime de Pascal pour spécifier certains de ces prolilèmes sociaux ou moraux qui effrayent pr leur profondeur ceux qui cherchent à les sonder.
Abus n'empêche pas l'usage (L') ; en latin, Abusus non tollit usum, mots qui, dans l'application, signifient que l'on peut abuser de tout, même des meilleures choses; mais si l'insensé abuse des meilleures choses, ce n'est pas une raison pour que le sage n'en fasse pas usage dans une juste mesure. C'est dans ce sens qu'un poète a dit :
Usez, n"abusez pas : le sage ainsi l'ordonne.
Le vin, quand on en abuse, conduit à l'ivresse, qui rabaisse l'homme au-dessous de la brute; doit-on pour cela se priver do cette liqueur fortifiante?
Des moineaux s'étaient établis dans un champ de millet, où ils faisaient chère lie. Un gros chat, commensil de la ferme, trempe dans l'eau
Sa patte dont il fait éponge.
Dans du millet en grain aussitôt il la plonge;
Le giain s'attache tout autour.
Alors à cloclie-pied, sans bruit, par nu détour.
Il va gagner le champ, s'y couche
La patte en l'air et sur le dos,
Ke bougeant non plus qu'une souche.
Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros : L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte, Venait pour becqueter; de l'autre patte, crac!
Voilà mon oiseau dans le sac.
Il en prit vingt par cette feinte.
Un moineau s'aperçoit du piège scélérat,
Et prudemment fuit la machine;
Mais dès ce jour il s'imagine Que chaque épi de grain était patte de chat.
Au fond de son trou solitaire
Il se retire, et plus n'en sort,
Supporte la faim, la misère,
Et meurt pour éviter la mort.
Ach.ille à Seyros. Pour soustraire son fils Achille à la mort qui, d'après l'oracle, l'attendait devant Troie, Thétis l'envoya dans File de Seyros, à la cour du roi Lycomède, où, caché sous des habits de lemme , il vécut au milieu des filles de ce prince. Cependant les Grecs, auxquels le même oracle avait révélé qu'ils ne pourraient s'emparer de Troie s'ils n'y étaient aidés par Achille, chargèrent Ulysse de se rendre à la cour de Lycomède, où l'on soupçonnait la présence du futur héros. Le rusé roi d'Ithaque s'y présenta, déguisé en marchand, et étala aux yeux des princesses de riches étoffes , des atours et des bijoux, parmi lesquels se trouvaient des armes. A cet aspect, Achille ne put contenir son humeur bouillante, et il saisit une
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épée avec empressement. Ulysse le reconnut aussitôt et l'emmena à Troie, où devait s'accomplir sa destinée.
Dans l'application, on compare aux armes présentées par Ulysse la circonstance qui fait éclater soudainement un sentiment, un germe caché, un caractère, un talent, un génie, mais surtout une passion endormie. Souvent aussi Tallusion se borne à ces seuls mots : Achille à Sci/ros.
Actéon dévoré par ses chiens. Actéon, personnage mythologique et le plus grand chasseur, le Nemrod de la mythologie grecque, était toujours accompagné de cinquante couples de chiens. Ayant surpris Diane au bain, la chaste déesse, pour punir cette indiscrétion involontaire, le métamorphosa en cerf, et il fut aussitôt dévoré par ses propres chiens.
Le sort du malheureux chasseur se présente souvent à la mémoire des écrivains, qui y font de fréquentes allusions, surtout pour caractériser les indiscrétions qui deviennent fatales à leur auteur.
A demain les affaires sérieuses, allusion à la réponse que fît Archias, tyran de Tlièbes, au milieu d'un festin, à propos d'une dépèche apportée par un courrier d'Athènes, dans laquelle on lui annonçait l'existence d'un complot qui devait éclater la nuit même. Comme le courrier lui disait que ces nouvelles étaient très-importantes, il répondit, en glissant la lettre sous son oreiller : A demain les affaires sérieuses, indifférence qui lui coûta la vie, car, quelques instants après, Pélopidas et les autres conjurés pénétraient dans la salle du festin et étranglaient le tyran.
Cet événement, qui amena l'affranchissement de Thèbes , obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la fameuse phrase : A demain les affaires sérieuses, devint un proverbe que les insouciants, que les amis de la joie affectent de prendre pour de- \ise, et qu'ils feraient mieux de prendre pour leçon.
Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré, paroles que saint Rémi adressa à Clovis en le baptisant, c'est-à.dire en le faisant passer de l'idolâtrie au christianisme. Saint Rémi avait fait précéder ces mots de ceux-ci, également énergiques : « Courbe la tête, fier Sicambre. »
Les paroles de saint Rémi ont enrichi notre littérature de aeux locutions souvent employées : Courbe la tête, fier Sicam
bre, pour exprimer la soumission à une doctrine acceptée oii à un fait accompli; Adoy-e ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré, c'est-à dire renonce à tes opinions, à tes sentiments, pour adopter des opinions, des sentiments opposés.
Agar dans le désert. Agar était une esclave égyptienne que Sara, se croyant stérile, donna pour compagne à Abraham, qui en eut Ismaël; mais Abraham la chassa au désert avec son fils, quand Sara eut elle-même donné le jour à Isaac L'eau étant venue à leur manquer, Ismaël tomba sur le sable, et Agar s'éloigna en pleurant pour ne pas voir mourir son fils. Un ange lui apparut tout à coup et lui montra une source d'eau vive, où elle put se désaltérer avec son enfant, et ensuite elle continua son voyage.
Le poétique sujet d'Agar au désert et l'intervention miraculeuse de l'ange ont souvent inspiré la peinture; et la langue littéraire elle-même s'en est emparée pour s'enrichir d'images touchantes.
Ah! doit -on hériter de ceux qu'on assassine!
Vers de Rhadannste et Zénobie , tragédie de Crébillon. Pharasmane, roi d'ibérie, met à profit une émeute pour sacrifier son fils Rhadamiste à son ambition. Echappé miraculeusement à la mort, le jeune prince cherche un refuge chez les Romains, et combat dans les rangs de l'armée de Corbulon. Dix ans plus tard, il revient à la cour de son père, qui ne le reconnaît pas, lui intimer un de ces ordres insolents par lesquels le sénat se plaisait à humilier l'orgueil des rois. Pharasmane répond avec hauteur. A quel titre les Romains voudraient-ils l'arrêter dans ses conquêtes? Ce sont les États de son frère et de son fils qu'il veut soumettre à son pouvoir :
Et qui doit succéder à mon frère, à mon fils? A (jui des droits plus saints ont-ils été transmis?
BHADAMISTE.
Qui? vous, seigneur, qui seul causâtes leur ruine! Ah ! doit-on hériter de Ctux qu'on assassine?
Les allusions que l'on fait à ce vers fameux sont presque toujours plaisantes; Crébillon lui-même en a donné l'exemple. Alors qu'il travaillait à sa tragédie de Catilinn , il fut atteint d'une maladie très-grave, pendant laquelle Hermant, son médecin, le pria de lui faire présent des deux premiers actes, qui étaient achevés : Ah ! lui répondit tragiquement Crébillon,
Ahl duit-on hériter de ceux qu'on a^iUSilne?
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Ah.! ne me brovxillez pas avec la république!
Vers de Corneille, dans sa tragédie de Nicomède. Le vieux Prusias, roi de Bithynie, a deux fils : Nicomèdc^ l'ainé^ prince fier, indépendant, haïssant les Romains, et qui a pris des leçons d'Annibal; et Attale, qui, élevé par ces mêmes Romains, jouit de toutes leurs sympathies. Le sénat le voudrait donc voir rég;ner à la place de Nicomède, dont il connaît les sentiments hostiles, et il s'en explique à Prusias par la bouche de son ambassadeur Flaminius. Prusias est dans un mortel embarras; dévoué aux Romains, il ne saurait cependant fouler aux pieds les droits d'un fils qui lui a rendu les plus éclatants services. Dans cette cruelle perplexité , c'est Nicomède lui-même qu'il prie de répondre à l'ambassadeur, et le prince le fait en termes fiers qui achèvent de mettre le vieux roi à la torture :
. De quoi se mêle Rome? Et d'où prend le sénat. Tous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État? Yivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture; Et laissez faire après ou Rome ou la nature.