‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 49 sur 89 · VINGT-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-NEUVIÈME LEÇON

Passez-moi la rhubarbe, jô "^oiis passerai le séné,

locution formulée d'après les éléments qu'en a fournis Molière dans r Amour mé(hdn, acte III, scène i.

Plusieurs médecins, appelés en consultation pour la maladie d'une jeune fille, sont d'avis contraires; l'un prescrit l'émétique, et l'autre la saignée, deux systèmes différents de médication :

M. THOMÈS.

Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang; ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez.

M. DESFONANDRÉS.

Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs causée par une trop grande réplétion; ainsi je conclus à lui donner de l'émétique.

M. THOMÈS.

Je soutiens que l'émétique la tuera.

M. DESFONANDRÉS.

Et moi, que la saignée la fera mourir.

Les médecins, après s'être injuriés, finissent par trouver un compromis, que le docteur Desfonandrès formule en ces termes : « Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit, et je lui passerai tout ce qu'il voudra. »

Ce proverbe de l'émétique et de la saignée ne tarda pas à être détrôné ; la rhubarbe fut substituée à l'émétique et le séné remplaça la saignée : Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné. Mais la nouvelle formule est évidemment moins heureuse que l'ancienne, car, la rhubarbe et le séné étant l'un et

l'autre des purgatifs, le contraste n'existe plus, et le proverbe perd de sa justesse et de son originalité.

Dans l'application, cette phrase se dit de gens qui s'épargnent des reproches ou des critiques en se taisant des concessions réciproques, et dont l'un semble dire à l'autre : Passez-moi. mes sottises, et je vous passerai les vôtres,

Patrocle couvert des armes d'Achille. A la suite d'une dispute avec Agamemnon, Achille resta pendant près de dix ans dans une inaction fatale à la cause des Grecs, qui essuyèrent des défaites multipliées. Un jour, néanmoins, il permit à son ami Patrocle de se revêtir de ses armes; mais l'imprudent n'était pas de taille à porter cette armure redoutable, forgée uniquement pour Achille, et il fut tué par Hector,

Les allusions à cet épisode ont trait à quelqu'un qui se charge d'un travail au-dessus de ses forces.

Pavé de l'ours (Le), allusion à un passage de la fable de .

La Fontaine, fOurs et l'Amateur des jardins. Un campagnard se Jtig lie d'amitié avec un ours, qui se charge d'écarter les mouches pendant le sommeil de son ami.

Un jour que le vieillard dormait d'un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer, Mit l'ours au désespoir; il eut beau la chasser, t Je l'attraperai lien, dit-il; et voici comme. » Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur, Casse la tète à l'homme en écrasant la mouche ; Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur, Roide mort étendu sur la place il le couche.

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami j Mieux vaudrait un sage ennemi.

Le Pavé de l'ours a passé en proverbe pour désigner l'acte irréfléchi d'une amitié aveugle et sans jugement.

Paysan du Danube (Le), allusion à un apologue célèbre

de La Fontaine, dans lequel le fabuliste, sortant du ton ordinaire

de la fable, flétrit éloquemment la corruption romaine, devant

le sénat assemblé, par l'organe d'un paysan venu des bords du

Danube.

Voici

Le personnage en raccourci :

Son menton nourrissait une barbe touffue; Toute sa personne velue

Représentait un onrs, mais nn ours mal léché, Sous un sourcil épais il avait l'œil caché, Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,

Portait sayon de poil de chèvre

Et ceinture de joues marins.

Ce portrait est un chef-d'œuvre.

Le Paysan du Danube a passé en proverbe pour désigner un homme d'un extérieur grossier et d'une franchise brutale, quelquefois aussi un homme dont la rusticité n'est qu'apparente, et à laquelle il se mêle de la finesse et du calcul. Ces mots deviennent alors synonymes de faux bonhomme.

Paysan ennuyé d'entendre appeler Aristide le Juste. A Athènes, Aristide, qui représentait l'élément aristocratique, était constamment en lutte avec Thémistocle, beaucoup plus populaire; lutte qui se termina par l'ostracisme du premier. Dans la cité hellénique, la sentence d'exil devait être prononcée par tous les citoyens. Un habitant de la campagne étant venu à Athènes pour donner son vote, s'adressa à Aristide sans le connaître. Celui-ci demanda au paysan si Aristide l'avait personnellement offensé : « Non, répondit le rustre, mais^e suis las de l'entendre toujours nommer le Juste. »

Dans l'application, ces mots exprimeijt l'ombrage que projette toujours autour d'elle une supériorité incontestée. Les Orientaux expriment cette idée avec une grande éloquence : « Les tours élevées sont celles qui font le plus d'ombre. »

Peau du Lion (La), allusion à la fable de La Fontaine, /'J ne vêtu de la peau du lion :

De la peau du lion l'âne s'étant vêtu Etait craint partout à la ronde; Et, bien qu'animal sans vertu, Il faisait trembler tout le monde.

Cette expression : la peau du Lion, sert à qualifier ceux qui cherchent à recouvrir leur faiblesse, leur lâcheté, d'un appareil menaçant. C'est le synonyme de capitaine Fracasse : beaucoup de bruit, beaucoup d'apparence, mais peu d'effet.

Pélion sur Ossa, allusion à un épisode de la guerre que les Titans firent à Jupiter, et pendant laquelle ces géants entassèrent montagne sur montagne, Pélion sur Ossa, pour escalader le ciel.

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Dans l'application, ces mots se rappellent surtout à propos de discussions où l'on accumule preuves sur preuves, raisonnements sur raisonnements; mais presque toujours avec une idée de confusion, de désordre, etc.

Pèse Annibal; en latin, Expende Annilalem (Juvénal, satire x). Réflexion philosophique qui répond au Vanité des Vanités de V Ecclésiaste , et qui, dans l'application, exprime l'inanité des grandeurs humaines.

Dans son ode A la Colonne, M. Victor Hugo a paraphrasé éloquemment le mot du poète latin ;

Et toi, colonne, un jour, descendu sous ta basa. Le pèlerin pensif, contemplant en extase

Ce débris surlmmain.

Serait venu peser, à genoux sur la pierre, Ce qu'un Naiioléon peut laisser de poussière

Dans le creux de la main.

Phénix renaissant de ses cendres, allusion à un oiseau fabuleux qui était le seul individu de son espèce. 11 habitait les déserts de l'Arabie, et vivait environ cinq cents ans; suivant quelques mvthologues, son existence se prolongeait bien au delà de ce terme. Les Égyptiens le représentaient de la grandeur d'un aigle, avec une belle huppe sur la tête, les plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de plumes incarnates, et des yeux étincelants comme des étoiles. Lorsqu'il sentait sa fin approcher, il se construisait un nid avec de petites branches enduites de gommes aromatiques, l'exposait aux rayons du soleil et s'y consumait. De la moelle de ses os naissait un ver d'où se formait un autre phénix. Le premier soin de celui-ci était de transporter à Héliopolis, dans le temple du Soleil, la dépouille précieuse de laquelle il était né. Aussi les Égyptiens avaient-ils fait une divinité de cet oiseau merveilleux.

Sur les anciens monuments, le phénix est le symbole ordinaire de l'éternité; chez les modernes, il figure la résurrection. 11 est peu de mythes qui se prêtent à une plus grande variété d'allusions que celui-là; il sert à caractériser une personne, une chose qui occupe une place tout à fait hors lignedans son genre; mais cette image poétique s'offre surtout à l'imagination des écrivains pour exprimer qu'une institution, un ordre de choses quelconque, sur le point de périr, semble reprendre tout à coup de nouvelles forces et renaître à la vie.

Pli de rose du Sybarite. On connaît la réputation de mollesse des habitants de Sybaris. Un d'eux se plaignit un jour, en se levant, d'avoir passé toute une nuit sans dormir, parce que, parmi les feuilles de rose dont son lit était semé, il y en avait une qui s'était pliée en deux.

Cette anecdote, que nous croyons apocryphe à cause de son évidente exagération, peint admirablement ces petits riens qui semblent insignifiants, et qui suffisent cependant quelquefois pour empêcher de goûter un bonheur complet.

Plus durable que l'airain; en latin, j^re perennius. Horace, avec la confiance que donne le génie, a dit en parlant de ses vers : « J'ai achevé un monument plus durable que l'airain, Exegi monumentum œre perennius, »

Ces mots d'Horace se citent tantôt en latin, tantôt en français, pour exprimer l'inébranlable solidité d'une chose, dans quelque ordre d'idées que ce soit.

Poésie est coinine une peinture (La); en latin, Ut piciura poesis, Horace {Art poét., v. 361). Horace met en relief les qualités brillantes du style poétique. La prose dit simplement les choses, la poésie les anime et les rend en quelque sorte vivantes. Notre La Fontaine est plein de ces tableaux peints à la plume. Nous n'en donnerons qu'un exemple entre mille :

.... Raton avec sa patte.

D'une manière délicate, Écarte un peu la cendre, et retire les doigts;

Puis les reporte à plusieurs fois; Tire un marron, puis deui, et puis trois en escroque. ( Le Singe et le Chat.)

l\ est facile de comprendre dans quelles circonstances peut s'appliquer le mot d'Horace.

APPLICATIONS

Dans les phrases suivayifes, l'élève remplacera les points de

La fanfaronnade est moins le défaut général de certains peuples que le vice particulier des individus; on

ce sens, il est injuste de l'aire de l'apanage

exclusif des habitants de la Garonne.

Les systèmes de l'allopathie et de l'homœopathie sont restés jusqu'ici des frères ennemis, et il est probable que cette guerre n'est pas près de finir. Le jour est loin encore où, se faisant de mutuelles concessions, Etéocle dira à Polynice : mes globules, ta saignée.

Certes, il serait fâcheux que la science parlât un langage toujours fleuri , mais il ne l'est pas moins de donner un air rébarbatif aux vérités que l'on enseigne. Un savant

ne doit être ni un , ni un élégant du grand

monde ; il ne doit tremper sa plume ni dans le vinaigre ni dans les essences.

Quel tableau pourrait, mieux que ces vers de La Fontaine, nous faire voir ces souris qui

Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tète, Puis rentrent dans leurs nids à rats, Puis ressortant font quatre pas.

Puis enfin se mettent en quête?

C'est ici surtout que l'on peut dire

Si vous avez trouvé des défauts dans Virgile, j'ai osé relever bien des bévues dans Descartes. Il est vrai que je n'ai pas parlé en mon propre et privé nom : je me suis mis sous le bouclier de Newton. Je suis tout au plus (Voltaire.)

Louis XI crut avoir décapité la féodalité dans- la personne de quelques grands vassaux, qui portaient ombrage

à la couronne. Mais la féodalité, comme le . . . ., ;

elle s'épanouissait encore triomphante à l'ombre de ses donjons, dans quelques provinces reculées.

L'aspect de la plus légère souffrance altère le bonheur d'une personne sensible; c'est pour elle comme le

C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec négligence. La brusquerie de ses manières, la hardiesse

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militaire de ses paroles, sa physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans le monde le

Dans certaines circonstances, les compliments exigent beaucoup de tact, de mesure et de délicatesse; l'absence de ces qualités fait souvent que ce qu'on a voulu donner comme une amabilité devient le

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