LE SUBJONCTIF
I^ subjonctif est, ainsi que son nom l'indique {sub jungo) , le mode dont on se sert pour exprimer une idée qui est subordonnée à une idée principale.
Comme l'essence même du subjonctif est
d'indiquer une idée subordonnée à une idée principale (exprimée ou sous-entendue), nous parlerons tout d'abord de l'emploi du subjonctif dans les propositions subordonnées.
Remarque A, — Beaucoup de professeurs et la plupart des élèves commettent Terreur de croire que le subjonctif est gouverné par certaines conjonctions, mais cette théorie ne peut être admise, car on emploie ce mode avec différentes parties du discours. CVj/ i*idée, et non le mot seulement y qui régit le subjonctif.
Remarque B, — Lorsque les pronoms de la proposition principale et de la proposition subordonnée sont de la même personne, on emploie généralement Tinfinitif, au lieu d'une proposition subordonnée. Ainsi, au lieu de: **^Je désire queyV puisse aller au théâtre ce soir," on dira: "Je désire pouvoir aller au théâtre ce soir." Au lieu de: ^Je suis content que y.? puisse le faire," On dira: "Je suis content de pouvoir le faire." Au lieu de: " Désirez- vous que vous ayez un cheval ? '* on dira : " Désirez-vous avoir un cheval ? "
I>s idées régissant le subjonctif peuvent être divisées en trois parties principales :
I. Quand l'emploi du subjonctif dépend d'une idée de sentiment, de volonté, de condition ou de concession, de négation ou d'incertitude.
II. Quand l'emploi du subjonctif dépend d'une proposition impersonnelle.
III. Quand le subjonctif est employé dans des propositions relatives.
Jère PARTIE.
On emploie le subjonctif (avec la conjonction çue):
I®. Après les expressions de sentiment, c'est-àdire qui indiquent :
La joie: — *'Je suis heureux que vous aye^ réussi. — Votre père est bien aise que noua fassions cette visite. — Ils sont charmés que vous songiez à eux. — Votre oncle se réjouit que vous ne Voyez pas oublié. — Elle est contente qu*on \2i fasse étudier." etc.
Le regret : — * * Je regrette que vous rs^t parliez ainsi. — Il est fâché que vous Vayez négligé, et se plaint que vous lui donniez si rarement de vos nouvelles. — Elle est désolée que vous ne puissiez lui rendre ce service.'* etc.
La honte: — ** Mon cousin a honte que I^ouis se conduise de cette façon. — Je rougis que vous vous soyez oublié à ce point. — Ils sont mortifiés que Charles soit parti sans les voir. — Quant à lui, il est honteux que son fils commette de pareilles erreurs.*'
La surprise: — ''Je suis surpris que vous me parliez sur ce ton. — Ils s'étonnent que vous ayez pu le faire. — C'est étonnant que nous ne soyons pas encore arrivés. — Êtes- vous surpris que noMS parlions français ? — Vous vous étonnez qu'ils aillent aussi souvent à la campagne." etc.
La peur : — * * Je crains qu'il ne vienne. — Nous avons peur qu'elles ne soient malades. — Il redoute que vous ne puissiez réussir. — Vous êtes effrayé que votre sœur ne soit gravement malade. — Je tremble que cet oubli ne le mette
DE l'emploi des TEMPS. 79
en colère. — Partez vite, de peur qu'il ne vous retienne plus longtemps. — Il ne revient plus ici, de crainte que vous ne \^ fassiez travailler." etc.
Remarque^. — Après les verbes indiquant la joie, la surprise, le regret, (avec la seule exception du verbe regretter)^ on emploie quelquefois la locution ^^ ce que^ suivie de Vindicatifs afin de mettre le fait plus en évidence que le sentiment, Ex.: "Nous sommes heureux de ce qu'elle est arrivée." C'est le fait de son arrivée que nous voulons mettre en évidence. — ** Nous sommes heureux qu'elle soit arrivée." C'est le sentiment de notre bonheur que nous voulons mettre en évidence.
Le verbe se plaindre s'emploie quelquefois avec la conjonction que (dans le sens de de ce qtU), £x. : " Je me plains que vous avez hasardé dans votre préface des choses sur lesquelles vous deviez auparavant me consulter.'*
Re^iarque B, — Après une expression indiquant une idée de crainte, on fait précéder du mot ne le verbe de la proposition subordonnée ; ce ne n'est pas la négation, c'est simplement un mot explétif qui a été conservé du latin (timeo ne veniat). Ex. : ** Je crains qu'il ne vienne" = je pense qu'il viendra, mais je ne le désire pas. — **Je crains qu'il ne vienne pas * =" je pense qu'il ne viendra pas, mais je désire qu'il vienne. Toutefois, on n'emploie pas le ney quand la proposition principale est négative, comme : "Je ne crains pas qu'il vienne^* ou bien quand elle est interrogative et fait supposer que la réponse sera négative, comme: ** Pouvez-vous craindre que je vous fasse des reproches, si vous vous conduisez bien ? " Il est certain que la réponse à cette question sera négative, c'est pour cela que le mot ne n'est pas employé après craindre.
2^, Après une expression indiquant:
{a) La volonté : — * * Je veux que vous fassiez cela. — Nous désirons que vous soyez toujours
8o DE l'emploi des temps.
sages et appliqués. — Il préfère queGeorge^nisse cela avant de partir. — Elle demande que nous venions le plus tôt possible. — Ordonnez-vous qu'ils soient enfermés ? — Nous exigeons que ce compte soit réglé immédiatement. — Votre mère permet que vous restiez à Paris un mois de plus. — Le professeur défend qu'on écrive en anglais pendant les classes de français." etc.
(b) L'OBJET DE LA VOLONTÉ, c'cst-à-dlre Ic but: — ** Venez ici, afin que je vous dise ce que je pense. — Ils s'efforcent de faire des progrès, pour que leurs parents soient contents d'eux. — Ses frères travaillent beaucoup de façon que Charles puisse rester au collège. — Conduisez-vous toujours bien, de manière que vous soyez estimé*. — Je ferai marcher mon cheval de sorte que vous arriviez à temps. ' ' etc.
Remarque. — Quand les expressions de sorte qtte, de manière que^ de façon que n'indiquent pas un but à atteindre, mais un résultat atteint (au passé elles expriment généralement un résultat, au futur elles expriment un but), on ne les fait pas suivre du subjonctif, mais de l'indicatif. Ex. : — Ces élèves se conduisent de manière que leurs maîtres nW/que dqs compliments à leur faire. — Vous avez lu de façon que je nW pas pu vous comprendre. — La réception était superbe, de sorte que tout le monde vCa eu que des éloges à en faire.
3*^. Apr'ès une expression indiquant :
(a) lyA CONDITION (c'est-à-dire après les ex-
DE l'emploi des TEMPS. • 8l
pressions potirvu que^ à condition que^ supposé que,^ au cas que^ à moins que y pour peu que, si tant est que y soit que . . . soit que y et d'autres analogues): — ''J'irai à la campagne demain, pourvu ^'W. fasse beau. — Supposé que nous arrivions à onze heures du soir à New- York que ferions-nous? — J'irai volontiers à votre maison de campagne, à condition que vous veniez m' attendre à la gare. — Il vous écrira la semaine prochaine au cas que vous soyez encore à Washington. — Venez me chercher ce soir à moins qu'il n^ pleuve, — Pour peu que vous désiriez aller au théâtre, je vous accompagnerai. — Je payerai cette somme, si tant est qu'elle soit réellement due. — Nous irons vous faire une visite, soit que vous restiez en ville, soit que vous alliez à la campagne." etc.
Remarque A. — Comme nous Tavons indiqué en traitant du conditionnel, la conjonction si gouverne l'imparfait ou le présent de l'indicatif, mais la conjonction que^ remplaçant siy régit le subjonctif. Ex. : '* Si vous voulez revenir ici et que vous ayez besoin d'argent, écrivez-moi
^A condition que se trouve aussi avec l'indicatif et le conditionnel.
* Supposer que exprimant une condition régit le subjonctif, mais quand il exprime une pensée, il régit le même mode que le verbe penser régirait dans le même cas. Ex : " Supposons que vous soyez à Paris, iriez-vous au musée du Louvre ? " = si vous étiez à Paris, iriez-vous au musée du Louvre? — "Je suppose bien qu'un Françafs sait parler sa langue " =Je pense bien qu'un Français sait parler sa langue, etc.
82 DE l'emploi des TEMPS.
immédiatement. — Si vous avez des amis et qtte vous disirien les conserver, montrez-vous toujours digne de leur estime," etc.
Remarque B. — On peut remplacer le plus-que-parfait de l'indicatif et le conditionnel par le plus-que-parfait du subjonctif; on peut donc dire : " S'il eût été en Floride, il se fût mieux porté," ou bien : " S'il avait été en Floride, il se serait mieux porté. — S'il eût eu du travail il eût gagné de l'argent," ou bien : ** S'il avait eu du travail, il aurait gagné de l'argent," etc.
{ff) I^A CONCESSION (c'est-à-dire après les expressions quoique, quoi que, bien que, malgré que, quelque, quel que, si que, qui que, encore que, et d'autres analogues). — Ex. : *' Quoique cet homme ait la figure pâle, il se porte bien. — Quoi que vous fassiez, je serai toujours votre ami. — Ils iront à Paris avec vous, bien que vous ayez refusé de les accompagner à Londres. — Quelque fort qu'il soit, il n'en viendra pas à bout. — Quels que soient nos efforts, nous n'espérons pas être les premiers de la classe. — Si faibles qu'ils puissent vous paraître, ils ne vous craignent pas. — Qui que vous soyez, je suis trop occupé pour vous écouter. — Elle est contente de son sort, encore que sa sœur sait plus riche qu'elle.
Remarque A. — Malgré gue^ ne s'emploie qu'avec le verbe avoir, " Malgré quUl en ait, nous connaissons son secret." — {Acad.)
Remarque B, — 7ûut . . . çue marque la concession d'un fait certain et régit l'indicatif. " Tout riche qu'il est, il est avare " indique qu il est certainement riche, mah que,
DE l'emploi des TEMPS. 83
malgré cela, il est avare. Si que admet seulement la possibilité et régit conséquemment le subjonctif, ainsi qu'il est dit plus haut. Si riche qu'il soit^ il est avare " veut dire qu'il est possible qu'il soit riche, mais que, malgré cela, il est avare.
4°. Après une expression indiqtcant : —
lyA NÉGATION OU L' INCERTITUDE (c'est-à-
dire avec des verbes comme douter^ nier^ ne pas dire^ ne pas croire^ ne pas savoir^ ignorer^ contester (verbes de la parole et de la pensée), etc. , ainsi qu'après les expressions ne , . . pas^ non pas que^ non . . . que^ ce n' est pas que, sans . . . que, bien loin , . . que, jamais , . . que, et d'autres expressions analogues). Ex. : Je doute que' vous puissiez faire ce travail. — Il nie que cela soit arrivé. — Nous contestons que leur travail vaille mieux que le nôtre. — On ne nie pas que les voyages ne soient très utiles. — Votre frère ne croit pas que vous réussissiez dans cette entreprise. — Je vous raconte cette histoire, non que j'en aie été le héros ou le témoin, mais parce qu'elle m'a été rapportée par une personne qui, jamais que je sache, n'a menti. — Ce n'est pas qu'il soit timide, mais il n-'ose entrer
1 Après ne pas savcir et ignorer^ on emploie souvent la con jonction si à la place de que ; dans ce cas, il faut naturellement l'indicatif, de même qu'avec ne pas ignorer qui équivaut à savoir,
« Après ne pas douter on met ne dans la proposition subordonnée. Ex. : " Je ne doute pas que mon successeur «' ait autant de talent que moi. — Il ne doute pas que vous ne soyez leur complice. — Nous ne doutons pas qu'il «' arrive." etc.
84 DE l'emploi des temps.
dans un salon sans que sa sœur aille à sa rencontre. — Il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j'en susse rien (Molière). — Bien loin que cette nouvelle mit fasse plaisir, j'en éprouve, au contraire, beaucoup de chagrin." etc.
Remarque A, — Lorsqu'il n*y a, dans l'esprit de la personne qui parUy aucune incertitude sur la réalité de l'action dont il s'agit, on emploie l'indicatif avec les verbes de la parole et de la pensée (penser, croire, dire, etc.) pris négativement. £x. : ** Je ne crois pas que Dieu est méchant," =s il n'y a pas d'incertitude, parce qu'il ne peut pas être méchant. — "Il ne dit pas que la neige est noire "s= elle ne peut pas être noire, etc.
Remarque B. — Mais quand les verbes qui marquent la parole- ou la pensée sont employés interrogativement, ou expriment une condition on emploie l'indicatif ou le sub. jonctif suivant les cas :
Si vous doutez vous-même, si vous n'êtes pas certain^ vous employez le subjonctif; au contraire, vous employez Vindicatif si vous êtes certain du fait énoncé, et que vous désiriez seulement connaître la réponse de la personne à qui vous parlez. Ex. : " Croyez-vous que M. X. soit arrivé } " = je ne sais pas si M. X. est arrivé ou non, et je désire le savoir. — ** Croyez-vous que M. X. est arrivé .^" = je sais qu'il «est arrivé, mais je veux savoir si la personne à qui je fais la question le sait.
I^es conjonctions avant que^ jusqu^à ce que, en attendant que, qui marquent rantériorité, et par conséquent expriment une incertitude (le fait n'étant pas encore arrivé) régissent le subjonctif, mais les autres conjonctions de temps
DE l'emploi des TE^^PS. 85
pendant que^ durant que, après qtie, qui marquent une chose arrivée, régissent T indicatif. Ex. : *' Ne partez pas avant que je vous le dise,
— Irisez ce journal en attendant que je revienne*
— Battez le fer pendant qu'il est chaud. — Vous
verrez M. X. après qu'il aura dîné," etc.
Dkuxièmk Partie.
Le subjonctif dépendant dune proposition impersonnelle,
I>s propositions impersonnelles (avec que^ exprimant la réalité, la certitude ou la probabilité, régissent Vindicatif-, celles qui expriment la possibilité, la nécessité, une appréciation ou toute autre idée analogue régissent le subjonctif. Exemples :
I^ Réalité, certitude, probabilité.
La réalité: **I1 s'ensuit que mon frère partira le 15 avril. — Il résulte de tout cela que vous êtes en retard. — Il arrive souvent qu'on est trompé. " etc. La certitude : '* Il est certain que leurs amis xi! arriveront pas. — Il est évident que vous avez roÀson, — IL est sûr que firai à Washington mardi prochain. — Il est vrai qu'il a fait chaud l'été dernier. " etc. La PROBABILITÉ : * * Il cst probable que nous ferons ce que vous dites. — Il est vraisemblable qu'elle vous écoutera. — Il paraît qu'ils se conduisent bien. " etc.
86 DE l'emploi des temps.
Remarque. — Quand ces propositions impersonnelles sont employées interrogativement ou négativement^ elles n'expriment plus la certitude et régissent par conséquent le subjonctif : ** Il n*est pas vrai que vous soyez mon ami. — Il n'arrive pas souvent qu'on sait trompé par ses amis. — Il n'est pas évident que vous ayez raison. — S'ensuit-il que ces hommes soient coupables ? — En résulte-t-il que son frère vaille mieux que lui? " etc.
2^ Possibilité^ nécessité^ appréciation.
La POSSIBILITÉ : **Ilect possible que y aille à Philadelphie demain. — Il se peut que nous arrivions plus tôt que vous ne pensez. ** etc. La NÉCESSITÉ : ' * Il faut que nous nous mettions en route immédiatement. — Il importe que vous veniez de bonne heure. — Il est nécessaire que justice leur soit rendue. — Il est urgent qu'ils fassent cela le plus tôt possible. " etc. Une APPRÉCIATION* '* Il est bou qu'cllc soit prévenue de votre visite. — Il est mauvais qu'il perde ainsi le respect de ses enfants. — Il est rare qu'il pleuve dans ce pays. — Il est juste que nous soyons récompensés. — Il est difficile que vous rencontriez vos amis demain. — Il vaut mieux que nous lui écrivions de suite. — Il convient que vous alliez chez eux avant leur départ. " etc.
Remarque. — Il importe de ne pas confondre il semble que avec // me {lui, nous y vous^ leur) semble que ; la première expression marque une possibilité seulement et, à ce titre, régit le subjonctif; la dernière exprime une pensée et, à ce titre, régit (comme penser, croire, etc.) l'indicatif dans les phrases affirmatives, et généralement le subjonctif dans
DE l'emploi des TEMPS. 87
les phrases négatives ou interrogatives. Ex : ** Il semble qu*ï\ /asse froid. — Il me semble qu'il /aif froid. — Il semble que ce mal soi^ sans remède. — Il lui semble que ce mal fsf sans remède. — Il me semble que cela est difficile. — Il ne me semble pas que cela soif difficile. — Il ne nous semble pas qu'ils puissent agir autrement.
Eh quoi ? te semblct-il que la triste Eryphile Doive être de leur joie un témoin si tranquille ? "
(Raciney Iphigénie, acte 11, scène l.)