I. — Avant que et que comparés
L'on est mort avant qu'on ait aperçu qu'on pouvait mourir. (Fléchier.)
Il ne veut pas qu'on décide sur la moindre vérité, avant qu'elle soit connue clairement et distinctement. (La Bhcyèhe.)
... Je ne vous quitte point, Seigneur, que mon amour n'ait obtenu ce |ioint.
(R.iClNE.)
Il n'y a point au monde un si terrible métier que celui de se faire un grand nom; la vie s'achève que l'on a a peine ébauché soc ouvrage-
i;La Bruvëre.)
Avant de dire que, dans les exemples de la seconde colonne, la conjonction que tient la place de l'expression conjonctive avant que, les grammairiens auraient dû, ce nous semble, chercher à substituer l'une à l'autre, et à s'assurer que cette substitution ne changerait en rien les mots de ces phrases. Ils auraient vu alors que, si le mot que était en effet pour avant que, dans les vers de Racine, il ne serait point suivi de la négation ; car on dit avant qu'il ait obtenu; et dans la phrase de La Bruyère, il faudrait le subjonctif, avant que l'on ait ébauché. Les exemples de la première colonne en font assez foi.
Lemare analyse ainsi les vers de Racine : Je nevous quitte de cette manière, quiest: je n'ai pas obtenu ce point; il analyse de même la phrase de La Bruyère : La vie s'achève de cette manière qui est: Si ON A A peine édauciik son ol'vr\GE. Qu'a fait par là Lemare? Il a remplacé que par qui, et le subjonctif de Racine n'ait obtenu par l'iiulicatif n'ai obtenu, et il nous a eN[)liqué son qui cl son indicatif. En soninie, il n'a rendu compte de rien ; loin de là, il a tout embrouillé, car je ne vous quitte de cette mainèrcqui est, nous paraît un remplissage tout-à-fail vide de sens, et qui ne s'applique à aucun des mots de la phrase.
On voit bien que Lemare ignore io véritable but do l'analyse. L'analyse, selon nous, iloit se borner à faire connaître la dépendance et le rapport des mots, la raison de leurs (liftVToritfs modifications, et le mystère de toute irrégularité apparente. Elle ne peut se permettre de supprimer aucun des mots exprimés, et doit les conserver tels qu'ils sont, et sans y rien changer. C'est ce que n'a pas lait Lemare, ou plutôt c'est ce qu'il ne fait jamais. Présentez à un chimiste une pièce de métal : il l'analysera, la décomposera, et vous (lira de quels principes elle est composée ; mais soumettez une phi ase à Lemare, vite, il lui en substituera une autre toute différente, et s'imaginera par là l'avoir analysée. Les analyses de Lemare sont de véritables escamotages; et cependant Lemare est regardé comme le premier de nos grammairiens. Qu'on juge après cela de l'état de la science!
Selon nous: Jene vous qnitlepoint que mon amourn'ait obtenu ce point, est un abrégé de : Je ne vous quitte point (a moins) QDE mon amour n'ait obtenu a point; ou bien : Je ne vous quitte point (tant que votre cruauté voudra) que mon amour n'ait (pas) obtenu ce point. — La vie s'achève, QUE l'on a à peine ébauché son ouvrage, est pour : La vie s'achève (et elle s'achève au moment) que l'on a à peine ébauché son ouvrage. On voit par ces analyses, où nous avons scrupuleusement conservé chaque mot du texte, combien il est ridicule de prétendre que, dans ces phrases et autres analogues, la conjonction que est pour avant que.