‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 60 sur 89 · TRENTE -SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE -SIXIÈME LEÇON

Sonate, que me veux-tu? Allusion à une exclamation pittoresque de Fontenelle, exprimant la lassitude, le dégoût que lui irispirait la multitude de sonates qui assourdissaient alors les oreilles françaises.

Cette interrogation comique s'adresse à toute chose monotone et fatigante. De nos jours, la sonate est tombée dans un tel discrédit, que, changeant la forme de l'interrogation, on pourrait dire, comme M. Fétis : Sonate, où es-tu ?

âiîs CKAM.M.UnE LITTÉRAIRE

Sorcières de Macbeth, allusion aux sorcières qui, dans la tragédie de ce nom, de Shakspeare, apparaissent à Macbeth pour lui prédire son élévation prochaine. Elles se représentent plusieurs fois dans le drame, avec l'accoutrement hideux que leur prêtent les vieilles légendes, exécutant des danses fantastiques autour d'un chaudron, où bouiilonne une préparation infernale. (Voyez Tu seras roi.)

Les écrivains font souvent allusion à ces hideuses figures du drame anglais, et ces allusions ont trait à leur laideur, à leur aspect sale et repoussant, enfin à tout ce qui rappelle le type légendaire de la sorcière.

Sourcils de Jupiter, allusion à une expression poétique dont Homère et Horace se sont servis pour caractériser la puissance redoutable du maître des dieux : « Ainsi parla Jupiter, et il accompagna ces paroles d'un mouvement de ses sourcils noirs, qui ébranla tout l'Olympe (Iliade). » La Fontaine a rappelé ce passage dans Philémon et Baucis ;

Jupiter leur pnriit avec ces noirs sourcils

Qui font trembler les cieui sur leurs pôles assis.

J.-B, Rousseau a dit de même :

Jupiler est assis sur le trône des airs;

Ce dieu, qui d'un clin d'œil ébranle l'univers

Et dont les autres dieoi ne sont que l'humble escorie,

Leur imposa silence et parla de la sorte.

Enfin Delille avait évidemment les sourcils de Jupiter dans l'esprit lorsqu'il a dit de la terreur salutaire que le maître d'école inspire à ses écoliers :

Il se fâche, et tout tremble ; il s'égaye, et tout rit.

Dans l'application, ces mots expriment, avec une énergie comique, les sentiments de crainte et de respect qu'un supérieur inspire à ses subordonnés.

Sourire naouillé de larmes, allusion à un des plus gracieux et des plus touchants passages de V Iliade, chant VI*. Hector, sur le point de livrer aux Grecs un de ces combats qui ont fait du héros troyen le rival d'Achille, adresse ses adieux à Andromaque et à son fils : « Le magnanime Hector s'approche de son fils et lui tend les mains ; m.^is l'enfant, à l'aspect de

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son père, se jette dans le sein de sa nourrice en poussant un cri, effrayé de voir l'éclat de l'airain et l'aigrette menaçante qui flottait au cimier du casque. Le père et la mère sourient de son effroi. Aussitôt le héros découvre sa tète, et pose à terre le casque étincelant ; il embrasse son fils bien-aimé, le balance dans ses bras, puis, implorant Jupiter et les autres dieux : « Jupiter, dit-il, et vous tous, dieux immortels, faites que mon « fils soit, ainsi que moi, le plus illustre parmi les Troyens ; « qu'il soit plein de force et de courage ; qu'il affermisse sa « puissance dans Ilion; qu'un jour chacun s'écrie : Il est « encore plus vaillant que son père. Qu'à son retour des « combats, il paraisse chargé des dépouilles d'un ennemi « vaincu; et puisse alors le cœur de sa mère en tressaillir « d'allégresse ! »

« Il dit, et remet son fils entre les bras de son épouse bienaimée, elle le reçoit dans son sein parfumé avec un sourire mêlé de pleurs... »

Cet admirable passage a donné lieu à deux sortes d'allusions :

1° L'effroi du Jeune Astyanax à la vue du casque de son père;

2° Le sourire mouillé de larmes d'Andromaque. La mère est heureuse, mais l'épouse craint de ne plus revoir son Hector : c'est un sourire mouillé de larmes.

Ces derniers mots, qui expriment avec tant de grâce et de justesse l'union de deux sentiments contraires, la joie et la tristesse, les rayons du soleil au milieu de l'orage, s'emploient pour caractériser cette double émotion.

Soyons amis, Cinna, c'est raoi qui t'en convie.

Vers célèbre de Corneille, dans Cinna, acte V, scène m. Auguste, après la scène où il a montré à Cinna qu'il connaît tous les détails de sa conspiration, apprend qu'il est également trahi par ceux qu'il chérit le plus tendrement. C'est alors qu'il s'écrie dans un transport sublime :

En est-ce assez, o ciel ! et le sort, pour me naire,

A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?

Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers,

Je suis maître de moi comme de l'univers :

Je le suis, je veux l'être ! ô siècles ! ô mémoire 1

Conservez à jamais ma dernière victoire;

5e triomphe aujourd'tiui du plus juste courroui

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De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. Soyons amU, Cinna, c'est moi qui l'en convie : Corame à mon eunemi je t'ai donné la vie, Et, malgré la fureur de ton lâche dessein, Je te la donne encor comme à mon assassin.

Dans l'application que l'on fait de ce vers, on ne cite généralement que le premier hémistiche : Soyo7is amis, Cinna, et presque toujours dans un sens plaisant et familier.

Spectre de Banco (Le), allusion aune scène dramatique de Macbeth, tragédie de Shakspeare. Banco traverse, avec son ami Macbeth, une lande déserte. Tout à coup trois sorcières, sortant du milieu des bruyères, prédisent à Macbeth qu'il sera roi, et à Banco que ses enfants porteront la couronne. Macbeth devient roi, en effet, par le meurtre de Duncan, et, pour rendre vaine la prédiction des sorcières en ce qui concerne Banco, il le fait assassiner; mais le fils de ce dernier échappe à sa haine ambitieuse. C'est à la suite de ce crime que, dans un banquet offert par Macbeth à toute sa cour, Vomhre de Banco, visible pour lui seul, lui apparaît, à différentes reprises, au milieu du repas et le glace de terreur.

La littérature s'est emparée de cette dramatique apparition, qui est une éloquente personnification du remords, et elle y fait de fréquentes allusions.

Statue do Pygmalion. Pygmalion, célèbre statuaire de rile de Chypre, s'éprit, selon la Fable, d'une statue de Galatée, son propre ouvrage. Une déesse, touchée de ses souffrances, anima la statue et la lui donna pour épouse.

Quand l'actrice, M"'^ Raucourt, au jeu de laquelle on reprochait un peu de froideur, eut rempli le rôle de la statue, dans la pièce intitulée Pygmalion et Galatée, elle reçut ce compliment épigrammatique :

Au comble de ton art te voici parvenue, Raucourt: à Pygmalion fais-en remercûnent;

Car ton triomphe, assurément.

Est le rôle de la statue.

Les allusions que les écrivains font à la statue de Pygmalion se rapportent presque toujours à une personne ou à une chose qui, d'un élat inerte et passif, semble s'éveiller tout d'un coup au mouvement et à la vie.

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Statue du comraandeur, allusion à un épisode merveilleux et terrible de la vie légendaire de don Juan. Don Juan, mécréant de bonne race, a séduit une jeune fille noble dont il a tué le père. Ce dernier est enterré dans l'église d'un couvent, où les moines lui ont élevé une statue. Désespérant d'atteindre par les voies judiciaires le séducteur assassin, puissant et riche, les religieux l'attirent dans l'église à une heure avancée de la nuit. Don Juan arrive et pousse la forfanterie du scepticisme et de l'impiété jusqu'à inviter la statue du commandeur k souper. Alors, du haut des degrés de marbre l)lanc, à la pâle clarté de la lune perçant les vitraux, le vieux gentilhomme mort descend de son piédestal pour répondre à la railleuse invitation du libertin, que le bruit du marbre sur le marbre a déjà épouvanté, et tend la main à Don Juan. Au même instant, celui-ci se sent comme brûlé par un feu invisible; les éclairs sillonnent l'église, le tonnerre tombe avec fracas, la terre s'entr'ouvre et abîme le profanateur sacrilège.

On fait de fréquentes allusions à la statue du commandeur pour exprimer l'horreur, l'effroi que fait éprouver l'aspect inattendu d'un objet ou d'une personne qu'on redoutait de rencontrer, pour rendre avec énergie un désenchantement subit qui frappe droit au cœur et auquel on ne s'attendait pas. C'est ainsi que, dans les Confessions d'un enfant du siècle, Alfred de Musset a dit très-éloquemment : < Toutes les fois que, durant ma vie, il m'est arrivé d'avoir cru pendant longtemps avec confiance à un ami, et de découvrir tout d'un coup que je m'étais trompé, je ne puis rendre l'effet que cette découverte a produit sur moi qu'en le comparant à la poignée de main de la statue. C'est véritablement l'impression du marbre, comme si la réalité, dans toute sa mortelle froideur, me glaçait d'un baiser; c'est le toucher de l'homm.e de pierre. Hélas! l'affreux convive a frappé plus d'une fois à ma porte; plus d'une fois nous avons soupe ensemble ! »

Supplice de Tantale. Tantale, roi de Lydie, ayant reçu un jour les dieux à sa table, voulut éprouver leur divinité, et leur fit servir le corps de son propre fils Pélops, mêlé avec d'autres viandes. Jupiter découvrit le crime, rendit la vie à Pélops, et précipita le père dénaturé au fond du Tartare. D'autres mythologues l'accusent d'avoir dérobé le nectar et l'ambroisie à la table même des dieux. Cette version justifierait mieux le sup-

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plice auquel il fut condamné, lequel consistait à éprouver une soif brûlante au milieu d'un étang dont l'eau échappait sans cesse à ses lèvres desséchées, et une faim dévorante sous des arbres dont un vent jaloux élevait les fruits jusqu'aux nues chaque fois que sa main tentait de les cueillir. Les allusions à ce myllie de la Fable sont faciles à appliquer.

Taclxe de sang de lady Macbeth. (La) , allusion à une scène fameuse connue sous le nom de Scène du somnambulisme, dans la tragédie de Macbeth. Macbeth, excité par sa femme, assassine le roi Duncan, son hôte, dans le lit où il repose; deux chambellans, endormis d'un lourd sommeil par un puissant narcotique, occupent une pièce voisine. Macbeth a fait usage du poignard des fidèles serviteurs, pour faire retomber sur eux les soupçons du crime. Pour fortifier encore ces soupçons, lady Macbeth pénètre dans la chambre de Duncan, prend du sang de la victime et en souille le visage et les mains des deux chambellans. Alors elle dit à Macbeth : « Mes mains sont de la couleur des vôtres, mais j'ai honte d'avoir conservé mon cœur si blanc. » Toutefois, le remords ne tarde pas à s'éveiller au fond de ce cœur, qu'elle croyait fermé à tout sentiment humain. De là cette terrible scène du dernier acte. Lady Macbeth endormie apparaît, tenant un flambeau. Elle se frotte convulsivement la main : «Va-t'en, maudite tache!... va-t'en!.,, une, deux heures... il ne fait plus clair dans l'enfer. Oh ! qui aurait cru que ce vieillard eût encore tant de sang!... Quoi! ces mains ne seront jamais propres ! Il y a là, toujours là une odeur de sang que tous les parfums de l'Arabie ne parviendraient pas à désinfecter. Ah! ah! ah! [Croyant parler à Macbeth.) Lavez vos mains; mettez votre robe de nuit; tâchez de ne pas être si pâle. »

Cette scène est, sans contredit, la plus dramatique qui soit au théâtre; jamais on n'a peint le remords avec une aussi éloquente énergie.

La tacJie de sang de lady Macbeth a passé dans toutes les langues; les écrivains français y font de fréquentes allusions. Elle est même quelque peu familière aux teinturiers, du moins aux teinturiers amateurs du théâtre. L'un d'eux, sortant d'une représentation de Macbeth, dit à un épicier de ses amis, qui l'accompagnait : « Est-elle pitoyable, cette pièce ! — Comment ! elle est du divin Shakspeare? — Que m'importe ! elle contient une absurdité. — Laquelle donc? — Eh! parbleu, la tache de

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sang que lady Macbeth ne peut pas effacer. — Mais cela est superbe! — C'est stupide!... Moi, je l'enlèverai quand on voudra, avec deux sous de sel d'oseille ! »

APPLICATIONS

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de

Henri Heine avait, en venant au monde, un cœur honnête et dévoué ; il savait comment on chante et comment on pleure, il était moqueur et sensible ; il connaissait le dont il est parlé dans le divin Homère.

Le est le remords personnifié : même au milieu de l'orgie, l'ombre de sa victime apparaît aux yeux épouvantés du coupable.

Qu'il soit déraisonnable de servir au public miettes par miettes, pendant des mois et des années, un inépuisable festin, d'aiguiser la faim, d'irriter la soif pour les tromper sans cesse, d'exciter au plus haut point la curiosité du lecteur pour y répondre par l'éternel refrain : « La suite au prochain numéro,» la critique n'a rien à y voir; c'est l'affaire du public de s'arranger de ces procédés de lecture à la manière de ou de s'en fatiguer.

On ne nous parle aujourd'hui que de fusils, on nous casse la tête à coups de fusil : fusil à aiguille, fusil Snider, fusil Chassepot, et dix autres modèles de fusil dont MM. les inventeurs futurs nous assourdiront encore les oreilles. Quant à moi, j'ai assez, j'ai trop du fusil, et, malgré tout le respect que je professe pour cet engin destructeur, j'éclate, et je dis comme Foutenelle : ■/

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