‹ Grammaire raisonnée de la langue française. Avec préf. de Gaston ParisChapitre 87 sur 141 · EMPLOI ET SUPPRESSION DE L''ADJECTIF POSSESSIF · texte numérisé non relu

EMPLOI ET SUPPRESSION DE L''ADJECTIF POSSESSIF

277. L'adjectif possessif placé auprès d'un nom dit que l'objet exprimé par le nom se rapporte soit à la personne qui parle ou à qui on parle, soit à la personne dont on parle (dans la proposition même) ou dont on vient de parler.

278. On emploie l'adjectif possessif lorsqu'on veut formellement exprimer l'idée possessive. Mais la langue française, par l'effet de sa tendance à la clarté absolue, exprime aussi l'idée possessive même lorsque cette idée est accessoire (il a mis ses souliers, il a levé son chapeau), et lorsqu'elle est indiquée en outre dans la même proposition par un datif (il m'a. battu mon blé), excepté dans les cas suivants :

1° Dans certaines expressions toutes faites, oii le nom d'ailleurs est pris dans un sens général: « il portait /'épée », l'idée n'est pas qu'il portait son épée ; « il a perdu la mémoire », il s'agit de la mémoire en général. Si l'on dit : (^ il a perdu sa mémoire, » l'idée est difterente ; il s'agit alors de la part de la faculté générale de mémoire que chacun de nous possède en propre. Comparez : « perdre la vie » et « sacrifier sa vie, » « avoir la goutte » et « avoir sa goutte. » Q) Voyez aussi § 281.

1^ Quand le nom est déterminé par une proposition relative : « il a mis les souliers quil a achetés hier ou qu'on lui a donnés. »

1. L'emploi du possessif donne à l'expression une nuance de sens particulière. (Voy. § 280 in fine.)

SUPPRESSION Di; 1,'adjectif possessif 139 Devant les noms des parties du corps.

279. Il y a une troisième exception, particulière aux noms des parties du corps (*) Ces noms, à cause de leur emploi extrêmement fréquent, ont mieux conservé l'usage du latin qui n'employait l'adjectif possessif (jue lorsqu'il était nécessaire. Les Latins disaient aussi bien « il a levé chapeau » que « il a levé tête. » Les deux noms sont ici pris dans un sens déterminé; la langue française marque simplement celte détermination par l'article devant tête (§ 18:2), elle l'exprime formellement devant chapeau par l'adjectif possessif. Nous avons conservé le nom sans article dans « aller à pied, aller à cheval, etc. » oîi la préposition a une valeur archaïque.

a) L'adjectif possessif ne s'emploie pas devant les noms de parties du corps quand le possesseur est régime direct ou indirect (au datif), ou sujet d'un verbe passif, dans la même proposition :

On le prit (ou il fut pris) par les pieds, par la tête. par /'oreille, etc.. — On lui arracha les cheveux. — 11 .c'est fait mal oit doigt. — On l'a couché sur le dos. — Il s'est blessé ait genou.

Les verbes qui, normalement, n'ont pas un régime au datif, peuvent en prendre un avec une valeur spéciale comme dans : « il lui serra la main. » iSi on rapproche ce datif du nom, on verra qu'il équivaut à un adjectif possessif « la main à lui. » Les locutions où entre ce datif, qu'on peut appeler possessif sont très nombreuses ; « il lui mit un tabouret sous les pieds, un

l.Danslous les casque nous allons indiqLer, si l'on trouve sans possessif un nom autre que celui d'une partie du corp*, c'est qu'il rentre en réalité dans la première ou dans ladeuxième exception.

140 GRAMMAini: RAISONNKE

coussin sous la tête, un fusil à la main, un chapeau sur la tête, un livre devant les yeux. — Le vent lui fouettait le visage. — Il m'a brûlé la main, il t'a. coupé les cheveux, ils nous ont lié les mains, il a ouvert les yeux à son ami, il lui a arrangé le bras, il lui a lavé la tête, elc.(').

La plupart des locutions où le nom est régime direct sont tellement consacrées qu'on ne dirait pas par exemple « il a coupé mes cheveux » au lieu de a il wi'a coupé les cheveux. » ('^)

Le nom de la partie du corps, accompagné du datif possessif, peut être sujet du verbe dans certaines locutions consacrées C) : « La tête me fait mal ; la langue /wi démange, /i« fourche; les oreilles /*« bourdonnent, le cœur lui bat (*).

h) On n'emploie pis non plus l'adjectif possessif devant un nom de partie du corps quand le possesseur est sujet (exprimé ou non) {^) de la proposition ; mais il ne faut pas qu"il y ait de doute, il faut que l'action marquée par le verbe soit de telle nature que le sujet ne puisse l'exercer ou ne l'exerce le plus souvent

1. Tandis qu'on ne dit pus : a- il lui a lavé le lingo, il lui a coufr le paiilalon, il lui a arrangé la nnaison, le venl lui faisait flotter le manteau, il lui a taché le cahier, etc. » Dans toutes ces expressions, on remplace rarliclo par l'adjectif possessif; mais on peut maintenir le pronom datif, à moins que le verbe ne soit réfléchi (parce qu'alors le pléonasme serait trop clioquanti. Ainsi on peut dire : a il a lavé mon linge » ou « il Hralavé mon linge. » Mais on ne dirait pas « il s'est lavé son linge. »

2. Celles de ces locutions qui sont moins usitées se prêtent au contraire à l'emploi de l'adjectif possessif : « les larmes baignaient son visage ».

3. Et non toujours ; on ne dirait pas par exemple : « la tète lui est lourde. » !,. Dans celte locution, « battre « a pris le sens de battre fortement.

5. Le sujet n'est pas exprimé dans : « levez la lèle ; il ne faut pas j\riiur les yeux ».

SUPPRESSION DE l'aDJECTIF POSSESSIF 111

sur la partie du corps marquée par le régime (direct, indirect ou circonstanciel) que si elle lui appartient.

Si le verbe marque un état, remplacer dans cette formule exercer sur par éprouver relativement à.

Exemples : Avoir mal à, chaud ii, froid à (on ne peut avoir mal au bras d'un autre).

Avoir d'une certaine façon la partie du corps exprimée par le régime : le bras malade, les cheveux blonds, le pied petit, le corps mal bâti (^) et toutes autres locutions semblables (on ne peut avoir petit le pied d'un autre); avoir sur le (cœur), devant les (yeux) (*), etc.

Tramer (la jambe, le pied ; on traîne rarement a jambed'un autre), lever (la tête, les yeux, le nez, le pied, la jambe, la main, le bras), montrer du (doigt), saigner du (nez), porter sur le (dos), sur les (bras), tomber sur la (face), sur le (dos), hausser (les épaules), courber (l'échiné, la tète), tendre (la main, l'oreille), prêter (l'oreille), offrir et donner (le bras) {^), donner ou tendre (la main), ouvrir (*) ou fermer (la bouche, la main, les yeux), ouvrir (les oreilles), tirer (la langue), remuer (la tête, les lèvres, les pieds, les jambes), dresser (la tête, les oreilles), baisser (la tète, les oreilles, les paupières, le nez, les yeux), plier (les jarrets, le bras, la jambe), froncer (les sourcils), mettre à quelqu'un le pied sur la gorge (^). Tous ces verbes expriment des mouvements imprimés aux différentes parties du

1. Tandis qu'on ne dira pas : « Elle a la robe mouillée, la maison mal construite, etc. »

2. On dit cependant a tenir sur son cœur, entre ses bras, contre sa poitrine ».

Page 1