VINGT -HUITIÈME LEÇON
Oph.élie morte en cueillant des fleurs. Ophélie est .in iiersonnage à'Hamtet, tragédie de Shakspeare, et l'une des plus délicieuses créations de ce poète, qui a peint les caractères do femmes avec tant de charme et de délicatesse. Ophélie aime Hamlet d'un amour pur et naïf, et lorsque Hamlet a tué le vieux iourtisan Polonius, père d'Ophélie, croyant percer de son épée
le meurtrier de son propre père et le ravisseur de sa couronne, l'infortunée jeune fille devient folle de désespoir. Uien de plus touchant que cette folie mélancolique et douce; rien de plus déchirant que le tableau de cette victime de la piété filiale, chantant, insouciante de la mort, au milieu des eaux qui vont l'engloutir. V II y a, au bord du ruisseau, un saule dont le cristal de l'eau réfléchit le feuillage blanchâtre; elle en cueillait une branche, pour en faire des guirlandes avec des renoncules, des marguerites, et ces fleurs rougeâtres que les jeunes filles appellent des doigts de mort. Comme elle grimpait pour attacher aux rameaux pendants sa guirlande de fleurs, une maudite branche se rompt; alors elle et son trophée tombent dans le triste ruisseau ; ses vêtements s'enflent et s'étalent, ils la soutiennent un moment sur la surface, telle qu'une fée des eaux; pendant ce temps, elle chantait des morceaux de vieilles ballades, sans avoir le sentiment de son péril, ou comme une créature native de cet élément qu'elle habite. Mais cela ne pouvait durer longtemps; ses vêtements appesantis et trempés d'eau ont fait passer la malheureuse de ses douces chansons dans la vase et dans la mort. »
11 ne faut pas chercher dans Shakspeare les longs récits, les . tirades à effet; il met tout en action; mais aucun tragique ne l'a égalé dans la science de tirer de la nature les situations les plus neuves, les plus saisissantes, d'aller droit au cœur du spectateur, par un mot profond ou la simplicité pathétique d'à ne peinture.
Lorsqu'on fait allusion à la malheureuse Ophélie, c'est presque toujours en rappelant les circonstances dramatiques et touchantes de sa mort.
Eh bien, le croira- t-on? le triste épisode d'Ophélie, morte en cueillant des fleurs, peut se prêter à des allusions plaisantes; mais il faut tout l'esprit de M. Toussenel pour opérer de ces miracles : « Cambronne, le fameux loup de la vallée de Gluny, avait écharpé successivement dix meutes de saintongeois et de griffons de Vendée, recrutés et équipés à grands frais. Sa tactique consistait à attendre de pied ferme l'ennemi dans son fort, puis à se jeter sur les assaillants les plus impétueux et à leur briser une patte d'un coup de dent. La fin de ce héros fut digne de sa vie; il se noya dans la Saône, non pas, comme Ophélie, en cueillant des fleurs sur la rive, mais en essayant de lutter de vitesse avec un bateau à vapeur dont la roue lui cassa les •îcins, »
496 GRAMMAinE LITTÉRAIRE
Oi^eille de Denys, nom donné à une cachette souterraine que Dcnys le Tyran avait fait pratiquer au centre des fameuses Carrières de Syracuse, et qui était disposée de telle sorte que la moindre parole prononcée dans les latomies allait se répercutant à l'extrémité de cette sorte de tympan.
On comprend facilement dans quels cas les allusions peuvent avoir lieu.
Oreiller de Montaigne, allusion à un mot de Montaigne: « Le doute est un bon oreiller, » — « Pour être juste envers Montaigne, dit M. Henri Martin, on doit se hâter d'ajouter que, si *.outes les croyances systématiques sont ébranlées chez lui, il est bien loin de rompre avec les instincts de la conscience : son doute est plein de candeur; son esprit et son cœur restent droits et humains; l'amour du bon, du beau, du vrai surtout, subsiste BQ lui parmi tant do ruines, et le sentiment sauve en partie ce qu'a perdu la théorie. »
Dans l'application, Voreiller de Montaigne n'est pas le doute systématique, mais celui qui provient de la paresse et de l'insouciance.
Oreilles de Midas, allusion à la mésaventure de Midas, qui, ayant préféré la flûte ou syrinx de Pan à la lyre d'Apollon, fut affublé par ce dieu d'une magnifique paire d'oreilles d'àne.
Voici, à ce propos, un quatrain que Voltaire adressa au célèbre compositeur Grétry, au sujet de son opéra le Jugement de Midas, qui avait été successivement sifflé à la cour et applaudi à Paris :
La cour a dénigré tes chants.
Dont Paris a dit des merveilles.
Grétry, les oreilles des grands
Sont soiivent de grandes oreilles.
On rappelle les oreilles de Midas quand on veut caractériser le mauvais goût et l'ignorance. Pour les autres allusions, voyez Midas....
Où j'ai pris une grande part; en latin. Quorum pan magna fui, paroles qu'Énée adresse à Didon, qui le prie de lui raconter les derniers événements qui signalèrent la chute de Troie. (Virgile, Enéide, liv. II, v. 6.)
V Vous m'ordonnez, ô reine! de renouveler une effroyable
Gr.AMMAIRE LITTÉRAIRE 197
douleur ; vous voulez que je vous raconte comment les Grecs détruisirent l'opulence et le triste royaume de Troie; événements lamentables dont j'ai été le témoin, et auxquels je n'ai eu que trop de part. »
Ces mots s'emploient pour rappeler des circonstances où l'on a joué un rôle quelconque, mais le plus souvent pénible et douloureux.
Oreilles du lièvre (Les), allusion à une fable de La Fontaine.
Le lion, qui a été blessé par un animal cornu, bannit de ses États
Tonte bête portant des cornes à son front.
Un lièvre, apercevant l'onibre de ses oreilles,
Craignit que quelque inquisiteur N'allât interpréter à cornes leur longueur, Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles. € Adieu, voisin grillon, dit-il ; je pars d'ici : Mes oreilles, enfin, seraient cornes aussi; Et, quand je les aurais plus courtes qu'une autruche, Je craindrais même encor. • Le grillon repartit ; « Cornes, cela ! vous me prenez pour cruclie !
Ce sont oreilles que Dieu fît.
— On les fera passer pour cornes, Dit l'animal craintif, et cornes de licornes. J'aurai beau protester, mon dire et mes raisons
Iront aui Petites-Maisons. •
Dans l'application, ces mots, les oreilles du lièvre, expriment les précautions qu'on est obligé de prendre quelquefois pour ne pas porter ombrage à une autorité soupçonneuse.
Ote-toi de mon soleil, réponse de Diogène à Alexaadre, qui était allé le visiter dans son tonneau. Alexandre, admirant l'esprit et le dédain du philosophe pour les choses de la vie, lui offrit les faveurs dont il comblait tous ceux qu'il traînait à sa suite, et l'invita à formuler une demande, qui serait aussitôt satisfaite. Pour toute réponse, Diogène étendit la main et dit tranquillement : « Ote-toi de mon soleil, » comme s'il eut voulu dire : « Ne me retire pas les biens de la nature, je méprise ceux de la fortune. »
Ces mots s'emploient pour marquer le désintéressement et le détachement des choses de la vie, et, le plus souvent, le dédain, souvent affecté, des distinctions sociales ou des plaisirs faetices du monde.
Oublier d'éclairer sa lanterne, allusion à la fable de Florian^ le Singe qui montre la lanterne magique. Dans cette fable, le singe.
Un jour qu'au cabaret soa maître était resté,
rassembla les animaux pour leur faire voir la lanterne magique :
0 Messieurs, vous voyez le soleil.
Ses rayons et toute sa gloire; Voici présentement la lune, et puis l'histoire
d'Adam, d'Eve et des animaux...
Voyez, messieurs, comme ils sont beaux!
Voyez la naissance du monde ;
Voyez.... »
Les autres avaient beau s'écarquiller les yeux, ils ne voyaient rien du tout :
// n'avait oublié qu'un point, C'était d'éclairer sa lanterne.
Dans l'application, la lanterne magique du singe est une allusion à ceux qui, dans un raisonnement, une démonstration, l'exposé d'une doctrine, disent de fort belles choses, mais oublient d'être clairs.
Les vers suivants, prononcés par le dindon :
Je vois bien quelque chose, Mais je ne sais pour quelle cause Je ne distingue pas très-bien,
sont également passés en proverbe. Voyez ces mots.
Où la vertu va-t-elle se nich.erl réflexion de Molière en voyant un mendiant, auquel il avait fait l'aumône sur la route de Saint-Germain, accourir pour lui rendre une pièce d'or qui lui avait été donnée par mégarde.
Dans l'application, le mot vertu varie suivant les circonstances : Où la vanité, où la finesse, etc., va-t-elle se nicher?
Pan est mort (Le grand). Pan, du grec pan, tout, personnifiait chez les païens toutes les forces vives de la nature, eJ était regardé comme le principe et le symbole de toute fécondité. C'est donc sur lui que repose en quelque sorte toute la mythologie antique , en lui que se résument les divinités qui présidaient
aux eaux, aux vents, aux forêts, aux fontaines, etc., etc. Le grand Pan est mort signifie donc, à proprement dire : le monde ancien n'existe plus, il est menacé par l'éclosion d'un monde nouveau. Plutarque est le premier qui ait révélé ce mythe. 11 rapporte que, sous le règne de Tibère, quelques années après l'apparition du christianisme, un certain pilote, nommé Thamas, qui naviguait dans la Méditerranée, entendit ces mots retentir au milieu de la nuit : Le grand Pan est mort! Puis de tous côtés s'élevèrent des plaintes et des gémissements, comme si la nature entière se fût désolée et mise en deuil.
Dans l'application, ces mots : Le grand Pan est mort, caractérisent la chute d'institutions qui avaient été jusque-là fortes et puissantes. Les allusions, on le comprend, n'ont lieu que dans le style élevé.
Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans.
Vers de Corneille dans le Cid,
Rodrigue, apprenant de la bouche même de Chimène qu'elle n'a point cessé de l'aimer, bien qu'il ait tué en duel le père de son amante, laisse échapper ce cri de joie et de triomphe :
Est-il quelque ennemi cpi'à préseut je ne dompte? Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; Unissez-vous ensemble, et faites une armée Pour combattre une main de la sorte animée ; Joignez tous vos efforts contre un espoir si doui. Pour en venir à bout, c'est trop peu que da vous !
Dans l'application, ce vers exprime la bravade et le défi.
Par répée et par la ctiarrue ; en latin, Ense et aratro, devise du citoyen qui sert son pays en temps de guerre par son épée, et en temps de paix par la charrue, c'est-à-dire par les travaux de l'agriculture. C'était celle qu'avait adoptée le maréchal Bugeaud.
Les allusions ont toujours lieu dans un sens identique.
Part du lion (La), allusion à la fable de La Fontaine, la G/'.nisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion. Les quatre animaux mettent en commun le gain et le dommage, l'si
cerf est pris dans les lacs de la chèvre, et, quand il s'agit de partager cette proie,
Le lion par ses ongles compta, Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie. Puis en autant de parts le cerf il dépeça; Prit pour lui la première en qualité de sire. « Elle doit être à moi, dit-il; et la raison,
C'est que je m'appelle lion :
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir encor : Ce droit, vuus le savez, c'est le droit du plus fort. Comme le plus vaillant, je préieads la troisième. Si quelqu'une de vous touciie à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord, o
Dans l'application, on appelle part du lion le lot que s'arroge ]e plus exigeant et presque toujours le plus fort. On dit aussi (fens le même sens : Parce que je m'appelle lion, ce qui signifie : parce que je suis le plus lort.
APPLICATIONS
Dans les phrases suivantei, Vélèue remplacera les points de suspension par la locution convenable.
L'esprit révolutionnaire, c'est l'orgueil, l'ambition, l'avarice et la sensualité, qui veulent se satisfaire dans l'exploitation de la chose publique. Ils demandent leur place et leur part dans la fortune commune, qu'ils finissent toujours, s'ils réussissent, par confisquer à leur
profit. Il leur faut la place la plus haute et la ;
et, pour trouver l'une et l'autre, ils remuent, agitent, bouleversent l'ordre établi. (L'abbé Bautain.)
Autrefois le peuple, quand il était victime d'une injustice, avait coutume de dire: «Si le roi le savait! » Et alors le peuple avait raison. C'est que, malheureusement,
si le cabinet des princes est une , il ne s'y
répercute très-souvent que des louanges menteuses; les gémissements en sont bannis.
GRAMMAIBE LITTÉRAIRE 201
Rien, peut-être, dans le domaine de la critique, "n'est plus difficile qu'une appréiciation juste de la valeur d'un opéra;. Est-il indispensable qu'un écrivain soit lui-même un musicien habile? C'est là une question que nous ne nous permettrons pas de décider. Mais, pour en revenir à la première partie de notre phrase, nous pouvons affirmer que si nos grands compositeurs avaient le pouvoir de se venger à la façon des dieux, plus d'un critique musical se promènerait sur nos boulevards affublé d'
Le récit des faits dont le narrateur peut dire :
perd en impartialité ce qu'il gagne sous le rapport de la couleur dramatique.
Il y a bientôt un siècle, quand le vieux monde féodal craqua sur ses fondements, ce cri sinistre dut retentir à un grand nombre d'oreilles effrayées : I
Tout le monde connaît cette charmante libellule que sa taille allongée, son agilité, l'admirable élégance de ses formes, la variété et l'éclat de ses couleurs, ont fait nommer demoiselle, et que Linné, qui savait si bien appliquer les noms aux choses, a nommée libellula virgo, libellula puella, libellule vierge, libellule jeune fille. Elle habite toujours le voisinage des eaux pendant l'été, et passe des journées entières à se jouer au milieu de plantes aquatiques. Quelques-unes, étourdies par ce vaet-vient perpétuel, tombent tout à coup au fond du précipice , et, comme , elles
Combien de gens se dispensent de la peine de réfléchir, même quand il s'agit des questions les plus graves, et posent insoucieusement leur tête sur !
Dans les guerres que Rome entreprenait avec ses alliés, c'était toujours elle qui en retirait le plus d'avantages,
et cela sans autre raison que celle-ci :
Toute la Grèce était assemblée pour décerner à Hélène le prix de la beauté. Une petite paysanne, jeune, fraîche et jolie,'^ne voulait pas se rendre à cette assemblée,''pour n'avoir point à subir une comparaison , désavantageuse pour elle, avec la fille de Léda. N'est-ce pas ici le cas de dire : ?