TRENTE- CINQUIÈME LEÇON
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,
Vers de Corneille, dans le Cid, acte ï", scène i'"^ Elvire vante à Chimène la noblesse de la naissance de Rodrigue :
Don Rodrigue, surtout, n'a trait en son visage Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image, Et sort d'une maison si féconde en guerriers, Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. La valeur de son père, en son temps sans pareille Taut qu'a duré sa force a passé pour merveille; Hi'S rides sur son front ont grave ses exploits, Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois.
LiviiE DE l'Élève. Il
Racine, dans ses Plaideurs, a fait une parodie très-spirituelle de ce vers. L'Intimé parle ainsi de son père, qui était huissier :
. . . Âh ! monsieur, si feu mon pauvre père Était encor vivant, c'était bien votre affaire ! Il gagnait en un jour plus qu'un autre en sii mois; * Ses- rides sur son, front gravaient tous ses exploits.
Les allusions au vers de Corneille sont presque toujours familières et plaisantes.
Sibylle jetant les feuillets auvent, allusion au passage où Virgile raconte la visite d'Énée à la sibylle de Cumes. La sibylle consultée écrivait ses réponses sur des feuillets détachés, qu'elle jetait à l'entrée de sa caverne. C'était aux consultants à disputer au vent ces lambeaux prophétiques, à les rapprocher au gré du hasard ou de leur inspiration, et à débrouiller l'avenir au moyen de ce rapprochement, que n'indiquait aucune liaison.
En littérature, les allusions aux feuillets épars de la sibylle de Cumes sont assez rares.
Si cela n'est pas vrai, c'est du moins bien trouvé, proverbe que nous avons emprunté aux Italiens, qui le rendent de la manière suivante : Se non è vero, è hene tro~ vato.
Se dit, dans l'application, d'une chose invraisemblable, mais qui est racontée avec toutes les apparences de la vérité.
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. Vers de La Fontaine, dans la fable le Loup et l'Agneau, Le loup, qui veut joindre à la force l'apparence du droit, fait à l'agneau des reproches dénués de raison.
— ... Je sais que de moi tu médis l'an passé.
— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né? Reprit l'agneau : je tette encor ma mère.
— Si ce n'est loi, c'est donc ton frère.
— Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens.
Ce vers sert à faire comprendre à quelqu'un que, s'il n'est pas le seul auteur d'une chose, il doit du moins en être le complice; quelquefois aussi il marque un mauvais argument dans la bouche d'un accusateur prévenu.
GHAMMAIRE LITTÉIumE 243
Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène, paroles qu'adressa Alexandre à ceux qui l'environnaient quand, étant allé visiter Diogène à Corinlbe^ et lui ayant demandé s'il désirait quelque chose, le cyniqus lui dit pour toute réponse : « Que tu t'ôles de mon soleil. »
Dans l'application, ces mots se citent rarement sous leur forme textuelle : le nom d'Alexandre est remplacé par le nom de celui qui parle, et Diogène par celui de qui l'on parle. C'est ainsi qu'un jour Polichinelle, admirant les lazzis d'Arlequin, s'écria majestueusement : Si je n'étais Polichinelle, je voudrais être Arlequin.
Si mes confrères savaient peindre
Vers de la fable de La Fontaine, le Lion abattu par rhornme. Un lion, voyant dans un tableau un des siens terrassé par un homme, s'écrie :
Avec plus de raison nous aurions le dessus Si mes confrères savaient peindre.
Dans l'application, ce vers exprime le regret que l'on éprouve de ne savoir pas manier une arme dont un adversaire fait un usage avantageux.
Sinon, non. La fierté castillane , qui est passée en proverbe, était pariiculièrement l'apanage des Aragonais. Avant que l'Aragon appartînt à la couronne d'Espagne, la souveraineté nationale se manifestait à chaque vacance du trône par cette circonstance, que l'héritier ne prenait le titre de roi qu'après avoir juré de respecter les fueros ou privilèges du royaume. On connaît la fameuse formule dont se servait le justicier en déférant la couronne au nouveau roi : « Nous qui , séparément, sommes autant que toi, et qui, réunis, pouvons davantage, nous te faisons roi, à condition que tu garderas nos privilèges; sinon, non. »
Dans l'application, ces derniers mots montrent qu'on ne consent aune chose qu'à des conditions qui doivent être nécessairement remplies.
Si Pergame avait pu être sauvée...; en latin. Si Pergama dextra... (Virgile, Enéide, liv. II, v. 292.) Paroles qu'Hector, apparaissant en songe à Énée, adresse à celui-ci
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pour lui faire comprendre l'impossibilité de la résistance, et pour ren<ïager à fuir : « Si Troie avait pu être sauvée, c'est ce hras qui eût été son sauveur. »
Dans l'applicntion, cette phrase doit respirer, comme dans le texte, -la résignntion et la tristesse. Racine en a rappelé le souvenir, de la manière la plus touchante, dans le passage suivant d'Andromaque, cù Pyrrhus, pour faire consentir Andromaqueà lui donner sa main, lui promet d'être le soutien du jeune Astyanax et de le replacer sur le trône de Priam :
Madame, dites-moi seulement que j'espère, Je vous rends voire fils, et je lui sers de père , Je rinslniirai nioi-niênie à venger les Troyens; J'irai punir les Grecs de vos raaiu et des miens. Animé d'un rrgard, je puis tout entreprendre: A''otre Ilion encor peut sortir de sa cendre; Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris, Dans ses murs relevés couronner votre fils.
ANDROMAQDE.
Seignenr, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère; Je les lui promettais tant q\i'â vécu son père. Non, vous n'espérez plus de nons revoir encor, ,
Sacrés murs, qui n'a pu conserver mon HeclorI
Si un augure voit un augure...; en latin, Si augiir
augurem..., ce qui se traduit le plus souvent en français par : « Deux augures ne sauraient se regarder sans rire. »
Ce proverbe latin, qu'au temps de Cicéron on appliquait aux prêtres qui prétendaient connaître l'avenir par le vol, le chant des oiseaux ou les entrailles des victimes, s'emploie pour caractériser des professions oii le charlatanisme a plus de part que la science.
Si vous voulez que je pleure, commencez par pleurer vous-même; en latin. Si vis me fîere, dolendum est primum ipsi iibi {Art poétique d'Horace, v. 102). Conseil par lequel le poète latin fait comprendre la nécessité d'éprouver soi-même le sentiment qu'on veut faire partager aux autres. Quintilien a développé ce précepte avec beaucoup de force. « Voulons-nous, dit-il, exciter les passions avec force, revêtonsnous, s'il faut ainsi dire, de l'intérieur de ceux qui souffrent véritablement. Soyons animés des mêmes mouvements, et que toujours notre discours parte d'une disposition de cœur telle que nous la voulons faire prendre aux autres. Pense-t-on, en
effet, que raudUeur puisse s'attrister d'une chose qu'il me verra lui raconter avec indifférence, ou qu'il se mette en fureur lorsque moi, qui l'y excite, je ne sens rien de semblable, ou qu'il \ev^e des larmes quand je plaiderai devant lui avec des yeux secs? Cela ne se peut : on n'est échauffé que par le feu... et nulle chose ne donne à une autre la couleur qu'elle n'a point elle-même. Il faut donc que ce qui doit faire iaipression sur nos auditeurs en fasse premièrement sur nous, et que nous soyons touché avant de songer à toucher les autres. » Boileau traduit ainsi la pensée d'Hoi'ace :
Que devant Troie en flamme Hécube désolée Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée. Ni sans raison décrire en quel alîreui pays Par sept bouches l'Euiin reçoit le Taiials. Tons ces pompeux amas d'expressions frivoles Sont d'un Jéclamateur amoureux de paroles ; 11 faut, dans la douleur, que vous vous abaissiez : Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez.
Soliveau de la fable (Le), allusion à la fable de La Fontaine, les Grenouilles qui demandent un roi.
Les grenouilles, lasses de vivre sous le joug paternel du soliveau, que leur avait envoyé Jupiter, demandent à celui-ci
Un roi qui se remue.
Le monarque des dieux leur envoie une grue, Qui les croque, qui les tue, Qui les gobe à son plaisir.
Le roi soliveau est resté le type de l'autorité faible et débonnaire, dont les sujets se rebutent, mais qu'ils ne tardent pas à regretter.
Sommeil d'Épiménide, allusion à un sommeil fantastique de cinquante années, dans lequel serait resté plongé Épiménide au fond d'une caverne.
Le sommeil et le réveil d'Épiménide ont passé en proverbe, et sont d'une application fréquente, surtout en matière politique. C'est ainsi qu'on a comparé à Épiménide les émigrés, qui, à leur rentrée en France, ne tenaient aucun compte des changements accomplis pendant les années de leur exil, et dont on a dit très- justement : « Ils n'ont rien appris, rien oublié. »
246 GRAMMAIRE UTTÉRÀIRB
APPLICATIONS
Dans les phrases suivantes, relève remplacera les points de suspension par la locution convenable.
Au détour d'un chemin creux, je me trouvai en face d'une sorte de cousin de Robert Macaire, dont la tenue et les allures n'annonçaient aucune prétention au prix Montyon. Il avait la figure basanée, plissée, parcheminée ; en un mot,
mais de ces exploits qui mènent ailleurs qu'au Panthéon.
Je suis convaincu que la plupart des animaux nous observent comme nous les observons, et se communiquent leurs réflexions. Il en est plus d'un peut-être qui , en voyant nos fanfaronnades, s'écrie comme le lion de La Fontaine :
C'était vraiment le meilleur homme du monde; la charrue du voisin empiétait sur la borne de ses terres, les gamins du village allaient marauder dans ses vergers et dans ses vignes, les braconniers se permettaient de tuer ses lapins dans ses garennes réservées.... il ne se plaignait et ne réclamait jamais; c'était le
Au dix-neuvième siècle, on ne comprend vraiment pas que les magnétiseurs, les médiums, les spirites, e tutti quanti, puissent se rencontrer et
Quand, après un sommeil de cent ans, la Belle au bois dormant se réveille à la vue du prince Charmant, elle s'étonne surtout de la différence a"pportée dans les modes et les costumes. Il y avait plus de philosophie dans les
légendes grecques, car sous le mythe du se
cache cette idée éminemment philosophique des transformations que subissent les institutions, les sciences, les mœurs, les coutumes, etc.
Il y a peu d'années encore, sur la place de la Bastille, à Paris, centre de lumières et de progrès, on voyait un galtimbanque qui avait à côté de lui une sorte de vase magique, où s'agitait un petit bonhomme de bois, plus magique encore. Notre devin distribuait un papier, portant un numéro d'ordre, à tous ceux qui étaient curieux de connaître leur avenir. Tous les papiers étaient repris, mêlés et jetés dans une boîte qui couronnait le bocal. Au signal de l'opérateur, le petit bonhomme s'élevait et pénétrait dans ce sanctuaire de l'avenir; c'était l'affaire de quelques secondes. Puis chaque feuillet était remis contre deux sous aux amateurs, qui y lisaient un avenii aussi certain que s'il avait été prédit par
Les Espagnols étaient vraiment grands alors que le peuple était indépendant. Pour s'abuser sur son absolutisme, le souverain signait fièrement : Moi, le roi; et la nation lui répondait plus fièrement encore :
Quand on voit le désastre de Waterloo succéder à l'immortelle campagne de 1814, tout cœur français, quel que soit son patriotisme, est obligé de s'avouer que tout était perdu et que
Ces inconsolables faiseurs d'élégies , qui vivent au milieu des plaisirs, ces poètes abîmés de douleur après un bon repas au coin d'un bon feu, ne causent d'émotion à personne :