‹ Grammaire raisonnée de la langue française. Avec préf. de Gaston ParisChapitre 22 sur 141 · Vint est dans Vaugelas · texte numérisé non relu

Vint est dans Vaugelas

2. M. Louis navet (La Simplification de l'orthoçjraphe, Pans, Hachette 18'J0, \). 38 et suiv.) donne de nombreux exemples d'homonymes qui ne nous gênent en aucune façon :

o Nous écrivons la masse d'armes comme la masse des adhérents, la manne (panier) comme la manne du ciel, la grève des forgerons comme la grève sablonneuse, la casse (remède) comme la casie (brisure), Varche du pont comme Varche de Noë, le port de mer comme le port d'armes, la balle à jouer cjmme la balle du blé, la meule do foin comme la meule du moulin, la mine dor comme la mine faiiguée, la lampe du mineur comme la tutelle du mineur, le sol de la France comme le nol dièze, la pèche à la ligne comme \a. pêche au vin, les cours de justice comme les cofws da Facultés, le so/idu blé comme le son du clairon, la coupe de vin comme le coupe du bois, la fonte de la selle comme la fonte du fer, la pompe à incendie comme la pompe de la cérémonie, la bière à boire comme la bière des morts... la botte de paille comme la botte de postillon et la botte qu'on pare. Nous écrivons voler dans les poches comme voler dans les airs, causer avec quelqu'un comme causer un malheur, détacher {ù\.(iv une tache;. comme détacher (ôter un attache), délié (détaché) comme rfe7ie (fin), cru. (non cuii) comme cru (que l'on croit). »

12 GRAMMAIRE RAISONNKE

arrester à cause de Vs prononcée de rester. Les mots de même famille ne devraient jamais s'écrire de même (juand ils se prononcent diftëremment.

21. a. L'orthofîraphe nous fait tellement illusion qu'on simagino prononcer tout autrement iju'on ne le l'ait dans la réalité. Mien des gens sont convaincus qu'ils prononcent se de conscienre autrement qu's de considérable, ou qu'ils font entendre deux consonnes dans les mots où la consonne double est très sûrement simplifiée par tout le monde. M. Paul Passy rapporte à ce sujet une amu- .sante anecdote : « Lorsque 0. Jespersen était en France, mon frère et moi lui citions des exemples d'abréviations employées en parlant français. Mon père, qui nous écoutait, protesta à plusieurs reprises : il ne voulait pas admettre notamment que (7 se prononce (familièrement) i devant les consonnes, (lonime nous insistions, il s'écria: « Monsieur Jespersen, i ne savent pas ce qu'i disent w ; montrant ainsi, bien malgré lui, que nous avions raison.»

Nous prions le lecteur d'être persuadé (jue toutes les prononciations que nous indiquerons ont été rigoureusement constatées par les observateurs les plus sincères et les plus scrupuleux, et sont conformes à la façon de parler des gens les plus lettrés, quoi qu'ils en pensent eux-mêmes. Nous distinguerons, quand il y a lieu, la prononciation courante de la prononciation soutenue sur laquelle l'orthographe a plus de prise, sans en avoir autant qu'on le croit.

h. L'ovlhogvaphc phomHique ne consiste pas, comme on ledit, à laisser chacun écrire comme il pi'ononce, en choisissant les lettres qui lui conviennent [larmi celles qui ont la même valeur, mais à lixer pour tout le monde la bonne prononciation de chaque mot ]iar une gra|»hie l'igoureusement exacte où ciiaque sou serait représenté par une seule lettre. Si on avait toujours écrit jjlionétiquement yajtire, la prononciation de ce mot ne serait pas en train de se déformer.

c. L'orthographe actuelle du français n'est pas scientifiquement défendable ; on a i)u dire sans exagération qu'elle était barbare et indigne de; notre langue. Si tant de g<'ns tiennent au t de ])inlx, au ]) de co/^w, à 1'// de .s////c, etc., ce n'est point, quoiqu'ils puissent en dire et même en penser, par amour du grec et du latin, car ils n'iMrivent pas un jxildirs. In doim, vn (ilnnic, etc.; c'est sim|)lenient parce <iu'ils ont l'habitude de voir les mots ainsi écrits. L'habitudtî peut être fortifiée» par la connaissance cpi'on a des formes latines ou grecques, mais c'est quand même pure habitude. Cette résistance de l'habitude prend, dans la bouche de cei'taius littérateurs, une forme sentimentale: les mots sont pour eux des

Il MlM'fTF. 13

êtres vi\aiits, qu'ils aiment tels quels, et qu'ils souffriraient de voir changer. Ainsi parlerait une mère qui voudrait garder sou lils bossu plutôt que de le voir redressé. Mais ceux qui « aiment» la forme actuelle d'un mot aimeront la forme nouvelle, pour la même raison, dès qu'ils s'y seront habitués. Celte perspective, tout à fait certaine, est de nature à les rassurer; cur, eu soi, morceau iTesL pas plus aimable que morseati. « Si on écrivoit connaissais au lieu de connoissois, dit Bossuet, qui reconnoistroit ce mot ? » Celle l'efurme s'est faite cependant, non sans troubler un certain (em|)s les habitudes de nos pères ; mais leur gène a été de courte duié?, et notre orthographe a bénéficié d'une amélioration durable.

Des lettres muettes.

Nous venons de voii" que les lettres muettes s'expliquent par rarchaïsme ou par l'étymologisme. Dans le premier cas, la lettre, devenue muette, a fait jadis partie du mot français. Dans le second cas, elle a été introduite après coup pour rappeler une étymologie vraie ou fausse.

Nous commencerons l'étude de ces lettres par celles qui sont proprement appelées muettes, Yh muette et Ve muet.

H iMUETTE

Page 1