VINGT -SEPTIÈME LEÇON
Nous avons un accusé qui a-voue ; en latin, Habemus confitentem reum; phrase célèbre de Cicéron dans le discours pour Ligarius. Ligarius avait porté les armes en Afrique contre César, qui l'avait exilé. Cependant les frères de Ligarius, soutenus par Cicéron et plusieurs sénateurs, se livraient à d'activés démarches pour obtenir son rappel. C'est alors que son ennemi personnel, un certain Tubéron, qui connaissait les sentiments secrets de César, se fit publiquement l'accusateur de Ligarius devant les tribunaux : le dictateur s'était réservé le jugement. Cicéron défendit Ligarius. César s'était pro-
mis d'être inflexible, et il se rendit au tribunal, tenant à la main des tablettes où était signée d'avance la condamnation de l'accusé. Toutefois, il se faisait un plaisir d'écouter Cicéron, qu'il n'avait pas entendu depuis plusieurs années; mais, sûr de sa haine, il était en garde contre les séductions de l'éloquence de l'immortel orateur. Il avait même dit ironiquement à ses amis, en se rendant au tribunal : « Ne faisons pas à Cicéron le chagrin de ne point aller entendre sa harangue. » Cicéron était dans le secret de tous ces détails, et il savait que le juge ne l'écouterait qu'avec la maligne curiosité d'un auditeur prévenu, qui comptait sur une défense éloquente sans doute, mais inutile. L'orateur entre tout d'abord en matière, et sans entreprendre ni de justifier Ligarius, ni de contester les faits, il avoue tout, il reconnaît Ligarius coupable, il déclare qu'il n'attend rien de la justice et qu'il ne compte que sur la clémence du juge. Se tournant alors vers l'accusateur, il lui dit : « Habas igitur, Tubero, quod est accusatori maxime optanduni , confitentem reum. — Ainsi, Tubéron, vous avez ce qui est le plus à désirer pour un accusateur, un accusé qui avoue. » Cicéron continue alors son discours, et à la fin de cette fameuse péroraison, à laquelle on ne trouve à comparer que celle de l'oraison funèbre du prince de Condé, César, profondément ému, s'aperçut que la condamnation de Ligarius s'était échappée de ses mains frémissantes.
Ces mots : Noms avo)is un accusé qui avoue, s'emploient pour faire entendre, ou plutôt pour affirmer qu'une personne accusée d'un méfait quelconque s'en rend hautement responsable, ou se trahit malgré elle par quelque révélation involontaire.
Nous ne pouvons; en latin, Non possumut, réponse de saint Pierre et de saint Jean au prince des prêtres, qui voulait leur interdire le droit de prêcher l'Évangile.
Ces mots, dans la bouche du représentant d'une autorité quelconque, mais surtout de l'autorité ecclésiastique, expriment une impossibilité, un refus sur lequel on ne peut revenir. Ils sont employés principalement dans les questions qui touchent au spifiiueU
Nous sommes tous d'Athènes en ce point.
Vers de la fable de La Fontaine, le Pouvoir des Fables, dans laquelle, après avoir fait ressortir la frivolité athénienne, qui
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s'arrête à des contes d'enfants plutôt qu'aux paroles sérieuses d'un orateur, il se fait Athénien lui-même et s'écrie naïvement :
Nous sommes Ions d'Athènc en ce point, et moi-même. Au moment où je fais coUe moralité,
Si Peau d'âne m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Dans l'application, ce vers est un aveu par lequel on ne se reconnaît pas exempt de la légèreté de ceux qui, en littérature, en politique, dans les beaux-arts, négligent le sérieux pour s'attacher à des bagatelles qui leur plaisent.
Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.
Vers de Molière, dans les Fummes savantes, acte IIî, scèno ir, Anuande, Béhso et Philaminte, en compar^nie do Trissoiin, forment le plan d'une académie au moyen de laquelle elles se proposent de faire sortir la femme de l'infériorité littéraire, philosophique et scientifique dans laquelle l'homme la tient depuis trop longtemps; où elles seront les oracles du bel esprit et les distributrices des réputations :
Platon s'est an projet simplement arrêté.
Quand de sa République il a fait le traité ;
Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée
Que j'ai sur le papier en prose accommodée ;
Car enfin je me sens un étrange dépit
Du tort que l'on nous fait du côié de l'esprit;
Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,
Pft cette iudipne classe où nous rangent les hommes,
De horner nos talents à des futiiilés,
E*. nous fermer la porte aux sublimes clartés.
Ali MANDE.
Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrnges; Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis : A'«/ n'aura île Vesprit, Iwrs noui et nos amis. No'is chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.
Ce vers, qui fait ressortir si énergiquement l'exclusivisme ridicule des coteries littéraires, méritait de rester proverbial et de devenir une des perles de notre langage figuré. Le mot esprit est souvent l'objet d'une variante amenée par les circonstances.
O Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de vous! exclamation d'Alexandre, qui, du l'ond de l'Asie, avait les regards fixés sur la Grèce, et surtout sur Athènes, qui était
à celte époque la métropole du monde civilisé. Le conquérant se préparait à passer TRydaspe, dont Porus, à la tête d'une armée formidable, allait lui disputer le passage. Le fleuve était large et profond, et ses flots, se brisant avec fracas, montraient çà et hà des rochers menaçants. Alexandre trompa l'attention de l'ennemi par une fausse attaque, et, profitant d'une nuit d'orage, brava des périls inouïs pour passer le fleuve. Ce fut dans cette circonstance, dit Racine, qu'il s'écria : « 0 Athéniens! combien il en coûte pour être loué de vous! »
Dans l'application, cette phrase revêt un sens le plus souvent particulier, qui se rapporte aux Parisiens, à Paris, cette moderne Athènes.
CSuf de Christoplie Colomb, allusion à une démonstration ingénieuse à laquelle eut recours Chr. Colomb pour réduire ses détracteurs au silence. Comme on diixutait un jour devant lui, à la table d'un grand d'Espagne, le mérite de sa découverte, sous prétexte qu'elle ne présentait aucune difficulté et qu'il n'avait fallu qu'y penser, il prit un œuf, et, s'adressant aux convives : « Qui de vous, messieurs, leur dit-il, se sent capable de faire tenir cet œuf debout sur une de ses extrémités? » Chacun essaye, mais personne ne réussit. Colomb prend alors l'œuf, le frappe légèrement sur son assiette, et l'œuf reste en équilibre. Et tous de s'écrier : « Ce n'était pas difficile. — Sans doute, répliqua Colomb avec un sourire ironique, mais il fallait y penser. »
L'œuf de Colomb a passé en proverbe, et il y est faK allusion à propos d'une chose qu'on n'avait pas pu exécuter et qu'on trouve facile après coup; souvent aussi l'allusion consiste en ces seuls mots : // fallait y penser.
Oh! le plaisant projet d'un poète ignorant, Qui, de tant de h.éros, va choisir Childebrandl
Passage de Boileau, dans le IIP chant de son Art poétique. Ici Boileau fait allusion à un poète aujourd'hui inconnu, Carel de Sainte- Garde, auteur des Sarrasins chassés de France, poème dont Childebrand est le héros.
Dans l'application, ces vers se disent, surtout en littérature, ïi propos d'un choix malencontreux lorsqu'il était facile de trouver mieux. La personne ou la chose dont il s'agit prend souvent la place de Childebrand : « L'Académie vient de couronner
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Gnzidii , roman vertueux de M. X. Marinier. Concevez-vous l'Académie, qui, ayant sous la main une foule d'œuvres délicates, consciencieuses ou fortes.
Parmi tant de héros va choisir Gazida ? •
Oies du Capitule (Les), allusion aux oies, animaux sacrés que les Romains conservaient dans la forteresse du Capitole, et qui éveillèrent les assiégés par leurs cris au moment où les Gaulois, pendant la nuit, escaladaient les remparts. Ce fait historique se prête surtout aux allusions plaisantes; en voici un exemple :
Un jour, à la Convention, Gensonné manifestait avec énergie le mépris que lui inspiraient les Montagnards; il déployait le taljleau des excès dont ils s'étaient souillés. Alors une voix fit entendre ces mots : « Ils ont pourtant sauvé la patrie ! — Oui, répond Gensonné, comme les oies ont sauvé le Capitole. »
Oiseau rare sur la terre; en \?ii\n,Rara avis in terris, "/lyperbole de Juvénal, qui, dans l'application, se dit de toute chose utile, précieuse ou simplement remarquable, mais d'une rareté extrême.
O la campagne I en latin, 0 ubi campi! exclamation de Virgile (Georg. liv. II, v. 485). « 0 campagnes fortunées qu'arrose le Sperchius, montagnes du Taygète, foulées eu cadence par les vierges de Sparte, fraîches vallées de rHémus,qui me transportera sur vos rives et me couvrira de l'ombre épaisse de vos bois? »
L'épitre de Boileau à Lamoignon sur les plaisirs des champs est souvent citée comme un modèle. La campagne sans doute a du charme pour Boileau, mais elle ne le touche pas aussi profondément qu'Horace et Virgile, qu'il a imités :
0 fortuné séjour! ô champs aimés des dieui! Que pour jamais, foulant vos prés délicieux, Ne puis-je ici fiier Dia course vagabonde, Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!
Combien ces vers sont moins touchants que ceux de Virgile! Il n'y avait alors que le bon La Fontaine assez épris des champs
pour parler de la solitude avec une émotion ^ui rappelle Horace et Virgile :
Solitude, où je trouve une douceur secrète. Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais! Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles 1
[Le Songe d'un habitant du Mogol.) L'application est des plus évidentes.
On dit, et sans horreur je ne puis le redire...
Vers de Racine dans Iphigénie, acte IV, scène vi. Achille, instruit par Clytemnestre qu'Agamemnon, pour obéir à roracie, va immoler sa fille, aimée du héros, qui se croit certain de l'épouser bientôt, se présente à Agamemnon et provoque des éclaircissements :
Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi.
Seigneur; je l'ai jugé trop peu digue de foi :
On dil, et sans horreur je ne puis le redire,
Qu'aujourd'iiiii par votre ordre Ipliigénie empire;
Que vous-même, étouffant tout sentiment humain.
Vous l'allez à Calchas livrer de voire main.
Dans l'application, ce vers s'emploie, et toujours sur le ton de la plaisanterie, pour exprimer une circonstance, un événement qui blesse ou renverse les idées reçues.
On ne s'attendait guère
A voir Ulysse en cette affaire.
Vers de la fable de La Fontaine la Tortue et les deux Canards. Deux canards proposent à une tortue de la transporter à travers les airs :
Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique ;
Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez. Ulysse eu lit autant: on ne s'ultendaii guère
A voir Ulysse en cette affaire.
Dans l'application, très-fréquente, que l'on fait de ces vers pour exprimer plaisamment la surprise que doit causer l'apparition d'un nom inattendu, le mot Ulysse est toujours remplacé par celui qui est l'objet de l'allusion. Mais alors il faut que le mot qui remplace Ulysse se prête à un vers de huit syllabes.
On reconnaît le lion à la griffe; en latin, Ex ungue leonem. On reconnaît le lion à la profondeur des blessures faites par sa griffe puissante; on reconnaît à certaines traces particulières laissées dans leurs créations diverses parle poète, Tartiste, l'homme de génie. Telle est la signification allégorique du proverbe latin.
En français, nous disons plus volontiers la griffe du lion; c'est plus bref et plus énergique que la traduction littérale de la locution latine.
APPLICATIONS
Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de suspension par la locution convenable.
Le peuple qui se rapproche le plus des concitoyens de Périclès, c'est certainement le Français, et surtout le Parisien. Les moindres bagatelles occasionnent à Paris des rassemblements considérables. Un petit chat qui se noie, un pot de fleurs qui tombe d'un troisième étage, cela suffit pour accumuler deux ou trois mille personnes. C'est ici le cas de dire avec La Fontaine :
. Aujourd'hui, dit M. Toussenel, un de nos plus spirituels écrivains, presque tous les fossés de nos citadelles du Nord sont gardés par des cygnes. On y voit aussi des canons et des soldats de la ligne; mais j'aimerais mieux des cygnes tout seuls, les cygnes étant les meilleurs gardiens de forteresses et de propriétés que je connaisse. Ils sont infiniment supérieurs aux
Il y a des auteurs qui, ne sachant pas rester dans leur sujet, vous parlent sans cesse de choses n'ayant aucun rapport avec leur titre. A chaque page, on est tenté de dire avec La Fontaine :